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14 décembre 2012 5 14 /12 /décembre /2012 19:14

Sweet soul désigne la soul langoureuse, urbaine et séculière, richement ornée -principalement de cordes- et le plus souvent chantée en falsetto, quoique le baryton rocailleux produise également les meilleurs effets. Cette variété-là doit être distinguée de la deep soul, variété sacrée, paysanne et humble aussi bien dans ses moyens que dans son éxécution, et de la grande soul mélodramatique typique de New York, qui ne traite que de feux exacerbés. Elle emprunte à la première son sens de l'intimité mais n'en possède pas la ferveur, elle partage avec la seconde le goût des orchestrations élaborées mais met ces dernières au service du confort de l'âtre. Dans les deux cas, la sweet soul récuse toute gravité et tout grandiose : elle a substitué le sentiment à la passion.


Son ascendance est plutôt nordiste que sudiste, en ce qu'elle repose fondamentalement sur la qualité de ses arrangements, davantage que sur l'expérience de ses musiciens. C'est une question d'accent, bien souvent, qui signale une provenance de l'inspiration. Telle chanson est le fruit d'une élaboration et sera décrétée nordiste, telle autre est une épiphanie et appartiendra au Sud. L'auditeur peut trancher là-dessus mais saura très vite qu'en soi, nulle chanson ne relève exclusivement d'un patrimoine. Ces caractères, donnés comme des absolus, se mêlent dans chaque chanson et il s'agit alors de définir ce qui manifeste le plus sa présence, soit l'élément manufacturé nordiste, soit l'élément sauvage sudiste. Pour ce qui regarde la sweet soul, la racine nordiste est plus saillante.
 

 

Puisque l'ironie dicte à l'Histoire ses chapitres les plus capiteux, un groupe de Memphis fut le plus brillant représentant de la sweet soul. Et il le fut moins parce qu'il en aurait été le mètre-étalon qu'en raison de la confluence de tendances passéeset à venir dont il aura été le centre. The Mad Lads ne ressemblaient à aucun groupe de leur label Volt (et de Stax, en général). Ils ne faisaient écho non plus à aucune formation du Nord, comme d'autres fabuleux groupes du Sud, spécialisés dans la romance, pouvaient être perçus comme des avatars de productions nordistes -ainsi The Masqueraders, à Houston, imitant et dépassant The Four Tops, ou The Dramatics, à Memphis, rivalisant avec The Temptations. Mais ils sonnèrent le plus émouvant carillon d'adieu à un genre, le Doo Wop, certes nordiste dans son implantation, mais national dans sa réception, et qui, comme beaucoup de genres aux traits purs, connut son terme en ces années 1964/1965, alors que la soul authentique atteignait à la pleine conscience de sa nature en se dégageant des genres qui en avaient favorisé l'avènement. Avant cela, le Doo Wop était rentré dans l'âge de la décadence, à cause de la sophistication accrue des arrangements que l'on concevait à New York Cette décadence peut être diversement appréciée selon les visages qu'elle présenta entre 1958 et 1963. Ainsi le Doo Wop tardif rayonnait en majesté chez The Flamingos et sombrait au même moment dans les enfantillages d'une certaine variété pop guignolesque. The Mad Lads s'emparèrent du genre peu après son décès et ont par conséquent noué le premier dialogue d'outre-tombe avec le Doo Wop. Ils l'ont d'abord délesté de son apparat, réinvoquant l'innocence étoilée de 1953. Puis ils ont épaissi la brume du souvenir, au point qu'eux-mêmes, The Mads Lads, parussent déjà des reliques. La sensation unique que procure l'écoute de leur répertoire tient en effet à cette volonté précoce (les premiers singles datent de 1964) de sonner encore plus lointain et indistinct que la matière qui les a inspirés. Ils ont enfin, à partir de ce substrat Doo Wop, et c'est ce qui est le plus passionnant à leur sujet,façonné une soul music plus contemporaine, supérieurement mélodique et harmonique, qui n'eut pas son équivalent.

 

http://media.commercialappeal.com/media/img/photos/2011/08/30/Mad_Lads_1_t607.jpg

