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5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 23:00

                Je poursuivais Concetta Livona de mes assiduités depuis cinq jours lorsque ses pas me guidèrent dans le musée de Brera. Dona Livona était l’épouse d’un grand patron milanais que ses fonctions retenaient souvent à l’étranger pour de longues périodes. Et pour une femme aussi éprise d’aventures et d’art que l’était Concetta, la vie du foyer, même lorsque celui-ci prenait la forme d’un palais avec serviteurs et visites ininterrompues, ne suffisait tout simplement pas. J’avais avec moi une lettre de recommandation que vous, Jean Pop 2, m’aviez préparée ; de plus, la rencontre extraordinaire que j’avais faite la semaine précédente à Donnafugata avait aiguisé mes sens et solidifié mon esprit : les conditions semblaient réunies et je n’accordais à Dona Livona pas plus de sept jours avant de céder. Aussi, cette flânerie au musée verrait mon triomphe.

 

                  Dona Livona marchait d’un pas alerte sans un regard pour les chefs-d’œuvre qui nous épiaient, et, plus préoccupant, sans paraître deviner que son vainqueur l’avait suivie. Elle finit par s’arrêter un temps sous le délicieux Mariage de la Vierge, votre tableau préféré de Raphaël. J’y vis un signe, qui me mit suffisamment en confiance pour tenter une approche, quand, à l’instant où ma main allait se poser sur son épaule, un homme l’attira vivement à lui et couvrit son visage de baisers suaves. Nul doute que l’homme était expert en la matière tant je ne pus déceler la moindre grossièreté dans la manière dont il enlaçait Dona Livona. Admiratif, je laissai le couple s’éloigner, mais le tableau de Raphaël vint se poser sous mes yeux et me fit entrevoir toute l’ironie de la situation : j’étais ce jeune homme éconduit, au premier plan, pliant sa baguette contre son genou. Je me jurai de rattraper l’homme afin de lui infliger tortures et humiliations.

 

                  Par chance, je le revis le lendemain, baguenaudant sous une porte cochère. L’aisance de son maintien me plut : il ne serait pas dégradant de rosser l’homme en pleine rue, avant de convoquer nos témoins. J’arrivai à hauteur de son visage, qu’une moustache accorte et des cheveux épais rendaient difficile à bien observer et sans mise en garde, je giflai l’amant de Dona Livona puis, d’un unique coup de pied, le renversai à terre. Je dressai fièrement mon poing que je destinais à la dentition refaite de son propriétaire, mais avant que je pusse l’abattre, l’homme hurla : « Stop it ! Io sono Bergen White ! »

 

 

                  A mon tour, je fus à terre et je me confondis en excuses pour avoir molesté le prince naturel de la séduction blanche. Je priai Bergen White d’accepter une invitation pour un restaurant de son choix, l’assurant de mon honnêteté et multipliant les gestes de révérence. Mon repentir l’émut aux larmes et il choisit un café confortable, tapissé de tentures rouges, pour cadre à la confession que vous allez lire.

 

Le café où Bergen et moi conversâmes

 

 

            « Je n’ai pas cessé d’habiter Nashville. Je possède deux autres résidences, l’une à Zurich et l’autre à Milan. Mais l’âge aidant, je crois hélas que mon appétit sexuel s’est accru, et qu’il ne saurait être satisfait ailleurs que dans une riche cité d’Italie. L’équilibre de mes pôles, puisqu’il s’agit bien de cela, a été rompu par un événement fort singulier : un soir de haute chaleur, comme seul le Tennessee en connaît, je reçus la visite de mon ami Curt Boettcher. Il s’était magnifiquement vêtu, le temps, me suis-je dit, n’a pas de prise sur cet homme, quelque force doit le préserver de l’universelle débâcle. Je lui offris une coupe de cidre, un cigare, et nous prîmes place sur la balancelle dépolie que mon grand-père avait fabriquée pour moi lorsque nous habitions Miami, Oklahoma. Les mots que m’adressa alors Curt me firent une si pénible impression que je les retins tous sans exception. « Encore cette odeur de bougainvillée, comme autrefois. Tu es un homme fidèle, la reconnaissance ne t’a pas défiguré. Je t’ai toujours apprécié, Bergen, je te considérais, avec appréhension, comme celui que j’aurais été, si le LSD ne m’avait pas avili. Tu en savais long sur le soyeux, sur la blessure sentimentale, tu n’ignorais rien des arcanes du Philtre Italo-Américain. Et, en 1970, tu as donné à l’art un unique témoignage de ton génie, un disque admirable et fécond que la concurrence, jalouse, ne daigna pas entendre. Celui qui m’a mandaté estime que l’humanité ne te mérite pas -et je partage ce jugement. Celui que je sers m’a en outre révélé que les hommes devenus gras et idiots ont laissé échapper la seule chose qui aurait pu les sauver, je veux parler de ce que tu connais mieux qu’un autre, cette fameuse Alchimie Psycho-Batave. Rassure-toi, tu en détiens toujours les clefs, mais les hommes ne veulent plus y réagir. Voilà. La bougainvillée fleurit, elle répand son parfum, et toi et moi sommes peut-être les seuls à nous en émouvoir. Les choses sont ainsi. Il n’est plus question pour toi de composer, ni même d’arranger ou d’enregistrer, tu dois laisser les hommes s’enferrer dans le piège qu’ils ont tendu à leur prochain. Néanmoins, comme Celui que tu connaîtras un jour est un être de miséricorde, l’Alchimie Psycho-Batave dont tu as tiré profit pour ta musique sera réinvestie dans le domaine privé. Autrement dit, tu vivras ce que tu as chanté : la volupté inquiète, l’aisance dans la séduction, l’amour de standing international. Tout cela t’attend, Bergen. Au revoir, mon ami. » J’ai obéi, M. Poire. Parce qu’il n’est pas dans ma nature de fâcher un ami. Et encore moins un revenant. »

 

            Là-dessus, nous nous séparâmes. Je heurtai l’épaule d’un client, qui recula de frayeur : « Poire, c’est bien vous ! Alors on visite Milan pour affaires extraconjugales ? » « Toujours aussi fatigant, Becquerel. Vous faites une transaction pour Jean Pop 2 ? Qu’avez-vous trouvé cette fois ? » « Ah ! Ah ! Poire, vous savez que je ne dévoile jamais mes trouvailles avant de les avoir authentifiées, ce qui demande un certain temps… » « Je ne vous connais pas mieux après toutes ces années, Becquerel. Comment expliquez-vous cela ? » « Appelez-moi, Poire, nous irons prendre un verre quelque part si vous le désirez. Je dois maintenant faire développer quelques pellicules. Au revoir, Monsieur Poire ».

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Published by Jean-Pierre-Paul Poire - dans Lettres de M. Poire
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