Lundi 9 mars 2009

Notre histoire débute, d’après l’état de mes recherches, dans le village d’Auburndale, ville de Newtown, Massachusetts. Ce superbe pays abritait, abrite encore, Norumbega Park, dont mon père disait qu’il était le meilleur endroit où emmener sa famille les dimanches et jours chômés. J’ai marqué une hésitation sur le choix du temps parce que Norumbega Park n’est aujourd’hui que l’ombre de ce qu’il fut, à la veille de la guerre, lorsque les amusements et attractions coloraient la vallée, que les régates soulevaient des clameurs enthousiastes chez les étudiants, et que les chanteurs favoris du crime organisé se succédaient au Totem Pole Ballroom, provoquant des pâmoisons chez les épouses de nos messieurs du Massachusetts. Je visitai une fois cet ancien Eden, en 1958, et mon père ne retint pas ses larmes à la vue des planchers pourrissants, des machines en sommeil, et des eaux murmurantes. Ainsi Auburndale était redevenue la paisible bourgade qu’elle devait être avant 1897, date à laquelle Norumbega Park avait ouvert ses portes. J’aime Newton et les villages qu’elle fédère. Au contraire de mon père, je les ai toujours connus pour ce qu’ils resteront sans difficulté, des havres de tranquillité et de confort. Il est de fait très naturel qu’un orchestre Psycho-Batave, s’il y voit le jour, éprouve un sentiment plein de triomphe bruyant et perturbateur. Il symbolisera alors son avènement par l’adoption d’un patronyme agressif. Cet orchestre, Don, exista, et il se fit appeler The Psychopaths. Il est essentiel, pour commencer, de comprendre que le son des Psychopaths est modelé sur une interdiction. Celle-ci, en tant que principe, a beau former le coeur de l’éducation de chaque héritier des Pères fondateurs, elle se doubla néanmoins d’une autre, réelle, notifiée par les parents du bassiste, dans le garage desquels les Psychopaths enregistrèrent « Till The Stroke Of Dawn » et « See That Girl ». Les trois camarades ne devaient pas dépasser un certain niveau sonore, afin de ne pas embarrasser ni les parents eux-mêmes, ni leurs voisins, ni, enfin, la police montée d’Auburndale.


A la vérité, on finit par entrevoir que l’embarras possède aussi une face secrète et non, Don, Dieu n’est pas en cause, parce que l’embarras ultime est celui qui nous frappe lorsque se lève en notre conscience l’Image de la Présence Horrible. Tout habitant des campagnes du Massachusetts connaît cela. D’autres l’ont connu, qui n’étaient pas natifs du Massachusetts. Mais ceux-là l’ont poursuivi, tandis que l’homme du Massachusetts sait qu’au cours de son existence, il affrontera l’Image de la Présence Horrible. Alors on veut préserver les membres des Psychopaths, en se doutant que l’affrontement est inévitable ; ce retardement qu’on lui reprochera ensuite définit la paternité. Un témoignage littéraire a révélé au monde la malédiction dont je te parle. Le père d’Henry James fut retrouvé recroquevillé sur le sol de sa maison, les traits du visage figés en une expression de terreur absolue, sous la fenêtre de son cabinet, où il aperçut une forme noire et vibrante qui semblait le considérer du fond des ténèbres. C’était l’Image de la Présence Horrible. Cette même Image a surgi devant les membres des Psychopaths alors qu’ils jouaient « Til The Stroke Of Dawn » et « See That Girl » : elle a réduit la basse au silence, elle a obligé la batterie à contraindre sa joie, et lui a intimé un jeu de cymbales circonspect, elle a commandé à la guitare de vite rassembler ses timides arpèges en des accords frêles, mineurs, mais rugueux tout de même, le type de grattement que l’on qualifie d’austère, elle a, enfin, étranglé le chant, sans doute sur la voie de la clarté, égosillement tragique pour ses auditeurs. L’empreinte de la peur, Don, a fait le son inimitable des Psychopaths ; elle seule nous explique comment cette musique, si avare de débordements, si rigoureuse dans sa composition, charrie néanmoins une passion lugubre et dangereuse. Et nous renouons peut-être avec ces paradoxes que nous détestons, comme cette musique surf du Nord de la Nouvelle-Angleterre, intense à force de contemplation, plus intérieure au surfer, à son appréhension de la vague, parce qu’étrangère aux fêtes qui se donnent sur les plages. Cela ressemble à un manifeste pour la musique « mentale », comme on dit, alors je veux bien convenir que le tressaillement ressenti à l’écoute des Psychopaths est la meilleure expérience de musique « mentale » que je connaisse. Parce qu’il est donné au seul esprit de mesurer la puissance contrainte dans le corps apeuré de cette musique, puissance que nous n’inventons pas, dont nous percevons les frémissements dans ces accords, cette mélodie, cette rythmique qui continuent vaille que vaille, sans jamais diminuer leur présence, de soutenir leur propre désir. Cette musique veut exister, elle veut se perpétuer et s’épandre, en dépit de l’Image de la Présence Horrible. Comme tu t’en doutes, Don, l’Image m’a surpris il y a peu, la forme noire et vibrante, et en cette heure de crainte, celle de perdre Randall Webb et avec lui, le Psycho-Batave, je ne garde pour moi que ces deux chansons du plus grand groupe d’Auburndale, ville de Newton, Massachusetts.


The Psychopaths - See the girl

The Psychopaths - Till the stroke of dawn

Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 9 octobre 2007

            J’entrai dans un patio aux dimensions modestes, pavé de dalles bleues, planté de cerisiers rachitiques, dont les branches étaient brûlées, et que ponctuaient ça et là des statues pourrissantes. Le lieu entier criait son abandon. Mermouch à nouveau raidi et impérieux me signala la présence de quatre formes animées, et il le fit en pointant son index sur une même latitude et à égale distance de son buste. Il y avait Jean-Pierre Paul-Poire, appuyé contre un muret, qui me regardait avec embarras, ne parvenant pas à dissimuler sous son flasque poncho la dégradation de sa silhouette. Puis, s’exerçant à des foulées somptueuses, Sred Sweign, en tricot de corps, bondit sur ma droite. J’aperçus enfin un homme gras et vermeil, qui portait également une tenue de bain, et dont l’activité, molle et ennuyeuse, consistait à agacer quelque chose à l’aide d’un tison. Dans une cage, du genre de celle qu’on réserve aux canaris, un individu minuscule et meurtri se tenait recroquevillé. A force de mauvais traitements, sa peau était devenue translucide et glabre, y compris celle qui lui recouvrait le crâne. Indigné, je hélai, sans résultat, le très vieil enfant qui maniait le tison. Mermouch, cependant, sous l’effet d’un charme probablement, avait adopté des manières détendues et cordiales : Sred Sweign, plus onctueux que jamais, s’était mêlé à notre groupe. Je ne cessai pas tout de suite d’observer l’être malingre dans sa cage et celui qui lui donnait la question ; je savais qu’il s’agissait de Jean Pop 2, et le connaissant pour un « sybarite inquiet », je m’interrogeai sur l’éventuelle déconvenue qui avait pu le mettre dans cet état. Sa personne évoquait une divinité secondaire du panthéon bouddhique, bovine et sacrée, un genre de Bona Dea de l’Orient, très domestique, mais surtout très peu guerrière, et  peu à peu délaissée au profit de figures importées et spectaculaires. J’eus une seconde intuition, qui se rapportait cette fois à notre situation commune, dans ce fort inhospitalier du nord de l’Iran. Les livres regorgent de récits mélancoliques sur les gardes que quelques exilés assurent malgré eux aux confins des Empires. Les peuples ennemis, pouvant surgir aux remparts ou bien échauffer les imaginations en n’apparaissant jamais, ne méritent pas l’intérêt et l’affection que nous portons à ceux qui, civilisés, habitués aux raffinements de la vie urbaine, attachés à la puissante renommée de leur cité, se confrontent à la barbarie. Je songe aux soldats romains qui arpentaient, de fort en fort, le limes. Au contraire de leurs homologues de l’Orient, ils n’étaient pas assurés de rencontrer une civilisation au-delà de la leur. Ils ignoraient et ne pouvaient croire qu’au-dessus de ce limes, il existait des Parthes, qui leur en remontraient en matière d’armée, de négoce et d’arts. Non, ce long mur septentrional ne les gardait pas des rusés Orientaux, mais des anciens Ecossais, ces Pictes vindicatifs qui empestaient la tourbe et le mouton. Même après des siècles, les Ecossais demeurent l’un des peuples les plus terrifiants du monde, fait de bouviers fanatiques et de lords possédés, de taverniers louches et d’idiots criminels, de mineurs dérangés et d’adolescents alcoolisés et violents. Les pasteurs d’Ecosse sont dénués d‘aménité. Dans notre jeunesse, John Ernest et moi avions été sensibles à l’excès au cauchemar de l’Ecosse. D’autant plus qu’enfants, l’Ecosse représentait déjà pour nous une certaine somme de terreurs, liées aux récits de fantômes et de landes. La nature de nos terreurs avait changé, mais l’Ecosse persistait à en être le lieu : elle recelait des peurs pour l’enfant et des peurs pour l’adulte. Trois films, entre 1971 et 1973, avaient renouvelé notre fascination. Le premier, Straw Dogs, témoignait de la sauvagerie de villageois aux dents brunes. Le second, The Offence, exposait la névrose d’un policier anguleux, à l’esprit encombré de visions macabres, et que rien ne peut distraire, ni la nuit de Glasgow, ni ses espaces bétonnés, encore moins sa femme décharnée. Le troisième, The Wicker Man, résultait d’une étonnante synthèse entre paganisme hippie grotesque et aveuglement insulaire, et à l’effroi que suscitait le récit en lui-même se superposait l’effroi de goûter à un mélange typique du Heavy-metal britannique, qui faisait gémir mon ami Randall Webb et s’esclaffer le bon Don Creux. Ce dernier, lorsqu’on lui offrait de déguster une pomme, s’enquérait immanquablement de leur origine et déclinait l’offre si les pommes n’avaient pas été cueillies à Summerisle.

Ces trois œuvres façonnèrent pour nous la moderne horreur de l’Ecosse, et celle-ci ne devait plus rien aux fantômes. « Lewis, on enduit de miel les bords de la coupe lorsque l’enfant est obligé de boire une potion amère. 

-Vous dites ?

-Je dis qu’en prévision de ce que vous allez entendre et voir, vous feriez bien de passer un moment en notre compagnie, qui tâche toujours d’être la meilleure avec nos Phrères.

-Sweign !

-Lewis !

-Je songeai, mon ami, à un pays de ténèbres, que ce fort écrasé de soleil et les solitaires qui le peuplent m’évoquent infailliblement.

-Ah oui, il s’agit du Telemark.

-Non. Le Telemark, vous seul le rêvez comme il faut.

            Mermouch fumait joyeusement, tentait de se représenter les chiffres précis du Telemark, sa population, sa densité, sa géographie physique et l’histoire de ses industries, en plaisanta avec nous puis nous enjoignit de boire un cognac : « Comme trois officiers de Sa Majesté, de retour des Indes dans leur Surrey natal». Nous lui obéîmes. Jean-Pierre Paul-Poire, qui regardait dans notre direction, ne fut pas convié.

 

            Une fois installés autour de notre verre, Mermouch produisit un petit sac qu’il fit rebondir dans sa main. Le contenu émit quelques sons clairs et grinçants, comme des morceaux de craie. On me pria d’ouvrir le sac et je ne tardai pas à comprendre que les fins débris que j’avais sous les yeux étaient un squelette broyé. Je sentis ma bouche se sceller. « C’est tout ce qu’il en reste. Après tant de pérégrinations, et tant de larcins, on ne pouvait pas espérer qu’elle nous soit restituée autrement. Le soir de sa découverte, Jean Pop 2, ravi ou bien dévasté, en croqua quelques morceaux. Je dus mettre à profit un court instant d’inattention pour lui confisquer l’objet. Depuis, Pop consacre ses journées à humilier le voleur, que nous capturâmes au Caire. Celui-ci gisait dans une ruelle où des ruffians l’avaient laissé pour mort après l’avoir, chacun son tour, copieusement étranglé. Tel que vous le voyez, lou ride était néanmoins en meilleure santé avant notre retour au fort. Il y a trois jours, cependant, son corps était tellement amoindri que nous jugeâmes bon de le faire rentrer dans une cage à canaris. Plus besoin de visiter une cellule : désormais, Pop transporte la cage au gré de ses déplacements. Le lendemain, soit deux jours avant votre arrivée, Sred Sweign et Jean-Pierre Paul-Poire firent leur apparition. Mais comme vous l’avez compris, Poire nous est devenu un fardeau. Sitôt ses bagages posés, il s’est délibérément vêtu d’un poncho, a adopté une voix menue et pincée puis s’est fendu de quelques saillies nihilistes, qu’il accompagne d’un rire rauque. Il roule ses cigarettes. Critique le gouvernement des Etats-Unis. Il fait de l’humour sur les faiblesses des créatures, et croit élever le niveau de ses plaisanteries en les débitant sur un ton froid et monocorde. Il prône la déconstruction.

-Ah oui ! La déconstruction.

-Après avoir été le zélateur le plus fameux du Psycho-Batave, notre vieux Poire en est devenu le plus aigre contempteur. Quelle tristesse. Il y a chez cet homme, je le compris à Istanbul, un démon de l’échec et celui-ci ne le laisse pas en paix. Certains naissent avec l’étrange faculté de se toujours représenter leur probable déclin, ce moment où l’aura se dissipe pour de bon, et, de façon incompréhensible, alors que ces projections morbides devraient les aider tout spécialement à conjurer ces malheurs fantasmés, veulent tout ignorer des moyens, pourtant réels et accessibles, d’atteindre leur salut. Ils guettent un miracle ou bien se confient à des manières qu’ils ne maîtrisent que médiocrement. Je suis un vieil homme et je ne rougis pas de ce que j’ai accompli. J’aimerais cependant réconforter Jean-Pierre Paul-Poire.

