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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 10:43

J'écoutai ce disque pour la première fois pendant l'hiver 1970, avec un mélange de prévention naturelle à l'encontre de son interprète, qui, même si les Psycho-Bataves applaudissaient toujours la carrière fructueuse d'un ItaloAméricain, incarnait cependant une tradition autoritaire dans ce pays, et d'admiration pour ses auteurs Bob Gaudio et Jack Holmes qui étaient aussi jeunes que moi à cette époque mais surtout bien plus talentueux. Tout resplendit dans Watertown, l'orchestre, les compositions, l'interprétation, la dramaturgie, y compris cette tristesse poignante qui est d'une telle majesté que nous ne voudrions plus jamais être heureux. Le chant de Frank Sinatra est d'une mâle excellence, orgueilleux et vulnérable à la fois, pur dans la diction, sentimental et distant, la voix d'un homme dont on sent que les passions ont coloré le grain et qui, une fois celles-ci assagies, se retourne pour les contempler et éprouve alors un regret qui n'a pas la force de se soutenir, car il avait de tout temps, avant même de s'accomplir, ressenti sa vanité. Cette voix en elle-même est donc déjà une histoire et Watertown, peut-être le disque qui la raconte mieux ou, plus exactement, qui offre à cette voix de se raconter pour elle-même, comme si le récit de Watertown avait été enveloppé idéalement dans cette voix et qu'il avait alors suffi aux auteurs Holmes et Gaudio d'en écouter toutes les nuances pour dérouler le drame contenu en elle, et raconter ce qui suit : un homme entre deux âges, vivant dans une bourgade de l'État de New York, qui doit ressembler au célèbre Peyton Place, est soudain abandonné par sa femme, Elizabeth, qui ne lui fournit aucune explication et le laisse s'occuper seul de leurs deux garçons, Michael, portrait craché de sa mère et Peter, plus proche de son père « sauf quand il sourit » ; malgré l'exemplaire John Henry, venu tondre la pelouse, s'enquérant chaque jour de ce qu'est devenue sa voisine, malgré une visite pleine de sollicitude de sa belle-mère, malgré le réconfort que ses amis tentent de lui apporter, la puissante routine et le travail quotidien, le mari esseulé est inconsolable, il s'abîme ainsi dans le souvenir, évoque certains épisodes de l'enfance au milieu des poupées et des ours en peluche, et par un bel acte de dénégation, écrit à sa femme des lettres qui dormiront dans le tiroir d'un secrétaire.

 

 

