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5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 23:00

Un ancien camarade d'université de Jeanpop2 se souvient:

 

            "Nous avons fréquenté, Jeanpop2 et moi, la même chaire de théologie à l'université de Stockholm. Bien qu'il ne fut pas très bavard et discrètement autoritaire, je me souviens de quelques moments passés en sa compagnie, et notamment ce jour où il entra dans une fureur noire. Nous nous trouvions dans une salle de permanence et nous entretenions du grand auteur polonais Witkiewicz qui venait de s'introduire avec fracas dans la vie de Jeanpop2. Soudain, une bande de garçons boutonneux habillés par leur vieille mère firent irruption et s'installèrent autour des deux plus grandes tables. Aussitôt Jeanpop2 sussura entre ses dents "Des rôlistes..." et ces derniers de déballer leurs plateaux de jeu et leurs figurines grotesques. Bon gré mal gré, nous supportâmes la mascarade prépubère pendant cinq bonnes minutes, quand l'un de ces personnages hygiéniquement suspects prononça distinctement ces mots : "Ah oui, un gnome comme dans la chanson de Syd Barrett, ce grand malade mental de l'histoire de la musique populaire anglo-saxonne..."

            Il n'en fallut pas plus pour faire déborder Jeanpop2 : il renversa la table en hurlant de rage puis s'avança vers la troupe en l'apostrophant ainsi :

 

            "HAAAAAAAAAAAAAAAA! Vomissures acnéiques! Qu'une mort douloureuse vous frappe ainsi que toute votre purulente descendance! Lecteurs de Nick Kent! Les frissons masturbatoires que vous vous accordez à l'écoute du plus surestimé des drogués pervers nommé Syd Barrett ne vous mèneront jamais à la porte d'un mystère considérablement plus immense : Joe Meek. Remerciez le ciel que je vous permette d'entendre ici pour la première et dernière fois son nom!

 

 

            Sachez que cet homme est l'inventeur de la mélancolie appliquée à la plus basse variété. Sachez qu'il existait un homme au début des années soixante qui sut rendre irréellement bouleversante une chanson comme "Sur le pont d'Avignon" ("Bridge of Avignon" Eve Boswell). Sachez que ce même homme posa son empreinte nocturne, distordue et merveilleuse sur une centaine de titres incroyables jusqu'au milieu des années soixante, et son génie est d'avoir accompli le chemin absolument inverse à celui du sinistre chanteur de The Pink Floyd : là où ce dernier, absent au monde et aux émotions, entonne des chansons tarabiscotées avec la voix du dormeur qui ne rêve pas, Joe Meek puise dans une matière première simpliste et souvent vulgaire (de la chansonnette de salon de thé, du médiocre blues blanc élevé à la Pale Ale...) de quoi émerveiller des légions entières de militaires birmans ; c'est là que se trouve la véritable poésie, celle qui a les pieds dans la tombe et reste suspendue aux paupières du jour le plus flagrant.

            Il faudrait préciser ici que Joe Meek était un ingénieur du son atypique, mais ce serait réduire la portée transcendentale de l'oeuvre du génie et en faire un personnage, comme on a fait un personnage de Phil Spector ou Lamont Djangopoulos. Et c'est ainsi que des individus aussi peu recommandables qu'un Bertrand Burgalat s'emparent de Joe Meek pour en faire une curiosité de soirée à guêtres bon marché. Précisons néanmoins ces quelques faits :

            - Son studio était installé dans son propre appartement au 304 Holloway Street à Londres, où il invitait les groupes à venir enregistrer leurs parties puis à vite disparaître pour le laisser seul face aux bandes et aux multiples boîtes d'écho et de compression qu'il confectionnait lui-même, et c'est là que commençait sa véritable oeuvre : tel Raymond Roussel, il faisait boucher tous les interstices de lumière afin que son génie ne s'échappe pas à l'air libre, puis il coupait les bandes, les accélerait ou les ralentissait, tout cela avec la prescience formidable que la série B, si elle n'est pas aussi efficace que la grande production en technicolor, peut en tout cas se révéler plus émouvante. En témoigne le sublime "Little Baby" de The Blue Rondos, où un jeune chanteur prolétaire agé de seize ans est métamorphosé en un Roy Orbison qui retrouverait le corps pâle de Claudette dans la Tamise. 

            - Les détracteurs de Joe Meek se gaussent du fait qu'il ait refusé de produire les premiers essais de David Bowie et de The Beatles. On ne peut que se réjouire qu'il ne se soit pas fourvoyé dans la grotesque illusion Bowie. Pour ce qui est des seconds, rien n'est plus compréhensible et on ne peut encore une fois qu'applaudir la perspicacité de Joe Meek, puisqu'il avait déjà remarqué le génie et l'indépendance effroyablement immuable de Mc Cartney/Lennon, lui qui comptait rester seul maître à bord lors de chaque naufrage organisé du 304 Holloway Street.

            - Le 3 février 1967, soit exactement au moment où The Beatles enregistrent "A day in the life" et huit ans jour pour jour après la mort de Buddy Holly, Joe Meek abat sa logeuse à coups de revolver avant de faire sauter sa propre tête étoilée. Acte totalement justifié si l'on considère ses dernières productions, véritables suicides, que ce soit par le métal avec "Singing the blues" de Jason Eddy and The Centremen, ou par le gaz avec "Please Stay" de The Cryin' Shames.

 

The Cryin' Shames

 

            J'en ai déjà trop dit pour vos coeurs secs, mais encore ces quelques mots définitifs, que je souhaite divinement inspirés par les chansons que j'invoque : n'oubliez jamais plus "Digging for gold" de David John and the Mood, quête métaphysique étouffante ("I know there's gold here I know there's gold here where are you gold where are you gold I've been looking a long long time I've been looking a long long time and I'm going out going out going out of my mind"), d'une noirceur qui vogue des kilomètres au dessus des pets humides d'un leo ferre.

            Et surtout n'oubliez jamais plus "Don't want your lovin' no more" de The Blue Rondos, chef d'oeuvre absolu de Joe Meek, chanson démembrée, nuit presque totale, noire et jaune, mélancolie suprême d'un homme mort vierge.

            Au nom de l'ivresse du désespoir, je m'en vais maintenant vous briser les os."

 

            Ainsi fit efficacement Jeanpop2. Le lendemain, il quitta l'université et je ne le revis plus. Un certain ami me rapporta qu'il tenta quelques jours plus tard de rejoindre les Khmers rouges. Il échoua."

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