                                                             Sred Sweign

-C’est aussi et surtout théoriquement que Poire a été dépassé. Vous savez, il existe un nouveau langage du Psycho-Batave, ou plutôt deux nouveaux langages, qui entrent en résonance, et l’un et l’autre ont surgi à l’encontre du langage jadis initié, dont Poire avait été l’un des inspirateurs. On connaît des individus exceptionnels qui, avec une grande cohérence, ont adopté des langages différents, et même antithétiques. Je crains que Poire n’en fasse pas partie : il redoute de faire évoluer, de trahir une matière dont il se sentait maître. Vous observerez que Randall Webb s’est probablement tu pour une raison similaire.

-Et Jean Pop 2 ?

-Jean Pop 2 ? Eh bien, regardez-le.

-Il se porte comme un charme.

-Oui. Il se porte comme un charme. C’est là son art principal.

-Cela force l’admiration.

-Ah oui !

-L’admiration, bel et bien.

-Ces deux langages qui ont maintenant cours, quels sont-ils ?

-D’abord, de la géométrie ; ensuite, un peu de torpeur « hippie ».

- « Hippie » !

-Oui, les deux langages peuvent s’articuler en ce que la géométrie a toujours été le soutien des théologies positives. Les représentations des cieux ou bien les ordres angéliques le prouvent assez. Les cohortes démoniaques aussi bien. Géométrie et arithmétique. Ce que ces deux forces organisatrices contiennent, c’est la poussée du mystique. Le Psycho-Batave a une manie de la quantification, c’est entendu, et il géométrise, oui, il géométrise avec voracité. Nous sentons à présent que ces lignes tracées en tous sens ne le sont que par un souci de faire reculer les ténèbres. Il est admis, je crois, que le divin ne consiste pas dans le désir brut et ses courbes rebelles. L’exactitude, la proportion, la symétrie : c’est le Psycho-Batave et Dieu tout ensemble. Le Dieu de saint Thomas. Et néanmoins, le Psycho-Batave se réclame de la plus haute intensité, et l’on reconnaît assez généralement que celle-ci ne s’obtient qu’à la faveur d’une soudaine et inopinée explosion. Nous défendons au contraire l’idée qu’une explosion continue, mêlée absolument à la structure parfaite, vaut mieux qu’une explosion ponctuelle. Comme un ciel orageux d’Angleterre, jamais zébré d’éclairs. « Psychotic reaction » n’est pas Psycho-Batave, mais « Lorna » l’est, « Drive It » de The Wig l’est, car ils sont aussi fermement charpentés qu’uniment explosifs. Alors cette intensité que nous recherchons se confond avec l’ordre et la rigueur.

-Les « hippies » ?!

-Mais les hippies, Boulter, il ne faut pas désigner des individus par ce terme, Mermouch l’emploie uniquement pour vous échauffer, il sait très bien de quoi il retourne, c’est une intention diabolique.

-Que dois-je entendre alors ?

-Les codes esthétiques et moraux des hippies ont pu être adoptés par certains qui, Psycho-Bataves indiscutables, ont flairé là une bonne manne.

-Vous voulez dire : faire du gain. C’est en effet estimable. Mais si nous nous reportons à ces années 1967/1975, il n’y avait aucune raison de rechercher des succès financiers. En vérité, la recherche du profit est liée et causée par la désaffection du monde pour le Psycho-Batave. C’est une fois que Don Creux et d’autres ont décrété l’échec du Psycho-Batave, après 1975 donc, que la passion pour l’argent se justifie. Les années qui ont passé depuis, dévolues à l’enrichissement, sont comme un enivrement, et pas celui des fêtes. Alors, Sweign, cet opportunisme de certains Psycho-Bataves au début des années 1970, qui ont joué du sitar et filmé des adolescentes hirsutes, constitue bel et bien une trahison.

-Allons, Boulter, quand je parlais d’une bonne manne, je la limitais à l’inspiration, à la définition d’un mood étrange et neuf, sans même songer aux finances, et je n’admire pas l’opportunisme, ni avant ni après 1975.

-Un mood ? Mais, Sweign, tout a été pensé sur le mood, et il n’en est pas une nuance qui ait échappé au jugement de Randall Webb. Dès 1966, le mood a été compris en extension. Il a ensuite disparu parce que l’adolescence authentique a disparu. Il existe même comme une borne, qui est ce film ultime de Delmer Daves, celui qui met en scène le groupe Little T & The Spoons. Voilà. Passé ce film, et le mood et l’adolescence ont cessé d’être des valeurs actives.

-Vous ne voulez donc pas admettre que le moderne Centre d’Etudes Psycho-Bataves ait une compréhension plus profonde du mood, qu’il en ait détecté la présence dans des productions post-1966, et c’est pourtant une vérité établie.

-En effet, je ne l’admets pas et vous me voyez agacé devant votre entêtement à me le faire admettre.

-Et cependant, écoutez-moi. Vivre parmi les hippies, s’imprégner de leurs représentations, ce dut être un drame, un traumatisme qui légitime certains effacements, les retraites des meilleurs d’entre nous. Pour ceux qui imaginèrent de respirer cet air empoisonné et de continuer de vivre malgré tout, leurs efforts ne méritent pas l’opprobre, et je pense même que ceux-là, en ne refusant pas la souillure, ont permis au mood de renaître, sous une forme autre, mais pas assez distincte pour nous empêcher de l’identifier. L’idée nous a frappés à la découverte de « Times Gone By » de ce que je suppose être un duo de songwriters, Brym et Stonz, autrement dit : Brym-Stonz Ltd. La progression d’accords obéit idéalement à l’esthétique de l’Orgue du Fantôme. De fait, je parle d’une chanson que vos études personnelles vous ont amené à connaître, et si tel n’est pas le cas, alors je peux excuser votre incapacité, Boulter, à donner du mood une définition supérieure à celle proposée par Randall Webb. Car cette mélodie de basse et ces harmonies éthérées de la voix, sont très caractéristiques de l’année 1967, de son tiers automnal. Par là, nous frayons déjà avec les hippies. Seraient-ils autre chose ? Peut-être de timides Psycho-Bataves ? Leurs fiancées, de riches Californiennes étudiantes à Berkeley ? Leurs comparses, arboraient-ils une fine moustache latino, une veste de l’Armée du Salut ? Enfin, il fallait nouer des amitiés et faire le sexe. Et puis, nous ne méprisons pas Arthur Lee ni les Byrds pour s’être commis en hippies, quand nous savons combien âpres et vénaux ceux-là pouvaient se montrer, et surtout combien cela n’entama pas, au moins pendant une année, leur pouvoir créatif. Ce mood intriguant qui baigne le fabuleux « Times Gone By », nous le définissons ainsi comme l’intuition vaporeuse de la mort. Avant cela, le mood, c’était une fêlure toute personnelle, le désastre intime de l’abandon, qui ne trouve pas la force, comme dans les productions Italo-Américaines, de se mettre en scène avec éclat et somptuosité. Ce désastre ne veut pas être surmonté, au contraire il persévère en lui-même, et devient un jour terne. Pareil classicisme du mood est celui de The Mauve : « You’ve Got Me Cryin’ », celui de The Plagues : « To Wander », celui de The Vendors : « My Rose-Ann ». Brym-Stonz initient un mood qui ne se limite plus à la sphère privée, celui-ci naît d’autre chose qu’une affaire sentimentale, il naît de l’existence, du fait d’être lui-même, du problème central qui est le temps, à qui une bonne partie de la poésie mondiale est justement consacrée. Il ne s’agit pas d’un temps marqué d’épisodes, doué d’un sens, un temps qui se diviserait en heures fastes et heures malheureuses. C’est le temps pur, sa majesté, et le corps qui s’y épuise, le mystère d’un temps plus vaste qu’aucune perception. Quand l’homme veut se saisir dans la tourmente du temps, les sonorités douceâtres et les rythmes élastiques de la musique des hippies le lui permettent. Je mentionne également « Love Is Like » de Strange Fate, dont la combinaison basse-célesta forme un arrangement très hippie. Ce terrible continuum que je tiens pour l’expression seconde, post-1966, du mood, nous la trouvons à l’état brut dans « Once There Was A Girl » de Blue Condition. Et cette fois, la section rythmique épouse sans nuance, avec conviction, les canons du groove de hippie : un rebond sans grâce et néanmoins happant. Voyez : « Condition », « Fate », on ne recule pas devant la métaphysique. Je pourrais parler d’un mood métaphysique, si je ne craignais pas d’être taxé d’individu pompeux. Mais, Boulter, il ne suffisait pas de créer une musique pour un mood nouveau. C’est l’incursion-même de certains dans le territoire hippie, et ce qu’ils y firent de peu avouable, qui nous subjugue. Je veux dire qu’il existe une mélancolie très particulière, très moody, dans le destin de quelques hommes, issus du Psycho-Batave, projetés dans le maelström hippie. Leur expérience nous frappe comme l’exemple-même d’une désolation Psycho-Batave, un laisser-aller violent et grotesque. Marvin Marty a ainsi tourné son « Wine Killing ! » sous l’empire d’un tel sentiment. Mais avant lui, il y eut Roman Polanski et « What ? » en 1971. Seule une désolation Psycho-Batave peut engendrer un aussi trouble assemblage que celui réunissant l’érotomanie, la villa de Carlo Ponti, des vedettes complaisantes européennes, des parties de ping-pong, un récit en miroir, et bien d’autres ravissements comme un officier russe et le maître d’œuvre portant moustache. Et avant Polanski, il y eut Mario Bava et « Une hache pour la lune de miel » en 1969 : là nous touchons à l’épuisement sensoriel, trop de couleurs, de plans, de formes.

Ce désespoir fut-il celui de Marcus, cet audacieux personnage qui semble avoir traversé plusieurs, sinon tous les sous-genres de la musique américaine entre 1960 et 1970 ? Les chérit-il d’un même amour ? Il est plus probable que Marcus les a pratiqués en Psycho-Batave meurtri et instable. Son « Grains Of Sand » énumère sans vergogne les artifices sonores de la musique de hippies : un sitar, des tablas, une flûte traversière, une batterie lyrique, « qui pose une question », un rythme alangui, méditatif. Pourtant, « Grains Of Sand », peut-être grâce au chant tremblant et louche de Marcus, atteint à l’intuition de la mort prochaine, et de la mort à l’œuvre de tout temps, aussi bien. Cette chanson révèle la justesse de l’ancienne métaphore : la vallée de la paix. Son rythme ne nous invite pas au sommeil de la drogue, comme il serait facile d’en ricaner, la structure et la tenue des instruments y sont beaucoup trop affirmées : la torpeur de « Grains Of Sand » ne se livre pas exactement, elle se contraint à une forme qui la rend saisissable, et nous rappelle opportunément que son auteur a appris l’art de la composition. Notre vieux Psycho-Batave tente de parler le langage d‘une époque et malgré ou à cause de son habileté, nous reconnaissons en lui le fruit d’une époque antérieure. Je ne sais pas de plus bouleversante expression. »

            Sweign pleura. Il pleura pendant quatre heures pleines, jusqu’au réveil de Jean Pop 2 qui, avec infiniment de lenteur, nous rejoignit autour de la table que nous n’avions pas quittée, abîmés, Mermouch et moi, dans un silence respectueux. A la vue de son ami Sweign, Jean Pop 2 commença de pleurer lui aussi, mais sa nature brusque et impétueuse faisait que ses pleurs étaient bruyants et qu’il les accompagnait de coups, certains portés sur Mermouch qui restait immobile. Cette petite scène ne s’interrompit qu’avec la chute de la cage où lou ride était emprisonné ; ce dernier tentait peut-être de s’évader. L’état préoccupant de ses forces ne lui permit guère de prolonger son effort, et la cage ne bougea plus. Ce micro-événement décida Jean Pop 2 à enfin m’adresser des mots de bienvenue. Mais alors que la conversation prenait tournure entre lui et moi, cette conversation que je méritais bien d’avoir depuis l’apparition du spectre de Randall Webb, Jean Pop 2 s’écria : « Nous ferons tourner les tables ce soir. Elles nous révèleront ce que j’annonce tout de go : j’ai tué Randall Webb. Il vous dira comment, et pourquoi. Vengez votre ami sur le champ, et celui-ci ne pourra vous expliquer la bonté de mon geste. Vous devez me croire lorsque j’affirme que Randall Webb a exigé de moi que je le tue. Randall Webb a voulu mourir de ma main, Lewis. That’s right. » 

Marcus - Grains of sand

Brym-Stonz Ltd - Times gone by

Strange Fate - Love is like

The Wig - Drive it


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 19 juillet 2007

            -Boulter Lewis, je vous livre mais ne vous abandonne pas, à la très salutaire pestilence de la terrible Chambre Terrible, en espérant que vous n’y défaillirez pas à l’exemple d’une jeune couventine qui verrait pour la première fois le lupanar auquel la destine un bien méchant oncle.

            Uder Mermouch sourit avec étroitesse et me laissa observer le contenu de cette pièce, qui devait être l’antichambre du lieu où se tenait Jean-Pop 2. Et je dus me pencher sur les quelques objets qu’elle contenait pour seulement commencer d’y réfléchir. La main, cette main que Mermouch me faisait miroiter, occupait mes pensées, aussi je m’agaçais de la contrainte qui m’était imposée de vaquer dans cet endroit sans inspiration ni goût. Les objets dont je relevais la présence étaient sans exception extrêmement déplaisants. Je soupirais. Alors Mermouch, dont c’était le tour de s’agacer, décida de rompre là mon inspection de la Chambre : « Y voyez-vous clair, Lewis ? Ou bien la dureté de votre périple a-t-elle atrophié votre jugement ? Est-ce là le fier Chief Lewis de la redouble garde-montée de Concord, Massachussets, le bras armé du Psycho-Batave, celui qui alliait au sûr maniement du gourdin une perspicacité et un cœur tels qu’ils le firent remarquer de Randall Webb qui vit en lui non seulement un directeur d’opérations mais aussi un directeur de conscience auprès des jeunes populations suburbaines de son Etat ?