Au commencement, ces lettres n'ont en apparence rien de sentimental, si l'on entend par là quelque chose de liquoreux et d'impudique. Elles adoptent au contraire un ton très prosaïque en décrivant la succession des saisons et les tâches qu'elles imposent, une monotonie qui a pu être la cause, insoupçonnée du mari, du départ d'Elizabeth. Les lettres attestent de la continuité d'une vie que n'a pas brisée la fin de l'idylle, non parce que le mari fier cherche à prouver à la fugitive que son absence ne l'affectera pas, mais parce que cette continuité soutient seule l'existence privée d'amour, elle seule peut en effet combler cette béance, et lui qui en tolère le joug nécessaire se tient par conséquent prêt pour le retour de son épouse, car Watertown l'a préservé, tandis qu'Elizabeth s'est égarée. Elle reviendra donc. Il convient néanmoins de lui prodiguer des assurances, aussi sincères qu'aveugles, que sa fugue a été comprise, qu'on a de son côté beaucoup réfléchi à ses torts et qu'on s'est efforcé d'enfin saisir ce qu'elle nous expliquait et qu'on n'entendait guère. Et là se creuse le mystère le plus fascinant du disque qui, il me semble, divise ses exégètes en deux factions. « She Says » est un récitatif exsangue, chanté d'une voix de spectre, nimbé de chœurs féminins étrangement ironiques qui pourraient aussi bien être des chœurs d'enfants, et dont l'accompagnement musical, froid comme un glas, consiste en de sévères petites touches qui ont la saveur altière du Destin, drapé d'automne et son fléau à la main. Le mari y énumère les plus plates nouvelles qu'on puisse donner, censées avoir été écrites par Elizabeth en réponse aux lettres jamais envoyées, tapies dans le secrétaire. On ne peut pas un seul instant imaginer qu'Elizabeth les ait écrites sans avoir lu celles de son mari. Les a-t-il inventées ? Fait-il mine de les lire devant ses enfants ? Pourquoi un contenu si pauvre sinon pour trahir le peu d'invention dont le mari est capable, son désintérêt pour une existence échappée du giron de Watertown, et qu'il ne veut surtout pas se représenter ? Et tout à coup une trouée : pendant un instant fugace, une mélodie d'une tristesse indescriptible s'ébauche sur le vers « The price is high, I ask the sky », avant de retomber sur les mesures impassibles et livides du début, qui s'estomperont lorsque les mots porteurs d'espoir « She's coming home » seront pourtant concédés du bout des lèvres, et avec appréhension, dans la solitude du tombeau. Un prix lourd à payer, une prière adressée au ciel, voilà pour moi deux signes indéniables de la mort d'Elizabeth. « The Train », qui conclut le disque, n'a cependant rien d'une marche funèbre : avec une malice noire et amère, Gaudio et Holmes en ont même fait la chanson la plus rythmée et la plus mélodieuse de Watertown. Il n'est que son clavecin timide et les accents brisés du chant pour lui conserver assez de mélancolie. « The Train » raconte comment le mari s'empresse de gagner le quai de la gare d'où il guette avec fébrilité l'arrivée du Train, qui a quitté Ellensville et de Watertown, filera en direction d'Allentown, et à bord duquel Elizabeth est censée se trouver. Bien sûr, les yeux de Frank sont mouillés à cause d'une pluie battante. Bien sûr, il pense que sa montre avance, lui pour qui le temps n'est désormais plus seulement retardé mais figé. La chanson reflète sans ironie l'illusion affreuse qui s'est emparée de l'esprit du veuf, et ce, jusqu'à son terme, puisqu'au moment où le Train se remet en marche, il n'est toujours pas la moindre trace d'Elizabeth, qui n'est pas descendue sur le quai, pas plus que son époux ne l'a aperçue dans le wagon. Et celui-ci de conclure, songeur, qu'il l'aurait pourtant certainement reconnue, alors que le clavecin, en sourdine presque, afin de ne pas rompre l'engourdissement consolateur, joue la mélodie jusqu'à son évanouissement, aussi fin et impalpable que la brume. La musique aura donc été fidèle au quatrain programmatique de la chanson « Goodbye » d'après lequel une fin n'est jamais un spectacle grandiose, sur fond de crépuscule, de tonnerre et de cordes, et qu'on n'y pleure à peine, car celle-ci peut être annoncée à l'instant où l'on découpe pour soi une part de cheese cake. Dans l'inaugural « Watertown », le titre éponyme, éloge de l'immuable et de ce que les Anciens appelaient l'ataraxie, qui nous apprend tout sur la psychologie de l'époux, ce dernier évoquait quelqu'un, au sexe indéterminé, se tenant de bon matin et sous la pluie, sur le quai de la gare, et dont on imagine que c'est Elizabeth faisant ses adieux à Watertown, épiée par son mari qui confesse tout juste qu'elle lui manquera, ou plutôt, que son visage, son visage familier, manquera au paisible tableau de Watertown, singulier aveu qui ôte à Elizabeth son caractère individuel et lui substitue une teinte, une couleur, une ligne, indispensable certes à la totalité que forme Watertown mais qui n'en est pas moins et seulement une teinte, une couleur, une ligne, et une ombre, ce qu'à plusieurs égards, nous sommes aussi, avant de croire à nos avantages et à notre importance. Il m'arrive également de penser que ce quelqu'un n'est autre que le propre reflet du narrateur, qui se découvre là tel qu'il sera dans quelques chansons, en une douce et élégiaque prémonition -qu'il récuse évidemment, dans la grande lignée des devins malgré eux : « It's not that way »- et, par certaines nuits, lorsque la fête est bel et bien terminée, je vais jusqu'à me figurer que chaque homme en verra un autre, qui est son prédécesseur, attendre en vain le retour d'une femme morte et que cet homme, celui qui observe, a ainsi l'intuition de son avenir, et qu'il se sait dès lors voué à regarder, depuis le quai humide, les sièges vacants du Train.

 

Bob Gaudio

 

Frank Sinatra - Watertown

 


Frank Sinatra -Goodbye (she quietly says)

 


Frank Sinatra - The train

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commentaires

Abbeyrouth 15/02/2014 19:52


Votre théorie de la mort d'Elizabeth est intéressante (et votre article remarquable) ; je n'y avais pas pensé en écoutant ce disque envoutant et bouleversant, que je range à côté des albums de
Scott Walker.


Bien à vous.