Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 13:27

            En 1954, Richard quine n’est pas encore ce cinéaste né un peu trop tard, pérpétuateur du musical et de la comédie en queue de pie (« My sister Eileen », « How to murder your wife », « Bell book and candle ») ni le Pygmalion dévoré d’amour de l’irréversible « Strangers when we meet », mais encore l’ancien second couteau de séries B responsable d’une poignée de films dont la critique se débarrasse à coups d’ « oubliables », au rythme de deux ou trois par an, et qui semble condamné à devoir faire ses preuves.

            C’est alors qu’il signe la même année deux noirs tardifs dont le plus célèbre est « Pushover », variation démotivée sur « Double indemnity » de Wilder. Si ce dernier film possède encore une réputation, légèrement cireuse comme tout film ultra-référentiel qui ne s’en cache pas, « Drive a crooked road » semble oublié. Coscénarisé par Blake Edwards, tourné juste auparavant, ce film est pourtant d’une poignante subtilité.

 

drive-a-crooked-road.jpg

 

            Mickey Rooney y joue merveilleusement le rôle d’un mécanicien naïf (comme dans l’extravagant « Quicksand » d’Irving Pichel) qu’on fait tomber amoureux d’une femme afin d’utiliser ses dons de conducteur dans un braquage. Scénario dont l’argument de base semble assez commun mais voici la différence : dans ce film, pas de « poule » aux lèvres constamment entrouvertes, pas de bar brumeux et grouillant, presque pas de cigarettes d’ailleurs, pas de cynique prognathe, menace à l’ombre de son feutre, aucune considération évasive sur une « chienne de vie », pas de trottoir abandonné, de salle de jeu ou de boxe, aucun réverbère désossé dans la nuit, pas même de véritable nuit où se perdre mais celle gracieusement décentrée des pavillons de Bel Air, théâtres d’une vie quotidienne de baignades et barbecues, mettant en scène des jeunes gens en manches courtes aux réparties gentiment vachardes et qui se disputent le tour de vaisselle à la fin de la soirée. Autrement dit, l’Amérique 50’s discrètement opulente du soap opera. A se demander même pourquoi les « méchants », qui ressemblent davantage aux Beach Boys qu’à des affranchis, fomentent un casse puisqu’ils semblent vivre dans l’abondance. La police est absente du film, du moins le traverse-t-elle avec des œillères. Une seule fois elle est présentée comme une menace aussitôt évanouie et à la fin du film elle s’approche du lieu du crime en ignorant même qu’il a été commis.

            Ce film n’est pas « crépusculaire », ni « décadent » ou « désespéré », mais sourdement douloureux comme un réveil indésirable, lézardé d’un bout à l’autre par la dignité pathétique du mélodrame. Au dénouement, on songe aux déchirants derniers mots d’Eckbert Le Blond dans le conte de Ludwig Tieck (« Dans quelle effroyable solitude ai-je passé ma vie ! ») sauf que le mécanicien ne sait pas sa solitude, lui qui croit consoler la fille effondrée sur la plage et ne se réveillera sans doute jamais de cette fantasmagorie sud-califonienne.

Partager cet article

Repost0

commentaires