            - Je peux admettre, Mermouch, que dans l’isolement où vous croupissez, vous élaboriez de longues joutes du Discours, et que trop heureux d’accueillir ce que dans la langue de Buvnana, on nomme un Phrère, vous lui fassiez subir le résultat courroucé de votre activité mentale. Mais à la décharge de celui qui vous écoute, embarrassé, sachez qu’aujourd’hui, peu après mon arrivée au pied de l’Elbourz, on m’a initié aux Mystères du Bulgare et évoqué devant moi, avec une grande pudeur, la mort du génie Marvin Marty. Considérez que ma cervelle a été nourrie à foison.

- Bon. Il n’y a donc pas lieu d’y revenir. La Chambre Terrible, Lewis, a été conçue pour répondre à la marche négative de l’esprit chez certains individus, parmi lesquels vous comptez peut-être. Les uns accèdent immédiatement à leur désir, ne le poursuivant que pour ce qu’il est et se moquant, ignorant ce à quoi leur désir se heurte ; les autres ne connaissent pas cette facilité d’élection, il leur faut d’abord, et ensuite régulièrement, écarter des désirs infâmes, ceux-là doivent vivifier leur amour en détestant ce qui trahit cet amour, ils adoptent une marche négative de la pensée, par dégoûts stimulants, si vous voulez. Rien n’est enviable dans cette disposition d’esprit, elle oblige celui qui en est pourvu à toujours se frotter à la mauvaise engeance, sa mauvaise engeance : il ne lui est pas offert de goûter simplement et immédiatement à son désir, il doit l’affronter à ce qui le menace pour en sentir le prix. Il est évident que les premiers sont enviés par les seconds, parce qu’on ne retire aucune connaissance valable de la fréquentation de son ennemi quand on recherche chez lui, non sa nature, mais un point à partir duquel, comme un ressort, on revient plus aimant vers son désir à soi. La tendance est présente chez l’enfant qui ne veut entrevoir le monstre que pour le bonheur de se cacher, ou bien lorsqu’il regarde la neige ou les éclairs, puis s’enveloppe de chaudes couvertures. Je vous parle d’enfants, parce qu’ils sont souvent considérés à tort comme les êtres immédiats, alors que bien des comportements chez eux révèlent déjà un art du médiat. Bref, notre Chambre Terrible recèle une concentration assez conséquente de ces petits artefacts propres à susciter l’irritation d’un Psycho-Batave et qui vous prépareront à la compagnie onctueuse de notre cher Jean Pop 2.

- Une sorte de purge, n’est-ce pas ? Qui vous dit que j’appartiens à cette seconde catégorie d’individus, celle dont vous prétendez qu’ils adoptent une « marche négative de l’esprit » ?

- Oh, je ne suppose rien du tout sur votre appartenance à telle famille d’esprits. Utilisez cette Chambre, ou bien ne l’utilisez pas. Je vous l’ai présentée, cela ne signifie pas que je vous y destine, que je vous en recommande l’usage. Vous faites comme bon vous semble, gros Yankee.

- Pardon, pourquoi ajoutez-vous « Gros Yankee » ?

- Pas de méprise, Lewis. Je ne suis pas comme Poire et d’autres, tombé sous le charme du Sud : toute cette fascination pour la terre maudite et aristocratique est source d’affèteries que je n’apprécie pas. Par « Yankee », je voulais vous signaler mon attachement pour ces Etats industrieux et pratiques du Nord, leurs belles institutions, leurs impeccables établissements bancaires et universitaires. Quant à « gros », il suffit à prouver que je ne suis pas hypocrite au point de nier la corpulence de mon interlocuteur, que je l’honore et lui souhaite de durer.

- Vous prétendez ne pas m’obliger à écorcher mes nerfs dans cette pièce et cependant, vous ne semblez pas m’indiquer d’autre issue.

- Parce que vous n’en voyez guère, que vous ne recherchez pas cette issue, au fond.

- Ce type d’argutie passe toute mesure, je m’en vais vous briser les vertèbres et je n’emploierai pour cela que mes mains !

- Gare, Lewis ! »

Soudain, je fus en mesure de comprendre le défi qui m’était lancé, quand mon regard se posa sur un médiocre foulard multicolore, et alors, par coups d’œil successifs, tout forma un système de représentations qui figura pour moi les règnes honnis du Psycho-Batave. Le moindre objet révélait son ennemi et mon esprit fut tout entier soulevé de la colère des Titans. Le lecteur me permettra de renoncer ici à tout effet dramatique, auquel je préférerai une synthèse claire de mes observations. Jamais je ne pus nommer aussi exactement les exécrations du Psycho-Batave, jamais je ne vis d’aussi près la nature de ce qui, pendant les quatre dernières décennies, flétrit le cœur de mon ami Randall Webb.

Une première série d’objets se regroupait sous l’idée du Règne de l’Animal, toutes conceptions grossières, appuyées, de la musique. Il y avait d’abord nos opposants les mieux connus, les Hippies crasseux de San Francisco, qui furent les promoteurs du flou, du nébuleux, de l’interminable, qui exposèrent les fins tissus du Psycho-Batave au soleil meurtrier du concert à ciel ouvert, dont l’avatar le plus obscène est bien le « festival », et qui plus tard fournit le cadre attendu aux manifestations abjectes du « folklore ». Cela, la scène WASP du folk l’avait par ailleurs déjà réalisé, mais comme on s’en doute, une initiative de la Nouvelle-Angleterre n’est jamais généreuse, elle se laisse oublier et n’engendre guère de rassemblement. Les Bouchers du rock « metal » et « progressif » entérinaient et cette dissolution des rapports et cette massification, du volume, de la durée, des instruments, de la structure. Boucherie, oui, liée à la bêtise des instincts et de la culture. On n’opposera pas trop facilement une musique instinctive à une musique cérébrale, quand ce qui détermine la valeur d’un instinct ou d’un mouvement de l’esprit est bien l’usage droit que l’on en fait. De ce point de vue, celui d’un usage stupide et faux des instincts et de la raison, nous jugerons que Black Sabbath, Genesis et les Sex Pistols sont un seul et même groupe, parce qu’ils pataugent dans la même merde. Je terminerais la description de ce Règne par son espèce la moins soupçonnée : les Anglocentristes, qu’ils enveloppent leur carcasse galeuse de l’Union Jack ou bien exacerbent leur dandysme. L’anglocentrisme est cette tentation qui révèle combien nous nous déterminons par rapport aux gigantesques Etats-Unis : nous en rejetons la culture du spectacle, qui ne nous paraît pas convenir à l’intelligence et au goût, mais nous reportons notre affection sur le pays d’Europe qui, entre tous les pays d’Europe, a enfanté les Etats-Unis. Les Anglais ne sont ni les plus subtils, ni les plus pervers, ni les plus raffinés, ni les plus choquants. Hormis The Beatles et Joe Meek, tout est allé de travers dans ce pays, que les fiertés 1.nationale, 2. prolétaire, 3. urbaine, ont remisé parmi les régions à folklore. L’Angleterre du Music-Hall, telle que Greg Shaw, d’un regard absolument neuf et englobant, la vit un jour. Ce désastre folklorique, un groupe nous permet de le saisir dans sa progression : The Kinks, et un autre groupe a toujours témoigné de son horreur, souillant d‘abord le mouvement Mod, inventant l’opera-rock, et culminant dans le stadium-rock, ce groupe haïssable quatorze fois, le plus immonde de tous, est The Who, dont nous reparlerons tant le pédophile Pete Townshend est décidément l’addition de toutes les tares que nous évoquons ici. Lou Reed lui-même ne témoigne pas d’une telle complétude dans l’abjection.

                                               Pete Townshend

Une deuxième série d’objets faisait écho au Règne de la Magie, auquel participent malgré eux, certains bons éléments du Psycho-Batave. Les chamans, qu’on dit « possédés », en constituent le premier groupe, en nombre et en importance. Non contents d’abasourdir ou de négliger la musique à l’avantage de leur personnalité dégoulinante et totalitaire, ils renouent avec l’image romantique et primitiviste du Poète. Cette image avait son sens, sa pertinence dans la première moitié du XIXème siècle, dans le domaine littéraire surtout, mais au cœur de la révolution Psycho-Batave, elle est un embarras, une honte, et même une vomissure. En outre, le chaman transpire, il transpire tellement que la transpiration devient le signe de son élection. Il ne s’agit pas d’une transpiration de traître, c’est la transpiration des entrailles, qu’on croit la mesure de la sincérité, de l’urgence, cette même-transpiration est le corollaire enfantin de « l’inspiration ». Dans sa forme extrême, le chaman laisse place au prophète, qui associe au délire narcissique une volonté de contrôle, qui a bien compris que le premier, par sa puissance démonstrative, pouvait nourrir la seconde. Très souvent, le shaman suit la pente qui le mène au prophétisme : ainsi Jim Morrison. De plus rares fois, il se désempêtre de tout cela à la faveur d’un accident qui lui apprend le ridicule de sa posture. Bob Dylan connut cette lucidité : du chaman qu’il fut, il n’y eut nul prophète. Les pâtres , enfin, désignent la variété la plus inoffensive de nos « inspirés » ou « possédés » ; si leur douceur bucolique inverse les manifestations les plus sordides décrites plus haut, on doit néanmoins s’inquiéter de la confiscation de l’idée de poésie dont ils se rendent actuellement coupables. Les pâtres sont ceux-là même qui se sont emparés de l’enfance, de ce qu’ils lui supposent de candeur et de créativité ( !) pour l’affronter aux conflits de l’âge adulte ou aux peurs profondes de l’être humain, et obtiennent pour tout résultat le « doux-amer », comme on dit, « l’acidulé-poivré », le « lisse-rongé de l’intérieur » et autres fadaises bêtement contradictoires.

Une troisième série d’objets renvoyait au Règne du Peuple. Plus que jamais, le souci du Peuple, de son approbation, marque les temps contemporains. Le goût des Peuples nous caractérise. Il faut les connaître, les pratiquer, et les honorer. Il est aujourd’hui très scandaleux de décréter la nullité spirituelle ou artistique d’un Peuple. Nous sommes tout de suite suspectés d’allégeance aux théories nazies. Les protélaristes/prolétarophiles jouissent d’un immense crédit qu’il est quasi impossible d’entamer. L’histoire ancienne de la musique populaire américaine est en effet liée à la représentation du Pauvre, celui des champs et celui des villes. Quantité de très belles œuvres Psycho-Bataves, à l’image des « Workin’ Man » et « Low-Class Man » de Dean Carter, continuent de nourrir la mythologie du Prolétaire. Il ne faut donc pas la traiter de haut et pourtant, il convient de s’en défier quand celui qui s’en réclame recherche un traitement populaire d’une matière populaire. Le Peuple est bon dans les mains des Nantis, parce que lui-même, le peuple, est incapable de se saisir dans une forme artistique satisfaisante. Les romans d’amour français du XVIIème Siècle mettaient en scène des bergers, comme la vieille poésie latine, et c’était un divertissement de Cour. De même, les Prolétaires ne doivent pas être ceux qui offriront de leur vie une représentation artistique correcte. Le Psycho-Batave l’exige, qui méprise Bruce Springsteen, prolétarophile notoire, dont l’humilité feinte n’a jamais produit que de grasses et grossières tranches de rock FM. Avec l’ultra-stylisé « Dode’s Kaden », Akira Kurosawa fait davantage en faveur du Pauvre que l’œuvre entière du plus infect ressortissant de l’Etat du New Jersey, qui, nous le suggérons maintenant, afin de préserver l’aura très Psycho-Batave qui est la sienne, doit interdire de séjour Bruce Springsteen, et l’exiler au Pays Basque, ou bien en R.D.A. Nous ne prendrons pas la peine d’accabler les piteux Humanitaristes qui ne trouvent pas de Peuple à leur mesure dans le quartier résidentiel, protégé et surveillé, où leurs villas de magnats de la pornographie s’érigent, et qui, par conséquent, reportent leur affection sur des tribus amazoniennes, dont le savoir millénaire et l’éthique de vie si pure forcent l’admiration. Notre peine, nous la prendrons davantage à l’encontre des révolutionnaires, saliveurs impénitents, parce qu’ils ne sont évidemment pas les véritables révolutionnaires. Le Psycho-Batave a reconnu l’infinie promesse d’une vie meilleure dans la musique de The Gestures, et a refusé très nettement les singeries bruyantes des MC5. Mais puisqu’il s’agit d’évoquer les musiques qui, en leur temps et au-delà, firent l’effet de missiles, je me rappelle, les larmes aux yeux, ces temps de prosélytisme où, tâchant de mon mieux de pallier l’absence de Randall Webb, parti en Floride puis en Europe, j’apprenais aux jeunes générations à bien séparer le geste à la fois cinglant et amical du Northwest Sound du geste lourd et empâté du MC5, j’attirais leur attention sur les saines et simples propositions de The Wailers et fustigeais la bave rhétorique et musicale du premier groupe de la décadence de Detroit.