 
Le tribut au Doo Wop n'est nulle part plus évident que sur les deux premiers standards du groupe : "Don't Have To Shop Around" et "I Want Someone". Les moyens ont changé, à l'exception des voix, mais les contours du rêve, symbolisés par l'orgue d'Isaac Hayes (eh oui), restent identiques. Il n'y a cependant nul entrain chez The Mad Lads. Tout s'y délivre avec une lenteur parfois plaintive, parfois doucereuse, comme un paradis d'enfance secret que l'on quitte à regret. La voix du leader John Gary Williams (un ténor) compte parmi les plus déchirantes du registre avec celle de Bobby Angelle, celle d'Eddie Campbell, celle de Major Burkes, celle de Reuben Bell ou encore celle de Floyd Henley, toutes voix qui surent chanter comme pleurent les enfants. Le Doo Wop est alors frappé d'une nouvelle signification, plus tant musique de la séduction que musique de la nostalgie voluptueuse, musique liant les vertus de l'amour à celles du passé idéal. Dans cette optique, la rencontre de la femme aimée n'est plus que la restitution de l'amour primordial unissant le père et la mère, comme l'avouent crûment les paroles de "I Want A Girl" : "I want a girl just like the girl who married my dad". Il faut cependant saisir ce qui est le plus précieux chez The Mad Lads dans leurs productions les moins oniriques, lorsque l'intimité est créée dans la délicatesse et le tremblement d'un amour plus mûr mais surtout plus réel. C'est là que le groupe invente le son subtil et pointilleux qui caractérise sa musique. Personne ne joue les ballades de cette manière, à commencer par le batteur dont le jeu, fécond en courts rebonds et au son de caisse claire aussi mat que celui résonnant chez Buddy Holly, transgresse le dogme du sobre accompagnement, de la mesure simplement battue, et habite la ballade grâce à une pulsation émotive, dont on rapprochera l'intention, à défaut de la technique, du jeu du grand Ringo Starr. Le piano, ensuite, omniprésent et responsable de la couleur, est, comme chez les Beach Boys de Wild Honey, désaccordé à la manière honky-tonk, induisant le décalage nostalgique. La guitare réverbère avec un léger twang, qui dessine le nimbe dont se pare le rêve classique. On ne sait jamais si celle-ci commande au piano ou l'inverse, comme sur les somptueux "She's The One", "Come Closer To Me" ou "I Don't Want To Lose Your Love", tant la trame du songe y chatoie avec le même éclat, peu importe l'instrument : le piano honky-tonk retient le clapotis fin de la guitare, tandis que la guitare s'envape dans l'écho céleste du piano.
Ces remarques sur les parties (voix/batterie/piano/guitare) expliquent à peine la grâce du tout. Le son que l'on choisit pour son instrument resterait indifférent si l'on ne méditait pas son usage dans la chanson entière, parmi tous les instruments et regardant l'humeur que l'on souhaite instiller. Avec des sonorités similaires, une musique assez éloignée aurait pu naître. Le groupe soutenant les Mad Lads sait admirablement disposer les timbres, ménager entre les sonorités des silences charmeurs et déclencher de minuscules foudres pour faire se contracter le cœur. C'est un art magnifique que de suggérer à la fois l'abandon et l'élan, sans jamais renoncer à la tenue de l'ensemble, à ce diapason unique grâce auquel opère la magie de "You Mean So Much To Me". Dans ce chef-d'œuvre de l'élégie, quelque chose menace de s'écrouler ou de se dissoudre dans les larmes, quelque chose que l'on pourrait qualifier non pas de solaire mais de jeu à la gorge serrée et qui n'a rien à voir avec l'angoisse, quelque chose qui claudique mais de manière impossiblement gracieuse et ethérée, quelque chose, enfin, que dénouent avec un soulagement pudique les mots du refrain : "I need you so bad/You mean so much to me".

 
Au crépuscule de leur première carrière, en 1967, date à laquelle le Nam éloigna d'eux John Gary Williams (qui ferait son retour en 1969), les Mad Lads enregistrèrent leur chanson la moins indentifiable par la généalogie, devant peu auDoo Wop, sous l'égide duquel on peut ranger la moitié de leur discographie, et ne possédant pas les codes mélodiques et rythmiques de la soul non plus. "Please Wait Until I'm Gone", sa basse bégayante, ses notes d'orgue de scaphandrier placées à contre-temps, sa mélodie sinueuse qui gravit les monts, n'est peut-être pas la création la plus poignante du groupe. Il n'émane pas d'elle la nostalgie vaporeuse de "Don't Have To Shop Around", ni même la pureté heartfelt de "I Don't Want To Lose Your Love" ou de "She's The One", mais c'est en revanche la lumière radieuse qu'elle dispense, dégagée du souvenir et des affres du sentiment, qui lui assigne une place spéciale dans le répertoire des Mad Lads. "Please Wait Until I'm Gone" est une excursion parmi les nuages, où les choeurs et les cuivres gonflent leurs parachutes, et cela sans la moindre ombre de tristesse ni de regret, sans joie exubérante non plus, seulement l'éclosion d'un désir, enfantin lui aussi, de voleter dans les cieux comme un esprit papillonnant hors de son enveloppe.

 
Le passé, le sentiment élégiaque puis l'éther, tels ont été les trois moods des Mad Lads. Ils excellèrent ailleurs bien sûr et c'est ce dont je ne vous dirai rien. Au lieu de quoi, je fustigerai la mémoire d'un groupe que je ne connais pas et qui détenait les droits sur le patronyme de "Emeralds", le nom originel choisi par les Mad Lads, bien supérieur à celui sur lequel ils durent se rabattre à la hâte. Et j'accablerai de mon mépris l'illustrateur incompétent de la pochette de leur premier album car il est évident que celui-ci, un sinistre dessinateur de cartoons télévisuels, s'est borné à lire le nom du groupe pour orner la pochette de personnages ridicules et stéréotypés, sans le moindre rapport avec la musique. Étouffant de rage et de honte, je retourne au silence.


 

The Mad Lads - Don't have to shop around

 

The Mad Lads - You mean so much to me

 

The Mad Lads - Come closer to me

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