                                                        MC5

Une quatrième série, enfin, symbolisait le Règne du Mondain. Et j’entends par là autre chose que la mondanité, plutôt le mauvais génie des villes, la pègre de l’avant-garde, tant est avéré le fait que nulle avant-garde n’est désormais possible ou acceptable depuis que les sociétés occidentales sont devenues richissimes au milieu des années 1960. J’ai toujours considéré que la véritable avant-garde était l’ultime fantaisie de l’aristocratie, comme son chant de l’irresponsabilité. Irresponsabilité devant la valeur marchande d’une création. Ce sens de l’irresponsabilité étant perdu à jamais, l’avant-garde n’est plus envisageable, et si l’on persiste à en parler, celle-ci n’est qu’une farce. De ce règne que j’appelle Règne du Mondain participent certains escrocs au premier rang desquels le putrescent Lou Reed et le bouffon Frank Zappa. J’ai à de nombreuses reprises connu le bonheur de cogner sur le premier mais le second, je l’ai toujours fui avec application. Lou Reed est en effet sujet à des crises de laconisme ou de mutisme qui rendent supportables sa bastonnade ; tandis que Frank Zappa, vous pouvez craindre qu’il se mette à gesticuler et à pérorer, qu’il ricane entre deux slogans qu’il aura lancés contre l’uniformisation ou le capitalisme. Les décadents sont les chiffes-molles idéales, ceux dont la passion pour l’ordure et l’excès invitent presque à les détruire, afin de les constituer eux-mêmes, à leurs yeux, comme des réalisations parfaites. Don Creux, lorsque nous partions en quête de putains expertes à Tijuana,  goûtait fort peu mon acharnement contre les musiques locales, et m’asséna une fois : « La ville aussi a ses ploucs, et, Boulter, mec, tu ne les accables pas assez ». Les décadents sont les ploucs de la ville ; comme ceux des campagnes, ils célèbrent avec morbidité leur quant-à-soi. Je trouvai là une raison supplémentaire de décrier le turpide Lou Reed. Au cours des années qui suivirent, marquées par la disparition de Don Creux, l’étiolement mental de Marvin Marty et l’étrange asile néerlandais de Randall Webb, je perçus Lou Reed comme un publiciste. Car un temps vient où le décadent désireux de rencontrer le marché doit non seulement étaler sa maigre et triste collection de fétiches mais surtout s’efforcer d’en renouveler la présentation. Alors l’esprit du publiciste se fait jour, cet esprit qui ressasse quelques motifs plus du tout choquants au point de les faire passer pour ce qu’ils n’auraient pas dû être : des banalités. Frank Zappa est-il plus infâme ? Le satiriste finit de nous écoeurer avec son cynisme convenu et l’insigne médiocrité de sa vision musicale. Il cherche bien entendu à déconstruire ces musiques commerciales, débilitantes et radiophoniques qui piègent nos consciences, et à cette fin, très naturellement, il maîtrise l’idiome du Jaz. Oui, le satiriste aime le Jaz, qui possède un cerveau.

 

 

                                                            Un groupe de jaz

 

 

 

            Je n’en pouvais plus. Le Jaz vint à bout de ma ténacité. Je manquai de m’effondrer lorsque Mermouch me retint par le bras : « Je vous avais promis une main, Lewis : elle approche. » Et nous quittâmes enfin la Chambre Terrible, qui m’avait exténué et dont je pouvais espérer qu’elle relèverait ma jouissance, sitôt la porte franchie. Une lumière douce fondit sur moi.


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 25 janvier 2007

            Un être peut donner l’impression d’une grande austérité, lorsqu’il s’attache à des études très savantes et complexes, en obéissant à un protocole des plus stricts, ayant réduit, et même annihilé sa sociabilité, et châtier pour cela dans son langage toute marque d’abandon, cet être continue de nous aimer s’il réserve pour son usage intime une grande œuvre du sentiment, qu’il chérit sans ostentation et qui, à ses yeux, compense la vilenie des êtres vivants, en rassemblant toute la sagesse des êtres morts. Uder Mermouch ne se connaît aucun frère et cependant, son cœur m’apparut inépuisablement généreux lorsque je vis le 45 tours « Look At The Moon » par The Amoebas, par-dessus l’épaule de mon hôte. Je ne fus pas longtemps sans explication, l’extrême sollicitude de Mermouch ne permettait pas que l’on adopte tel comportement sans que celui-ci ne fût analysé et parfois critiqué par l’impitoyable observateur que Mermouch était. J’appris ainsi ce qui suit :

 « Les distractions au fort ne sont pas légion. Parmi elles, le bridge nous délasse le soir venu. Je peux m’y livrer avec détachement, échafauder alors quelques raisonnement, des plans de travail, et je suppose que tous mes partenaires, tacitement, jouent leur partie pour une raison identique : cette toile de fond virile, ennuyeuse, honorable, s’avère très nécessaire à nos pensées respectives. Avez-vous remarqué combien la pensée ne supporte plus le confinement de la chambre mais exige un espace légèrement, simplement socialisé, l’obstacle le plus menu, le moins rebutant, car c’est à cette condition : la possibilité de poursuivre un cheminement d’idées dans un espace qui ne lui est pas dédié, c’est à cette condition que nous vérifions la vigueur de nos idées, et il faut pourtant que l’espace ne soit pas trop éloigné de la chambre, qu’il conserve un caractère de chambre d’étude, sinon l’hostilité à la pensée croît au point de détruire l’esprit. La salle de bridge, qui n’est pas une salle, plutôt la partie d’un salon, la salle de bridge est bien cette supra-chambre d’étude, son prolongement, et ainsi, j’aime nos parties insouciantes et silencieuses. Il y a un mois de cela, notre ami Poire a posé bagage au fort, mais son acrimonie l’empêchant de se livrer au moindre jeu, son nihilisme l’ayant temporairement séparé de l’idée-même de plaisir, Poire qui a laissé ses cheveux pousser et ne contrôle plus son poids, fouille avec frénésie dans la prestigieuse collection de 45 tours Psycho-Batave de Jean Pop 2, et joue certains disques. C’est ainsi que j’entendis pour la première fois « Look At The Moon ». La chanson provoqua en moi un curieux phénomène. Je nous vis, moi et mon père, à Istanbul au début des années 1950. Par une nuit chaude et claire, nous arpentions une galerie que de véritables torches éclairaient. Nos ombres, portées par la lumière des torches, dessinaient des silhouettes monstrueuses. Je n’osai trop regarder dans les ruelles où je craignais de réveiller la fureur des mendiants et des assassins. Mon père portait un uniforme galonné. J’imitai la rectitude de son allure. Nous approchâmes bientôt des rives du Bosphore, là mon père soudain plus souple s’assit au bord d’un débarcadère, et il renversa sa tête, en sifflant une mélodie qui était celle de « Look At The Moon ». Puis il chanta les vers que vous connaissez. Je découvris chez cet homme qui me terrifiait une joie paisible et nostalgique. Il prononça ces paroles : « Songe que nous sommes le monde merveilleux contenu entre les plis d’un drap incommensurable, et quand il plaira aux Dieux de se réveiller, tout s’effondrera, même ces fleuves dont nous admettons un peu vite la puissance. » Mon père me sourit et proposa de nous chercher des glaces.

-         Au début des années 1950 ?

-         Oui, à Istanbul.

-         Ce souvenir serait-il spécieux ?

                                          

                                                     Uder Mermouch Senior

-         Il l’est. Les Mermouch vivaient à Ankara. Mon père vouait une passion à Gibbons, plutôt qu’à la poésie Psycho-Batave de Baltimore. Son dos était voûté, abîmé. Alors comment expliquez-vous que cette scène se fût présentée si spontanément, si complètement formée, à mon esprit, avec une précision que n’importe quel souvenir serait en peine de copier ?

-         Cette propriété remarquable qu’ont certaines œuvres à inventer de toutes pièces un passé idéal pour chacun, je l’explique par le concept de Passé en tant qu’Absolu. Le Passé en tant qu’Absolu rejoint peu ou prou l’idée d’une mythologie privée, il est ce qui ouvre à chacun les formes, le récit, les figures décisives de son existence rêvée, mais afin qu’un tel prodige ait lieu, l’œuvre doit réunir les qualités essentielles du Passé absolu. « Look At The Moon » semble les comporter toutes. Comme vous, une enfance légendaire a surgi sous mes yeux la première fois que j’entendis cette chanson de The Amoebas, et je me vis au milieu d’un convoi, plein de bêtes et d’hommes, de fusils et de pioches, un convoi dangereux dans les forêts de l’Oregon, je nous vis bâtir une église et une école, ramasser les premiers légumes, récolter les premiers fruits. J’étudiais ensuite les composantes de « Look At The Moon » et tentais d’en justifier les parties et le tout. Le premier trait frappant est l’égalité du rythme, un rythme ni trépidant ni trop lent, un cours régulier, une vivacité point trop alerte. J’en conclus qu’il s’agissait là de la joie des éléments : le rythme traduisait la joie d’une vie saine et ataraxique. Les voix, elles aussi, même lorsqu’un écho profond les garde d’atteindre à une pleine clarté, témoignent de cette santé ; ce serait un contre-sens d’associer des harmonies puissantes au sentiment d’une Nature révélée. Les voix ne doivent pas agir comme une piqûre ou un éclair, mais dans le halo qui les emporte, elles parlent comme le Dieu qui se manifeste par les nuages dans le firmament, ou bien comme la brume de l’aurore, une présence ineffable et bienveillante. J’aime particulièrement le canon bref et évaporé sur le vers « Look At The Moon » : au lieu de la fusée chorale attendue, les voix figurent une échelle dont les premiers barreaux s’effaceraient au fur et à mesure de l’ascension, et dont la destination est masquée à notre entendement. Le procédé est simple. Comme cette mélodie, marquée par la perfection circulaire et concise des airs patriotiques américains, dénuée d’accent, à la tonalité unie, ennemie de l’emphase, et cependant, il existe un accord mélancolique, celui que soutient le vers « And now she’s gone ». Cet accord symbolise la tentation passagère de la tristesse, et il est d’autant plus beau d’entendre juste après la reprise du mood initial, qui console le chanteur de la perte de son amour. Il n’est d’autre compensation que la saveur d’un Immuable reconquis sur le malheur d’une déception. Enfin, ce qui, je peine à la confesser, me transporte d’aise et d’admiration, et conforte notre théorie d’un Passé absolu, c’est… ah, vous risqueriez d’en tirer des conclusions regrettables…

-         Achevez.

-         La lead guitar, Mermouch, sa virtuosité me touche. Le virtuose est médiocrement considéré dans l’histoire du Psycho-Batave, mais celui qui joue sur « Look At The Moon » mérite une statue dans sa bonne ville de Baltimore. Rien qu’avec une fine réverbération, de magnifiques glissandi, ou des grappes de trois notes cristallines, le soliste, parfaitement au diapason de la rumeur océanique du reste de l’orchestre, respectueux de cette section rythmique engloutie mais pas morte pour autant, le soliste assume à lui-seul le mouvement fin, l’esprit subtil, le fluide sympathique de la chanson. Je dirais que sa partition vaut toute l’histoire de l’estampe japonaise, qu’elle en résume le style et la grâce, le vif et égal déplacement, le furtif et néanmoins toujours égal passage d’air, d’eau et de vie. Le Passé absolu comme le discret et infime passage des éléments, qui, lorsque nous l’appréhendons, annule pour nous et l’agitation et la vaine grossièreté de notre condition, celle d’hommes en lutte, bons à la souffrance et à l’inquiétude, dans la fournaise intolérable de nos intérêts.

 

-         New-age que cela. Nous avons besoin de chair, de cruauté et d’a priori violents. Et peut-être que certaine main d’enfant attend votre venue, vieux bougre. Suivez-moi.

 

The Amoebas - Look at the moon


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 11 janvier 2007

Le lecteur aura la bienveillance de vouloir considérer tout le fastidieux qu’impliquerait le récit pourtant très attendu de mon ascension du mont Elbourz, et de lui préférer ma soudaine apparition au beau milieu d’une cour. Le sable y avait vaincu la pierre, ainsi que toute espèce de végétation. Une fontaine, un baquet, une piste comme tracée par d’insolites petits cailloux noirs, voilà qui formait l’essentiel de ce que je pouvais observer, et je n’y trouvais pas même le charme de l’élémentaire, du fruste assemblage d’un village mexicain, régulièrement pillé et affamé. Au-dessus de moi, il courait un chemin de ronde, où seul un canon brisé montait la garde. Un vent âpre, froid et coupant, était le fantomatique orchestre saluant l’arrivée du visiteur et le sable aggloméré en minuscules tornades chassait les parfums irréels de la toile et du crin. Le fort de Jean Pop 2 n’en portait que le nom. Sous le porche, car la cour n’en était cependant pas dépourvue, une ombre s’avança. Elle me fit signe, mais la distance m’empêchant de déchiffrer le signe, je restai à ma place et attendis. L’ombre redoubla son activité et cette fois, je pus comprendre qu’on me priait d’approcher. Je ne m’exécutai pas et déclarai très haut que la courtoisie, l’obligeance et l’humanité exigeaient de celui qu’il était raisonnable de croire mon hôte, de révéler en premier sa présence, puis d’encourager son visiteur à révéler la sienne en le mettant à son aise, parce que non seulement l’honnêteté d’une introduction en bonne et due forme n’y suffirait pas, mais qu’il faudrait bien mieux créer tout de go un climat propice à la chaleur de l’entretien, peut-être au moyen de quelque mot d’esprit, point trop subtil, point trop grossier non plus, mais tout juste plaisant, assez pour qu’on n’en retire pas un préjugé fatal à celui qui nous tend la main. Tout cela, je le clamai dans le feu de l’instant, au mépris du vent qui semblait dérober la moitié de mes paroles. L’ombre se vexa, jura, et fracassa quelque chose contre le sol. Une voix s’éleva, douée d’une rapidité d’élocution déconcertante, piquée par endroits d’inflexions hystériques, et m’ordonna de rentrer sous le porche « sans délai aucun ». Je renouvelai ma requête. L’ombre, n’y pouvant plus, fonça à ma rencontre, et tandis que je découvrais les traits de l’être impérieux qui me fustigeait, j’entendis à nouveau rugir à mes oreilles l’objurgation de rentrer sous le porche « sans délai aucun, absolument aucun ». Je fis remarquer à celui qui me commandait si rageusement que ce délai proscrit venait pourtant de m’être accordé, qu’en conséquence, je ne subirais plus sans rire ses tentatives autoritaires, que nous pourrions dès à présent envisager nos rapports avec plus de calme et de sérénité. « Pourquoi diable ? S’étonna mon hôte, dont le front restait lisse malgré la colère sanguinaire qui brûlait son regard. La patience d’un solide discours est pour moi la marque d’un esprit suffisant, d’un esprit suffisant et fort, oui fort exécrable ; à quoi tentez-vous donc de me réduire, en vous complaisant dans cette identité de Libéral Britannique qui s’est armé d’une bonne rhétorique afin de justifier ses crimes, qui plaide pour la santé de sa logique avant de célébrer le triomphe de ses instincts ? Vous tuez des zèbres, c’est ça qui vous définit, ça et rien d’autre, la morale et la philosophie ne servent qu’à vous faire admettre cette vérité toute simple : que vous tuez des zèbres, et que c’est probablement tout ce que vous ferez jamais. Je sais qui vous êtes, Boulter Lewis, je sais celui que vous fûtes, je déplore la tragédie qui s’est abattue sur le plus impitoyable policier du Massachusetts et qui l’a changé en un épais raisonneur, êtes-vous de ceux qui, leur action condamnée, en deviennent les pires avocats, comme des professeurs repentis ? Rentrez sous ce porche, sans délai aucun. Rentrez, nous allons occuper une pièce, puis nous passerons à travers une autre, et enfin nous gagnerons une deuxième cour. Je veux que nous occupions la première pièce, parce qu’il y flotte toute ma pensée, et le travail qui l’exprime et les œuvres qui en résultent, je veux que vous compreniez combien une pièce saturée de pensée est suffocante pour celui qui n’est pas à l’origine de cette pensée, mais que par ailleurs, lorsque vous y pourrez respirer, à certains instants seulement, vous devinerez et saurez ce que je n’aurai aucune peine, moi, à saisir, et que je ne formulerai même pas, oui, dans ce qu’on pourrait qualifier d’étourdissement, vous serez instruit, alors ne tardons plus : rentrez sous ce porche sans délai aucun. »

                           

                                 Un jeune Mermouch très mignon

            Uder Mermouch avait exagéré la densité spirituelle du bureau où il promettait de me faire languir de nombreuses heures. Calfeutrée dans le bleu douceâtre de ses rideaux de serge, la pièce en question paraissait propice à l’étude et à l’ensommeillement. Mermouch, installé à son bureau, compulsait déjà ses fiches et ses plans, qu’il replaçait avec méthode sitôt consultés. Il ne daignait pas m’observer. Je remarquai nichés dans les étagères d’une bibliothèque des ouvrages peu amènes sur l’art de la poliorcétique et l’histoire de la fauconnerie, si bien qu’en étudiant la physionomie de mon hôte, je m’aperçus que la rigidité de son maintien ainsi que de ses traits ne s’expliquait pas autrement que par un contact prolongé avec les mœurs militaires, qu’ils eussent été familiaux ou bien seulement livresques. « Vous n’ignorez pas que je suis Boulter Lewis, ancien officier de police de Concord, Massachussets ?

-         Je l’ignorais. Je me doutais bien que vous étiez mêlé à cette croisade du Psycho-Batave, sinon je ne vous aurais pas trouvé posté irrégulièrement dans notre fort.

-         Le nom de Boulter Lewis ne vous évoque donc rien ? Je suis au fondement de la doctrine Psycho-Batave, j’ai au moins encouragé, favorisé la vocation de notre cher Randall Webb.

-         Je respecte cette histoire, que je connais fort mal mais suffisamment pour en concevoir une bonne opinion, mais voyez-vous, je travaille pour Jean Pop 2, ou, puisque vous émettez des réserves à peu près chaque fois que vous parlez, je mène une entreprise qui regarde de très près ce que notre ami Le Second poursuit de son côté, et qui parfois m’est nébuleux, je dois l’avouer.

-         L’épisode de l’arche Psycho-Batave ? En étiez-vous ?

-         Je connais cela, et entendez-moi : je méprise ardemment.

-         Quelle utilité retirerai-je de votre conversation, Mermouch, si vous adoptez systématiquement cette position périphérique au drame ? Je veux bien espérer que vous contribuiez au Psycho-Batave contemporain, mais pour ce qui concerne mon affaire, je n’attends rien de vous.

-         Une main momifiée.

-         Qu’avez-vous dit ?

-         Soyez patients. Laissez-moi vous exposer la nature de mes recherches. Depuis quelques années, Jean Pop 2 et moi nous interrogeons sur les conditions d’une reviviscence du Psycho-Batave, et, sous mon impulsion, nous décidâmes que certes plusieurs facteurs se liguaient contre l’idée d’une renaissance, mais qu’il était possible d’en isoler un et, à force d’en cerner la composition, nous pourrions, grâce à sa mobilisation unique et délibérée, poser le premier jalon d’une reconstruction ; le temps aidant, nous reporterions nos efforts sur les aspects provisoirement négligés, et les approfondirions de la sorte. Pour l’heure, il est question de cité, de géographie urbaine. Il faut saisir au plus juste la forme exacte de ce qu’est une cité Psycho-Batave. A cet effet, notre premier problème fut de considérer une zone que nous avons baptisé la Psycho-Batave Belt, s’étendant de la Californie du Sud à la Floride. Alors, oui, votre Massachussets natal, berceau du Psycho-Batave Tendre n’en fait pas partie, parce que, comprenez-vous, il s’agissait de ne circonscrire qu’un espace purement, exclusivement Psycho-Batave, et il nous apparut que la séduisante Nouvelle-Angleterre n’en offrait qu’une expression atténuée, pas fausse, ni gauchie, mais trop spécifique quand même. Une fois la Ceinture tracée, nous devions examiner à la fois la genèse, l’organisation et la logique à l’œuvre dans la formation et la croissance des principaux centres urbains du Psycho-Batave. Enfin, et nous n’en sommes pas encore arrivés à ce point, il faudra déterminer comment, artificiellement, nous pouvons reproduire ce modèle ou l’ajuster à des modèles éloignés, voire contraires.

-         Eh bien, que savez-vous sur la cité Psycho-Batave ?

-         C’est une banlieue pavillonnaire.

-         Est-ce tout ?

-         Le reste consiste en hypothèses, la seule certitude est que la banlieue pavillonnaire désigne une réalité récurrente du Psycho-Batave, et que nous devons ainsi la considérer comme une expression haute et décisive de ce qu’est urbanistiquement le Psycho-Batave.

 

En écoutant Mermouch, je me fis la réflexion que les hérauts contemporains du Psycho-Batave possédaient une vigueur toute discursive et s’attachaient aisément à des domaines extra-musicaux, deux traits qui nous séparaient, Mermouch et moi, mais que le passage du temps, le renoncement de Don Creux et la mort de Marvin Marty justifiaient. C’était donc là ce que le Psycho-Batave actuel, sous la férule de l’invisible Jean Pop 2, proposait, et qui, efficient ou non, avait son honneur, son ambition et sa criante originalité. Je me sentis à la fois exclu du cours des choses et favorablement porté à goûter ce Psycho-Batave moderne, qui tranchait avec tous les désaveux, rococo, Arméniens ou Bulgares, que j’entendis et dus braver pour moi-même, en ce qu’il postulait sans hésitation au siège intégral de toutes les cités du monde. Le réconfort fut immense, et j’eus la tentation de poser sur l’épaule de Mermouch une main paternelle, de ces mains dont Sred Sweign possède une maîtrise inégalée. Je trouvai heureusement un biais à cette impulsion qui aurait contrit notre Psycho-Géographe, en repérant opportunément, sous une vitre murale, un disque cher à mon cœur, et qui devait l’être tout autant à celui de Mermouch : «Look At The Moon », par The Amoebas, trésor du Psycho-Batave Lavette de Baltimore, Maryland. 

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Jeudi 26 octobre 2006

            En 1976, mon frère Lzlalor exerçait à nouveau pleinement ses talents de cinéaste pour le compte des sociétés slaves de Providence, et je ne tâchais pas de comprendre en quoi l’œuvre de Marvin Marty avait permis cette renaissance, tant les films de mon frère, par leur sujet et leur forme rigoureusement classique, me semblaient en tous points identiques à ceux qu’il avait tournés jadis. Néanmoins, ses relations favorisèrent ma rencontre avec James, de bien fantaisiste manière. Strofsky & Ganesh était une firme puissante et racée de cravates et autres colifichets masculins, qui voulaient investir dans le cinéma. Afin de tâter le terrain d’une industrie qu’ils connaissaient fort peu, ils se lancèrent dans le circuit cinématographique local, et naturellement, ils parièrent sur Lzlalor. On m’invita à la bar-mitsva de la jeune Marge Strofsky. Là, de très rutilants spécimens de la bourgeoisie du Rhode Island piaffaient devant le musicien engagé pour l’occasion, et qui n’avait aucun air de polka dans son répertoire. Compréhensive, une petite dame s’approcha et suggéra qu’on le laissât entonner un air américain, puisqu’après tout, Moscou était loin et oubliée, notamment de ceux qui s’en réclamaient bruyamment. Dans sa jeunesse, elle et son époux avaient dansé de folles heures en écoutant Frankie Valli & The Four Seasons, peut-être ses amies s’en souvenaient-elles, dans cette courte période qui vit l’Italo-Américain suggérer autre chose que le crime organisé, à une époque où l’on pouvait croire que Felix Cavaliere repousserait à jamais l’ombre hideuse de Sam Caggiana, l’idole du swing. Le pianiste (il était pianiste) eut cette réponse : « Madame, je peux jouer pour vous « Wall Street Village Day » ». Certes, il s’agissait bien de The Four Seasons, mais hélas, au bout de quelques mesures qui laissèrent perplexes les convives, ceux-ci vaquèrent à d’autres activités, et je demeurai seule, magnétisée. James joua la chanson sans en omettre un seul élément et pendant tout le temps qu’il la jouait, il ne remarqua pas la dévotion dont je l’entourais. J’attendis qu’il finît, posai seulement mon regard sur ses mains apaisées, et il me dit : « On peut dire que je suis chanceux ». « Pourquoi, je vous prie ? » « Vous vous tenez près de moi, je considère que c’est une chance. » « Je suis Bulgare. » « Qui ne l’est pas ? » Notre union fut alors scellée, et M. Lewis, ce mariage, bâti sur de nobles fondations, s’est révélé fructueux, bon et juste. Je reviens à Lzlalor qui, en 1979, présida une très émouvante rétrospective sur le cinéma slave du Rhode Island. Ses œuvres, anciennes et contemporaines, figuraient en bonne place, au milieu d’autres qui, aux yeux du public, étaient d’une valeur égale : toutes racontaient la geste d’une communauté en Terre Promise, chacune à sa manière. Lzlalor présidait l’événement pour la seule raison qu’il en avait eu lui-même l’idée. C’était un moyen subtil de signifier la valeur et l’efficacité du Bulgare, quoique j’eus remarqué depuis quelques années une certaine sérénité de ce côté-là. Mon frère, sans guère en espérer grand-chose, avait envoyé une invitation au célèbre Marvin Marty. A notre immense surprise, ce dernier accepta. Etait-ce la curiosité, la passion intacte de l’amateur de cinéma, la recherche d’une voie nouvelle, le désoeuvrement, la démence où l’on supposait que le créateur de Sad Was The Wine s’était abîmé, et dans ce cas, il y avait tout à redouter d’une pareille visite, toujours est-il que Marvin Marty assista à la rétrospective et observa une courtoisie et une réserve typiques du convalescent, en chemin vers le bonheur. Nous eûmes le privilège avec James de dîner en compagnie de Marvin et Lzlalor, chez Tarrik qui lui aussi, une fois le menu préparé, se joignit à notre petit groupe, et ferma le restaurant. La discussion roula longtemps sur les particularismes de notre culture hongroise, Marvin ne dissimula pas l’intérêt profond qu’il portait à certaines de nos manies, comme cette histoire de kamikaze caféinophile. Plus tard, il fut question de cinéma. Marvin restait incrédule devant l’influence que Lzlalor revendiquait haut et obstinément, celle du film de cave, dont même Marvin se méfiait, à défaut de la réprouver.

                                          

 

            « Quand on regarde mes films, on a tôt fait de remarquer qu’il n’y a guère de cave, pas de réunion de personnages meurtris autour d’un barbecue, aucune mise en accusation du mythe américain de liberté joyeuse et insouciante. Pourtant, ce qui tisse le fil d’Ariane de toute mon œuvre récente, je peux affirmer que j’en conçus l’idée en découvrant votre premier long-métrage. En effet, le personnage de Benedict Mopath, interprété par Georges Dzundza, m’a appris ce que pouvait être un personnage Bulgare, comment représenter un être humain intéressant, particulier, mais voué à l’indifférence. Il ne me vient pas à l’esprit que Benedict Mopath ait été moins étudié que les autres personnages du film, je préfère penser que son destin est de traîner son propre oubli parmi les siens. Mopath participe de beaucoup de plans, ses répliques sont en quantité suffisante et aucune ne se signale par son ineptie ou simplement sa platitude, il est évident que Mopath ne personnifie pas, comme certains l’ont écrit, le gentil voisin irresponsable, le genre à regarder des matches de base-ball à la télévision ou à écouter des disques folk avec son épouse, ce vague produit d’un Empire repu et matérialiste. Tous ceux qui ont dégurgité cette analyse frauduleuse sont des idiots. Benedict Mopath n’est pas non plus un effort prétentieux vers le réalisme psychologique, cette espèce de vice de la pensée qui nous fait désirer la modestie comme étant plus juste et qui demande au contraire une grande suffisance, cette modestie est tellement abjecte, elle est toujours supposée chez autrui et valorisée, alors qu’intimement tout le monde la refuse pour soi. A mon sens, Benedict Mopath a seulement le malheur de n’être jamais au centre des situations, il n’est pas indistinct de nature ni moins complexe qu’un autre. C’est un Bulgare désespérément à côté de ce qui se joue et jamais désigné par la mise en scène comme le nigaud que l’on ignore. Tous mes films depuis 1972 traitent de tels personnages, ils sont les Bulgares que votre film m’a révélés et à qui j’ai confié la signification et la structure de mon travail. » Marvin Marty leva son verre, proposa un toast et à tous nous donna l’accolade, puis il déclara que les paroles que mon frère avait prononcées faisaient davantage pour lui que n’avait fait sa cohorte d’imitateurs, qu’il était temps pour lui de mettre de côté certaine obsession qu’il nourrissait à l’égard d’un brillant idéologue, qui, malgré la force de sa vision, l’avait peut-être, lui Marvin Marty, amené à la rupture. Il quitta Providence le lendemain. Six mois plus tard, Lzlalor disparaissait dans une explosion au gaz. Il avait 61 ans. Sa mort nous ravagea moins qu’elle n’aurait dû si nous n’avions eu le sentiment et la certitude que mon frère avait employé les dix dernières années de sa vie à créer quelque chose qui lui faisait honneur. Lorsque Marvin l’apprit, il m’offrit de devenir sa secrétaire et de l’assister dans la préparation de son film Have Some More Wine, Suzy Joe, et ainsi James et moi emménageâmes à San Bernardino. L’histoire du tournage de l’œuvre testamentaire de Marvin Marty a été documentée ailleurs, ce fut une période paisible et très amicale. Ce zen californien sudiste, si singulier, semblait étouffer toute tension au sein de l’équipe et même soulager la tristesse rampante de Marvin Marty. Celui-ci s’ouvrait à moi du caractère Bulgare que son film devait revêtir, en souvenir de Lzlalor : « Il n’y a pas d’autre choix pour quelqu’un que le Psycho-Batave a presque terrassé que de tâcher de devenir un bon Bulgare. » Marvin nous quitta à l’automne 1982, son film achevé. Parmi ses dernières volontés, il me revenait d’en exécuter d’eux : consigner les déplacements et les possibles activités de votre ami Randall Webb dans un cahier rouge que Marvin tenait depuis quinze ans, et fonder un lieu qui serait le point de rassemblement de tous les Bulgares, qu’ils fussent nés Bulgares ou spirituellement liés à la Bulgarie.

            J’organisai les funérailles de Marvin, dans sa ville natale, Richmond. Le corps fut déposé dans un caveau en forme de rotonde, car telle était la forme du bâtiment favori de Marvin lorsqu’il était étudiant, et ainsi qu’il le stipula, « ce ne saurait être une cave qui exciterait les gloses des critiques et des journalistes, si la cave fut le signe de mon accomplissement artistique, je ne la désire pour être le lieu de mon ultime séjour terrestre, on ne doit pas me confondre avec ce que j’ai montré ». La rotonde devait être dressée à la lisière d’un bosquet de saules, et comme le cimetière était dépourvu de saules, il fallut les planter. Après toutes ces années, je ne m’explique pas ce souhait délicat et étrange. L’inhumation commença à la tombée du soir, en présence des membres de l’équipe de Have More Wine, Suzy Joe, de quelques chevaliers Psycho-Bataves comme le fidèle Kenji Fukasaku, l’émouvant Warren Oates, Michel Piccoli dont la dignité impressionnait tant, et qui laissa néanmoins  à la veuve de John Cazale le soin de prononcer l’oraison funèbre. Deux groupes manquaient : tous ces médiocres réalisateurs qui, un temps, profitèrent de la vogue du film de cave pour rentrer dans les bonnes grâces des studios, et dont seul Johnny Bo Lafolette émergea, et ces plus obscurs compagnons de jeunesse, avec qui Marvin ne fraya jamais, mais qui composaient la garde du tutélaire Randall Webb : vous-même et Don Creux. La mise en terre effectuée, j’aperçus James qui soutenait un Noir estropié, aux traits fantastiques d’amour et de sagesse. Le nouveau convive installa un synthétiseur et chanta d‘une voix brisée un cantique appelé « Thank Goodness ». L’élévation suggérée par le vers « Until you came my way » gagna nos cœurs : le doux Virginien, Lenis Guess, prêtait son hommage amoureux à Marvin, et dès lors, le destinataire féminin de la chanson s’effaçait devant Dieu, dont la rencontre promettait de rendre nos existences moins vaines. J’avoue qu’à cet instant, Monsieur Lewis, cette religiosité que la plupart du temps nous devons combattre, vainquit mes résistances et m’enveloppa. Voilà mon histoire. »

                                  

            «- Ce récit contient suffisamment d’enseignement pour celui dont les pas inspirés l’amènent à franchir le seuil de notre maison. Nous t’en remercions, Olga. Vous aurez compris que la Bulgarie, en tant qu’attitude mentale, constitue une réponse très pertinente au problème Psycho-Batave. 

-         Je ne sache pas qu’il y ait un problème Psycho-Batave.

-         Enfin, mon ami, ouvrez les yeux sur le désarroi de vos co-missionnaires. De quoi vous parle-t-on depuis la disparition de Randall Webb ? Vous a-t-on suggéré des solutions de vie, ou bien vous a-t-on entretenu des diverses formes de deuil du Psycho-Batave ?

-         Quand j’aurai quitté la forteresse de Jean Pop 2, je reviendrai avec le déni de votre pessimisme. Vous saurez votre erreur.

-         Bien. Mettez-vous en route. Des spectacles cruels vous attendent. »

Lenis Guess - Thank goodness 


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Mardi 5 septembre 2006

-Le Café Bulgare, est-ce un lieu dédié aux alcools bulgares, ou bien simplement bâti avec des matériaux bulgares ? Selon, sans doute, des normes typiquement bulgares ?

-Un peu de tout cela, mais le principal est qu’il se compose d’une clientèle strictement bulgare, à mon humble exception. Observez plutôt.

 

            C’était un établissement rectangulaire, fait de gros moellons, et dont l’enseigne consistait en une peinture médiocre et fonctionnelle. Cette impression de monotonie désuète n’était pas rompue par la surface beige que mon œil balaya, une fois à l’intérieur des murs, découpée avec régularité par les tables, certaines éclairées par un chandelier, et leurs hôtes idoines, tellement figés que je les imaginais solidaires de la pièce de bois à laquelle ils s’accoudaient. Très peu de femmes, beaucoup d’hommes dégarnis, pas même moustachus, et quelques conversations autour, semble-t-il, de parties de dés. Une musique quasi imperceptible, où l’on devinait juste des sonorités orientales mêlées à de retentissants accords de synthétiseur, une odeur de ragoût et de toile ainsi que quelques cartes, représentant l’Iran, étaient les quelques éléments, qui ne permettaient absolument pas l’immersion du visiteur dans un mood bulgare. J’en référai à James Knight qui ne montra nul étonnement : « Vous commencez de comprendre ce qu’il faut entendre par « bulgare », mon ami. Mais observez davantage, et je complèterai ma réponse. » Alors j’inspectai du regard et de l’ouïe chaque recoin du Café Bulgare, cependant que je ne pouvais me forcer à trouver quoi que ce soit de notable dans un endroit que j’étais résolu à ne point juger  remarquable, quand soudain, on renversa un verre. Le client coupable pleura avec discrétion la perte de son breuvage et je me fis la réflexion qu’il devait s’agir là d’un lamentable ivrogne pour ainsi verser des larmes sur un alcool répandu. Or, en examinant la flaque, et les débris, je compris que l’homme n’avait brisé qu’une bien innocente tasse de café. Ma stupeur augmenta lorsque je constatai que deux, bientôt trois camarades vinrent le consoler, l’un d’eux osant même étreindre le malheureux. Je dirigeai maintenant mon attention vers le reste de l’assistance afin de constater les effets du drame, et ceux-là, à en juger par l’effarement qui se peignait sur les visages, ne furent pas moindres. Peu après, je vis deux hommes engagés dans une discussion qui, si je n’en saisissais un traître mot, me frappa néanmoins par le ton grave et solennel sur lequel elle était prononcée. A plusieurs reprises, les interlocuteurs tournèrent leur poignet gauche dans la main droite, hochant tristement la tête, les yeux clos. Je cédais malgré moi à la réputation lugubre des peuplades slaves, et je craignais encore davantage qu’une liesse atroce et bruyante ne se produise, avec de l’ivresse, des coups de feu et un miracle. Non, je ne souhaitais pas qu’une fureur absurde rachète le désespoir de ce tableau, ce mélange de misère, de folie et de fanfare m’était tout à fait odieux, comme toute forme de poésie sans contrôle, qui reposerait sur l’amas et la confusion délibérée, la très prévisible conversion des valeurs qui traiterait en Paradis l’Enfer authentique, qui, encore une fois, accréditerait le mythe de la pauvreté et de l’ordure, foyers de créations drues et indomptables, la supériorité éthique, inavouée, des dépossédés, qui tournent les possessions en dérision, et les sentiments en absolus, toute cette mise en accusation naïve de la conscience bourgeoise par elle-même, oui, le cirque des instincts et des sensations est un avatar de l’art bourgeois malade et honteux, et Boulter Lewis ne trempe pas dans ce genre de négativité masquée. Mais nul coup de feu, pas de femme enlevée, de polkas agressives, ni de flots d’alcool. Aucun miracle. James Knight me réconforta : « Les Bulgares résistent du mieux qu’ils peuvent. Vous pouvez les aimer, comme je les aime. » « Cet incident avec la tasse de café… » « Que vous inspire-t-il ? » « Je l’ai trouvé curieux, tout juste curieux. » « Entre 1955 et 1975, la Bulgarie a été sevrée de café. Les habitants n’en consommaient pas plus qu’ailleurs, mais les dirigeants avaient été victimes d’une tentative d’empoisonnement à la fin d’un dîner officiel. Le traumatisme fut durable, et la production, la vente et la consommation de café furent interdites. En 1973, un jeune étudiant en droit de l’Université de Sofia s’était procuré un sac de café et il déambula tout un après-midi sous les fenêtres du palais présidentiel en levant ostensiblement son stock de grains noirs. On le fusilla. Il s’appelait Dmitri Rloutrvov. Son exécution émut la nation entière et ce fut le point de départ d’un assouplissement progressif de la loi anti-café, qui aboutit au décret de 1975, légitimant et autorisant à nouveau la circulation du fameux excitant. Tous les Bulgares se souviennent de Dmitri Rloutrvov, et sitôt qu’une tasse de café se brise, son fantôme surgit dans les mémoires et tourmente le maladroit, le distrait, le négligent, celui à qui le courage de l’immolation ne serait jamais venu. » « Hmm… Et ce geste du poignet ? » « 85 % de la population bulgare a déjà été écrouée, pour des raisons diverses : meurtre, agression, vol, diffamation, ivresse, indécence, les motifs habituels. Ce qui compte, c’est que beaucoup d’habitants paraissent épris, possédés du désir de leur propre incarcération. Ce désir reste raisonnable, puisque la plupart des prisonniers ne le sont que pour quelques jours. Ce geste du poignet est le souvenir corporel des menottes, très étroites en Bulgarie, et qui laissent par conséquent des démangeaisons. Oh ! Approche que je te présente le discipliné Boulter Lewis ! » Une femme âgée, moulée dans une magnifique robe de serge noire, scintillant de camées, fit son apparition aux côtés de James Knight. Elle avait le visage ovale, et un chignon répétait idéalement cette belle géométrie. Ses yeux gris s’accordaient au rigorisme induit de son chignon, mais ils suggéraient aussi une mansuétude propre aux très vieilles femmes, longtemps indépendantes. « Voici Olga Knight, mon épouse. C’est elle qui vous livrera la clef de l’âme bulgare. Prêtez une attention non mesurée à son récit, Lewis. »

                                       

            « Je suis née Olga Joubetrjov en 1922, dans la grande et célèbre Varna, au bord de la Mer Noire. Mon père fabriquait des articles de bain et de plage, et son commerce, en même temps qu’il lui nous permettait de vivre dans une aise relative, attirait une clientèle fortunée et par là, constituait un réseau de relations tout à fait enviable. Un comte nous fit entrer, mon frère Lzlalor et moi, dans un établissement de bains, et dès l’âge de quinze ans, je fus faite femme de chambre. On m’enseignait par ailleurs des rudiments d’hydrothérapie, afin que je prête mon concours aux soins dispensés par l’établissement. Mon frère portait les bagages et s’occupait des réservations. Sa situation honorable ne l’empêchait pas de pester contre nos clients, dont il maudissait la morgue et surtout la richesse. Mon frère était rongé par l’envie, l’insatisfaction qui faisait sa substance constitua l’origine des événements qui jalonnèrent mon existence. Ainsi, nous apprîmes qu’un de nos cousins, Tarrik, s’était installé en Amérique et qu’il avait atteint la prospérité en ouvrant un restaurant de spécialités bulgares. On disait que ses bénéfices étaient tels qu’il avait fait construire dans le patio de son imposante demeure une fontaine de marbre. Tarrik, fier de sa réussite, ou désireux de nous éblouir, nous donnait souvent de ses nouvelles et n’était jamais avare de descriptions des lieux somptueux qu’il fréquentait. Son adresse figurait au dos des enveloppes et le fait qu’il ne la cachât point prouvait à la fois qu’il habitait un seul et même endroit et qu’il n’espérait nullement qu’on lui rendrait visite. Lzlalor se montrait distant, mélancolique, et parce que je savais que sa pudeur le garderait de me soumettre à pareille tentation, c’est moi qui enfin lui proposai de quitter Varna et de gagner les fontaines de marbre d’Amérique. Nous étions alors en décembre 1938. Je posai comme condition que notre père fût informé de notre départ. Evidemment, Lzlalor vit là un nouveau sujet de plainte, mais je me fis fort de convaincre notre père qui, abhorrant toute théâtralité, et confiant dans les ressources de l’esprit bulgare, nous accorda sa permission et bénit notre voyage. Nous débarquâmes en Amérique et grâce aux chemins de fer et à la bourse généreuse que nous avions réunie, nous voyageâmes sans encombre vers Providence, dans le Rhode Island, où Tarrik prospérait. La verte tranquillité de l’Etat du Rhode Island mettait un baume à l’angoisse de Lzlalor et je pensai alors que commencerait pour lui une période de félicité. Nous fumes surpris de ne trouver à l’adresse indiquée, non pas un restaurant bulgare, mais un restaurant grec. Sans doute, Tarrik avait-il déplacé son restaurant dans une plus grande ville, Boston ou même Philadelphie, et ce nouvel emplacement ayant été décidé pendant notre traversée, Tarrik n’eut aucun moyen de nous en communiquer l’adresse. Fourbus, nous prîmes cependant le temps de nous reposer dans le restaurant grec, et j’ignore si la joie ou la stupéfaction s’empara de nous alors, mais celui qui nous servit n’était autre que notre cher cousin, le méritant Tarrik. Lzlalor, prompt à la bile, lui fit reproche de son mensonge, et s’emporta jusqu’à déclarer qu’il valait bien mieux réchauffer les articulations d’une comtesse monténégrine que préparer la cuisine de ces infâmes Grecs. Tarrik protesta que ce restaurant était le sien, et que son succès, certes outré dans ses lettres, était cependant bien réel. Que, si nous le souhaitions, il pouvait même dégager un salaire pour nous deux, à condition de ne pas ménager notre zèle et notre passion pour la force de l’Amérique, spécialement celle du Rhode Island. Tarrik disait la vérité, et je le questionnai : « Pourquoi la Grèce ? Les spécialités bulgares présentent autant d’attraits que les spécialités grecques… » « Olga, ma bonne et douce Olga, que vaut un Bulgare en Amérique ? Si nous songeons à nos frères de l’Est, nous comprenons qu’un Roumain fascine, qu’un Serbe effraie, qu’un Tchèque enchante, qu’un Hongrois séduit, qu’un Slovène rassure, qu’un Georgien impressionne, qu’un Ukrainien impose le respect, mais un Bulgare ? En Amérique, Olga, la nation bulgare ne suscite non seulement aucun imaginaire mais même ceux qui voudraient étendre leur rêve sur des contrées peu foulées, pour en faire en quelque sorte leur royaume intime, même ceux-là ne se soucient guère de la Bulgarie. Tu l’apprendras très vite. Alors voici : un restaurant grec. » Lzlalor, je le compris à son regard, se grisa momentanément à la pensée du suicide, mais rattrapé par son naturel bulgare, il fut écoeuré par les désagréments physiques et moraux de cette solution : « C’est d’accord, Tarrik. Nous acceptons. »

                                             

            Dix ans s’étaient écoulés. Le restaurant grec jouissait d’une popularité suffisante pour nous assurer à tous une vie simple et heureuse. Tarrik n’entendait rien à la cuisine grecque, mais son inventivité palliait ce défaut. Je m’acquittais de mes tâches qui n’étaient pas trop épuisantes. Et Lzlalor dissimulait de moins en moins son amertume. Lorsqu’il eut rassemblé assez d’économies, mon frère nous fit ses adieux, et loin de le réprimander, Tarrik démontra toute sa bienveillance en lui offrant de continuer à habiter sous notre toit commun. Quoique Lzlalor avait d’abord envisagé un départ géographique, il s’accommoda de rester avec nous, et son adieu se limita au secteur de la restauration. Nous partagions en effet un vaste appartement qui ne nuisait pas à nos libertés respectives. Alors Lzlalor entreprit de devenir cinéaste, et pendant deux décennies, il parvint à ne point s’endetter. Les films qu’il réalisa étaient projetés dans un circuit confidentiel, celui des Slaves du Rhode Island, car les fonds étaient prêtés par l’Eglise, l’école, et une poignée de mécènes russophones. Ils exaltaient bien souvent cette fameuse âme slave, dont nous, Bulgares, nous sentions privés, dans de petits divertissements familiaux où l’on voyait un Tadjik illettré devenir star du base-ball, un Hongrois devenir maire républicain, un Estonien devenir un play-boy maître-nageur, jamais un Bulgare. Ces films peuvent être ignorés des Histoires du cinéma, ils ont bouleversé deux générations de spectateurs slaves du Rhode Island.  Je dois à la réussite d’estime de Lzlalor mon premier contact avec l’industrie du film, en 1954, et mon frère ne me garda pas rancune d’avoir, avant lui, frayé le marché WASP de l’Amérique. Un chorégraphe Russe repérait pour une mise en scène de Richard Thorpe quelques danseuses, et bien que je me tinsse à l’extérieur du plateau, il m’aborda. En compagnie de véritables comédiennes, je fis donc le voyage jusqu’au Connecticut pour participer aux auditions des Aventures De Quentin Durward. Je n’étais certes pas une danseuse professionnelle, et cependant j’avais assez de fougue et de sensualité pour en remontrer à mes arrogantes partenaires. De plus, à l’aide d’un bon maquillage, je pouvais ressembler à une Gitane, puisque c’est le rôle d’une Gitane qui devait être confié. J’échouai face à ma dernière concurrente, une Roumaine. A cette époque, les Roumaines monopolisaient les interprétations de Gitane et dans les films de cape et d’épée, et dans les adaptations de Walter Scott, et dans les contes orientaux, mais ma concurrente était près d’être défaite, car le chorégraphe marquait à mon endroit une inclination quasi mystique. Il se reprit au moment de juger : « Mlle Olga, vous êtes une actrice née, et toutefois, il y a quelque chose chez vous que je ne m’explique pas : vous semblez particulière, différente, et cette impression s’évapore, elle refait surface et l’on se trouve démuni, on ne sait pas à quoi raccrocher cet air impénétrable, vous piquez la curiosité mais… vous n’évoquez rien. D’où venez-vous ? » « Je suis Bulgare. » « Mon dieu. Bulgare ? C’est très étrange. Vous êtes donc Bulgare ? Voilà qui n’est pas courant. Je connais un peu la Bulgarie. Ca ne me dit rien qui vaille. Non pas que je déteste cette nation, mais enfin… Bon courage, Mlle Olga. » Lorsqu’à mon retour dans le Rhode Island, je contai ma déconvenue, Tarrik notre cousin sourit faiblement, et Lzlalor se rembrunit. Fou de colère et de tristesse, il saisit une assiette pour la briser, mais celle-ci lui glissa des mains et se brisa d’elle-même. « C’est une malédiction ! Nous sommes maudits, toute l’humanité exècre la Bulgarie, les enfants couvrent d’insultes les Bulgares, aucune deuxième base dans toute l’Amérique ne compte d’ancêtres bulgares ! » Ce jour-là, Lzlalor fit vœu de ne plus diriger de mise en scène tant qu’il n’aurait pas élaboré un imaginaire bulgare spécifique et un langage cinématographique typiquement bulgare, et il lui fallait à cette fin, non retourner sur la terre natale à présent férocement dénaturée, mais sonder au fond de son âme la forme exacte du mood bulgare. Cette introspection dura dix-sept ans. Un après-midi de juillet, en 1971, mon frère découvrit par hasard, d’abord attiré par son titre, qu’il jugeait inintelligible, la première œuvre d’un cinéaste encore inconnu. Le film modifia le cours et le sens de son existence, et entraîna Lzlalor dans une voie apaisante et fertile. Il précipita la réconciliation de mon frère avec la mise en scène de cinéma, lui procura pour la première fois ce qu’il cherchait obscurément depuis tant d’années : une fibre bulgare, et lui fit connaître son seul et inaliénable ami en la personne du jeune réalisateur américain. Le film s’intitulait Afternoon Of The Wine. Son réalisateur était Marvin Marty. »

 


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Mercredi 9 août 2006

            Les flancs de l’Elbourz étaient d’une taille majestueuse, mais le soleil les ayant soumis à son incessant flamboiement, ils offraient l’aspect désolé et vulnérable d’une grande étendue rocheuse, friable sur toute sa surface, déjà affaiblie par les grottes proliférantes en son cœur. La forteresse que je devais atteindre avait été bâtie dans un défilé près du Mont Damâvand, et éloignée de tout point d’eau, subissant les rigueurs du climat perse, obligeait son visiteur à prévoir un gros ravitaillement à la citerne de la vallée, ainsi que l’achat d’une paire de mulets robustes et hardis. C’est en préparant ce voyage, qui mettrait un terme à tous les précédents et peut-être leur prêterait un sens que je n’envisageais toujours pas, que je fis la plus étonnante rencontre qu’homme puisse faire si tant est qu’il a percé l’identité de la frauduleuse Arménie.

            Tandis que je procédais à mes divers approvisionnements, un être poli, parlant bas et vêtu selon les critères de l’endroit, me pria de décliner mon nom et mes qualités, ajoutant presque aussitôt qu’il n’était nullement brigadier ou sicaire,  mais simplement curieux de celui que je pouvais être. L’homme exécutait plusieurs figures et il ne me parut pas que celles-là fussent en vérité nécessaires à la clarté de son discours. Bientôt fasciné par la succession illogique de ses gestes, qui me semblaient narrer un épisode guerrier à la manière de fresques égyptiennes ou de peintures bantoues, je promis à mon interlocuteur et mon identité et l’explication de ma présence. Je joignis à ma promesse une main tendue en travers de ma poitrine et mon index pointant vers elle, à quoi l’homme répondit en levant ses deux pouces et en avançant sa mâchoire. La surprenante lisibilité de ce dernier mouvement me convainquit que j’avais affaire à un compatriote du Sud. « Monsieur, je nous conjure de ne point prolonger ces pantomimes, premier car je dois avant la tombée du jour gagner un certain point dans la montagne, et second car tout me persuade à présent que chaque rencontre que je fais est un degré supplémentaire dans la compréhension de mon destin, et rien ne me taraude davantage que de le déchiffrer enfin.

            -Monsieur, le miracle répété de rencontres grosses d’instructions ne justifie pas que vous adoptiez ce sabir d’occultiste celtisant. Je vous pardonne cependant cette inclination qui fut longtemps la mienne, et vous demande d’accepter cette main que je tends, point trop honteuse ni rougissante d’avoir créé le très valable Fantasy World.

                                               

            -Vous êtes James Knight, de James Knight & The Butlers. Je ne puis prétendre que je m’attendais à vous voir ici, mais, sous certain aspect, cela n’a rien de surprenant. Quand je voulus que Fagen m’expliquât le choix de l’Arménie pour cette grande expérience de travestissement Psycho-Batave dont je fus le témoin perplexe, je ne reçus que courses et prestidigitations au lieu de la réponse toute simple qui m’était promise. Est-ce que vous, James Knight, botterez en touche d’une façon similaire ?

            -Oui. Il ne m’appartient pas de décrire et d’ordonner les circonvolutions du Psycho-Batave. En revanche, contrairement à Fagen, je ne connais pas de tour de magie.

            -Que savez-vous ?

            -Je peux vous introduire à une doctrine du non-caractéristique et pas mémorable pour autant, qui forme la seule conquête de l’esprit Bulgare.

            -Mais volontiers : ensuite nous écouterons Tim Granada, au Mozambique, à propos de l’esprit Uruguayen ; Wild Bill Kennedy, en Finlande, à propos de l’esprit  Kirghiz ; votre ami Clarence Reid, en Mongolie, à propos de l’esprit Monténégrin, ensuite…

            -Si cela se présentait, j’honorerais la mémoire de votre ami Randall Webb, qui, lui, savait les phénomènes de dissémination et d’exogenèse, et ne les méprisait pas. De plus, le sarcasme sied mal à celui qui acheva la théorie de l’Orgue du Fantôme, théorie qui, je le rappelle à son auteur négligent, légitime à des fins esthétiques la connaissance superficielle et même mensongère des cultures mondiales.

            -Je la limitais à l’Empire colonial britannique.

            -Moi, James Knight, suis justement l’un des plus subtils produits de l’Empire. Mon unique enregistrement 33 tours bénéficiait-il trop de la perfection de cette instrumentation féline, gloire de la scène Floridienne, pour que vous ne goûtiez les vertus et philtres plus proprement incantatoires et terrifiques de ma musique ?

            -Je n’avais pas entendu parler de vous à l’époque.

            -Oui. En vérité, le ronflement si obsédant de mon orgue pouvait avoir quelque efficacité quand je le croisais avec mon opulente guitare psychédélique, mais il me manquait le sens du décorum, que Dr John avait pour nous tous, au point de lui sacrifier toute la substance de ses disques. Bien lui en a pris, d’avoir absolutisé l’Orgue du Fantôme.

            -Ne regrettez pas de lui être inférieur sur ce plan. Lui vous envie très certainement l’impact et la décision, qui ont fui plusieurs de ses productions des années 1968/1971 et avec lesquels il ne renoua que vers 1973 au prix d’un complet abandon de l’esthétique de l’Orgue du Fantôme. Il me semble que chez vous, l’un n’a jamais exclu l’autre, et vous avez peu ou prou réalisé le projet de Dr John, un album cumulant les qualités respectives de Gris-Gris et de In The Right Place.

            -Comme vous le remarquiez plus tôt, l’éventuelle grâce de ma musique n’a provoqué aucune réaction. C’est donc que j’ai échoué à devenir un Petit-Maître.

            -Pardon ?

            -Dr John fut un excellent Petit-Maître. Comprenez qu’il existe quatre dénominations, ne visant seulement que la puissance de rayonnement d’une personnalité créatrice, et la nature et les modalités de son influence. Le Maître renvoie au génie, responsable de son langage et inaliénable dans chacune de ses expressions. Immédiatement identifiable, exerçant une influence gigantesque et pourtant impossible à contrefaire. Brian Wilson est un Maître. Le Maestro, ensuite, ne doit pas vous égarer. Si nous passons à l’italien, c’est parce qu’en lui réside une certaine propension au mécanique, à la reproduction mécanique, éblouissante mais industrielle, d’une formule, souvent héritée d’un Maître. Le Maestro, à la différence du Maître, ne se drape jamais dans une solitude plénipotentiaire. Parce qu’il dirige des troupes. Ainsi Curt Boettcher, ou bien Smokey Robinson. Le Petit-Maître n’a pas l’invention massive mais le raffinement de la manière. Il engendre périodiquement des cercles d’amateurs, bons au culte et au secret, à la publicité du secret davantage qu’au secret lui-même d’ailleurs. Un Petit-Maître ne compte pour rien aux yeux des auditeurs distraits, mais la revendication de sa race lui attire des fascinations durables. Dr John, certes, mais aussi Arthur Lee. Enfin, et c’est la catégorie qui me contient : le Bulgare. Pour bien vous faire entendre ce qu’est un Bulgare, vous devez m’accompagner en un lieu, qui nous appartient à moi et à mon épouse, et que j’ai passé plus de vingt années à mettre au point.

            -Quel est ce lieu ?

            -Le Café Bulgare.

            James Knight & The Butlers - Fantasy world


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 11 juillet 2006

            Je garde en mémoire ces récits terribles du désoeuvrement des vieux grenadiers de l’Empereur, eux dont la vaillance soudain inadaptée au monde nouveau qui s’édifie, trouve un exutoire dans la rumination ou la psychose. Je me fais l’effet d’être l’un d’eux, voûté sur le banc fruste d’une petite église des montagnes. Si un enfant curieux passe près de moi, je m’emploierais à le divertir- quoi de plus ?- des épisodes fameux et innombrables de la geste Psycho-Batave, et j’exaucerais bien malgré moi le souhait funeste de Legendre de fondre la furie concrète de mes aventures en romans inoffensifs et chamarrés. Le renoncement de Poire était d’une valeur autre, plus bruyant mais finalement moins logique et moins inéluctable que celui de Legendre. En cela, parce que sa parole était si sensée, elle m’atteignait au plus profond, et me faisait entendre combien il était naturel, comme est naturelle l’érosion de la roche, qu’un système de vie, quel qu’il soit, disparaisse ou bien favorise son propre émiettement, qui le préserverait un peu, au mieux, conserve un semblant de vigueur dans un suave figement rococo, invisible à la plupart, contentant toutefois une poignée de mécréants dont je suis. Devais-je poursuivre mon enquête ? Ma raison commençait à vaciller. Je perçus même dans le chant plaintif des moines qui s’étaient assemblés sous la nef un écho de ma situation : je crus un instant les entendre harmoniser sur Crying In The Chapel . Le pathétique de l’identification est un signe certain de démence, qui plus est lorsque ce phénomène si consternant se produit dans la sèche et ingrate Arménie, terre absolument réfractaire à l’art de The Orioles, ailleurs célébrés et fêtés comme les Dieux de l’amour. Mais surtout, je m’étais persuadé qu’un message d’ordre spirituel m‘était adressé par mes amis Randall Webb et Don Creux, qui m’invitaient à me reposer dans la déploration et dans l’extase de la déploration. Alors un événement bien plus extravagant et dont je ne mettais plus en doute la réalité, un événement si comique qu’il ne fallait pas prétendre l’avoir inventé soi-même, secoua  ma torpeur. L’un des moines parla énergiquement à l’ensemble du groupe et conclut son exhortation par les mots suivants : « Ok guys, we’ll cut the shit later, see ya ». Eberlué, je m’approchai de cet audacieux ecclésiastique :

 

            « - Je crains, Monsieur, d’être la proie d’étranges hallucinations. Figurez-vous que je vous ai entendu vous exprimer dans un sabir Vieux Loup typique de l’Illinois. Rassurez-moi : vous ne comprenez pas un traître mot de ce que je vous dis ?

-         Tirez ma barbe, cher Monsieur, gloussa le moine.

Je tirai la barbe.

-         Fagen !

-         Ah ! Ah ! Seyant comme postiche, n’est-ce pas ?

-         Alors vous dirigez ce chœur apostolique viril ?

-         Vous seriez surpris de savoir qui se cache sous ces scapulaires. Tous, vous les connaissez. Et il me désignait, dans une cour, les moines qui riaient à gorge déployée.

-         Eux non plus ne sont pas des Arméniens ?

-         Qui l’est de nos jours ? L’Arménie dans son ensemble est un leurre. Arrêtez une villageoise bossue ou un escogriffe barbouillé, et, hilares, ils vous apprendront qu’ils sont des Suisses ou des Chiliens.

-         A quoi rime tout cela, Fagen ? Et puis, pourquoi l’Arménie ?

-         Pourquoi !

-         Oui, dites-moi pourquoi l’Arménie s’est changée en un cortège de masques ?

-        

-         Fagen ?

-         D’accord, nous ne savons pas pourquoi, mais nous y sommes, pas vrai ? Lewis, ne perdons pas votre temps à examiner ces broutilles, elles ne présentent qu’un intérêt superficiel. Quand vous aurez mené votre tâche à bien, j’accepte que vous et moi, nous nous penchions sur le problème de : pourquoi l’Arménie ? Mais il y a mieux et plus urgent. En êtes-vous ?

Par une petite porte dissimulée derrière l’autel, nous nous engouffrâmes dans un dédale de pierres blanches. La réverbération de notre course, mêlée au halètement de notre souffle rendait confuses les explications que me prodiguait Donald Fagen sur les aménagements du souterrain. J’apercevais ça et là quelques cellules où je devinai la présence d’un riche matériel d’enregistrement : « Nous avons abattu quelques parois pour faciliter la communication entre les divers compartiments du studio. »  « C’est un genre de profanation, non ? » « Ce scrupule ne nous a pas effleurés. Il y avait bien quelques ossements qui devaient être ceux des anciens habitants des catacombes, mais en l’absence de leurs propriétaires, nous avons cru bon de les mettre au rebut. » « C’est donc bien une profanation. » « J’en informerai mes compagnons, Lewis, mais dépêchons-nous, je vous prie. » La descente du souterrain prit fin devant une curieuse échelle que je crus sculptée dans la craie des parois ; en grimpant à l’échelle, toutefois, je compris qu’il s’agissait d’ossements et je jetai alors un regard réprobateur quoique paternel à Donald Fagen qui protesta de sa complète innocence. Nous soulevâmes une trappe et fûmes projetés dans un lieu dont il me semblait avoir déjà foulé le sol. C’était une suite de l’hôtel dans lequel Becquerel et moi résidions, d’un luxe tout à fait singulier puisque les signes ostensibles de distinction et d’apparat consistaient en crucifix de bois et portraits de patriarches contempteurs. La pièce était animée, résonnant de la musique monocorde et pauvrement rythmée de voix masculines locales. Mais il nous fallut franchir l’épaisse colonne de fumée, jaillie des cigares, et vaincre notre répugnance pour l’abominable puanteur des chiens, avant de découvrir les acteurs de la scène qui se jouait sous nos yeux incrédules : une femme, de celle qu’on nomme « de petite vertu », dansait sous les applaudissements et les vivats lubriques d’un groupe de gardes-chasse et de policiers ivrognes, qui scandaient un air informe, sans doute à cause du désir qui les obnubilait et qui les privait de cette concentration nécessaire à l’invention d’un semblant de mélodie, aveugles devant la laideur de cette drôlesse dont les atouts flétris ne pouvaient contenter qu’une bande de gras moustachus, ennemis de toute délicatesse et chez qui l’abrutissement et l’isolement a très tôt favorisé d’exceptionnels dispositions au viol collectif. Fagen, dans leur dos, prononça quelques paroles dans l’idiome de ces assassins, et une terreur superstitieuse se peignit sur les traits de chacun d’eux. Après un rapide conciliabule, tous se dispersèrent, nous laissant seuls en compagnie de la femme atroce. « Elle aussi, vous la connaissez ! Demandez-lui d’ôter quelques-unes de ses fripes, vous verrez –En aucun cas, Fagen, en aucun cas : cette créature est si laide que je crains d’en être poursuivi dans mes cauchemars si jamais je la voyais nettement –Et pourtant, vous ne pouvez agir autrement ! » Ce disant, Fagen se saisit de la femme, qui ne résista point, et plaça son visage en pleine lumière : « Ah !... Becquerel ! »

 

                             

                                   Le très discutable François Becquerel

 

François Becquerel, confondu, marmonna quelques pénibles justifications mais déjà, je brisai une chaise contre le plancher et m’emparai d’un pied dont je me fis un gourdin de fortune. Je punis rageusement le transformiste qui avait cumulé le péché de décadence berlinoise à celui de théâtre de rue. Fagen conservait le silence. Une fois Becquerel édenté et éborgné, Fagen me révéla ce que je n’osais encore comprendre : c’était lui, l’équivoque Becquerel, qui avait rédigé la lettre de Sweign, un faux donc, dans le but déraisonnable de me faire renoncer à la suite de mon enquête, c’était déjà lui qui, par des soins répétés, dans les semaines précédant notre voyage à Istanbul et sous une identité fallacieuse, avait totalement émoussé les nerfs du pauvre Jean-Pierre Paul-Poire, et c’était lui enfin qui avait souhaité endormir ma vigilance et saper mon courage dans les montagnes oubliées de l’Arménie. « Mais il ignorait l’activité secrète de votre section Psycho-Batave, et ne soupçonnait pas que ce pays fantoche piègerait sa conscience… Je vous remercie, Fa… »

Une poussière étoilée voltigeait en lieu et place de mon guide malicieux. Et dans l’heure qui suivit, je posai le pied et mon Pat retrouvé sur le massif de l’Elbourz, là où un homme furieux roulait impénitent dans son tank fortifié.

 


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 15 mai 2006

« - Une lettre de votre ami norvégien, Boulter ! Voilà qui est très sympathique.

-         Becquerel, si vous connaissiez un tant soit peu Sred Sweign, vous comprendriez que le terme « sympathique » est mal approprié pour un être de cette vigueur. En outre, je vous défends de manifester la moindre inclination pour lui, car Sweign est loin de vous apprécier, et vos talents de diplomate, votre art consommé de la mondanité ne vous seraient d’aucune utilité devant l’intégrité impeccable du contrôleur des douanes maritimes de New Bedford. J’ajoute que pour vous épargner la honte cuisante d’un rejet en public, dans l’hypothèse d’une rencontre entre vous et lui, je préférerais vous rosser moi-même, et dès maintenant si vous le souhaitez.

-         Vous exagérez, Boulter, vous me payez mal des services que je vous rends depuis près d’un mois. Dois-je endurer votre mépris, tolérer vos menaces, quand, grâce à moi, votre périple se déroule si idéalement, dans le confort et l’aisance ?

-         Je le pense, oui.

-         Puis-je en savoir la raison ?

-         Vous retirez aussi des avantages de ma compagnie, de ces avantages dont la moralité souffre contestation.

-         De quoi parlez-vous ?

-         Vous avez soudoyé Mme Poire.

-         Mme Poire ! Comment osez-vous !

-         Je l’aurais permis à Don Creux, dont la décontraction et le Pat étaient proverbiaux, mais à vous, qui mendiez fébrilement les attentions d’autrui, qui ne savez rien de l’humanité déclinante de 1975, qui participez de la supercherie plastique de New York, je ne saurais le permettre.

-         Vos jérémiades commencent à me peser, Boulter. Puisque le convoi ne part que dans trois heures et nous laisse ainsi désoeuvrés, je compte disposer de ce temps d’une manière plus agréable : je retourne à l’hôtel.

-         Frayer avec ce groupe d’Islandais ?

-     Aurais-je tort ?

-         Oui. Mais faites. C’est très bien, après tout.

 

 

 

Nous approchions, Becquerel et moi, du terme de notre voyage, et en dépit de la cruauté de nos rapports, je songeais pour moi-même que le boutiquier français m’avait été indispensable, non pas pour ce qu’il prétendait : le confort et la compagnie, mais pour un certain effet de balance que j’avais déjà apprécié avec mes amis Don Creux et John Ernest. La désertion du premier et la rudesse du second avaient constitué des épreuves, beaucoup moins pénibles que la pure incompréhension de François Becquerel pour la cause que je défendais et dont Jean-Pierre Paul-Poire suggérait qu’elle ne le serait véritablement qu’en en mesurant le désastre. Peut-être la mort de Randall Webb signifiait ce désastre. Mais je n’étais pas mort, Jean Pop 2 non plus, qui nous attendait, moi et Becquerel, au cœur du massif de l’Elbourz, et qui, à en juger d’après son inlassable entreprise de réhabilitation, devait bien consacrer son âme et son sang au Psycho-Batave. En prélude à cette fantastique rencontre, alors que nous reprenions des forces dans les montagnes de l’Arménie, je reçus cette lettre de Sred Sweign et pour ne pas être dérangé dans sa lecture, je me réfugiai dans une minuscule église faite de bois, d’or et de roc. Un fidèle m’apprit que l’Eglise d’Arménie était aussi appelée Eglise de l’Illuminateur, par référence à son fondateur Saint Grégoire l’Illuminateur, mais je crois savoir qu’il est impropre et presque blasphématoire de nommer une Eglise d’après son fondateur. La dénomination me plaisait néanmoins et je trouvais un certain Pat à quelques prêtres que je croisais, qui portaient avec aisance le collier de perles, la barbe assyrienne et les lunettes noires.

                  

                                          Who's got the Pat !

L’un d’eux évoqua pour moi la beauté des chants liturgiques de son pays, appelés charakan, et je ne pus hélas qu’approuver un type de jugement et de vision qui m’était parfaitement étranger. Mes conceptions en matière de musique vocale ne méritaient pas d’être exposés devant le prêtre. Par un heureux effet du hasard, elles allaient être mises en branle par la lettre que je tenais entre mes mains :

 

 

 

« Boulter Lewis,

 

 

 

La morne simplicité de mon existence à New Bedford est parfois troublée par l’apparition d’un événement singulier, mais le trouble est justement la forme inférieure du drame et il n’attend jamais très longtemps avant de se dissiper.

Par un matin d’avril, je reçus la visite d’un homme courtois et d’une hygiène corporelle étonnante malgré les frusques infectes qui le recouvraient. Le but de son voyage était la Californie du Sud, où, m’apprit-il, un homme de qualité devait être instruit de la vision de l’industrieux Jean Brech, le fameux auteur de films pour adultes, tout comme autrefois, on envoyait les étudiants allemands griffonner quelques esquisses à Rome. Et il ajouta que sa motivation était cependant principalement pécuniaire, aveu que je saluai avec enthousiasme : « M. Legendre, vous êtes le bienvenu, les films de Jean Brech ont joué un rôle décisif dans la formation de mon goût, et je me réjouis de constater qu’il en va de même pour vous, entrez, je vous prie. » Vous savez l’exiguïté de l’espace dans le logis que j’occupe, néanmoins Legendre se faufila dans la niche à la gauche du bureau de nacre, et ne me donna ainsi pas lieu de déplorer une trop grande intimité ou une trop infranchissable distance entre nous. Je le lui fis remarquer : « Legendre, le coin par vous choisi… il est idéal. Bravo. » « Sweign, quand j’ai aperçu ces reliques à mon entrée (il désignait le pauvre ornement de mes murs), je me suis simplement dit qu’il serait tout à fait plaisant de les avoir constamment sous les yeux le temps de notre conversation. » Je connaissais Legendre de fraîche date, je l’avais entendu prononcer la célèbre oraison funèbre de Randall Webb, et l’effet avait été des plus saisissants : cette rumination intense, tragique, l’étrange costume caucasien de Legendre, sa gestuelle outrée. Mais l’apparence de mon ami avait bien changé, la banalité, certes pouilleuse, de son accoutrement excluant d’ailleurs toute description. Comme j’étais fort désireux de déterminer le degré d’adhésion du Legendre actuel aux idées du Legendre d’alors, je m’empressai de lui signifier combien son exhortation à la sagesse Psycho-Batave avait compté pour moi dès lors qu’elle eut été prononcée, combien ma vie dans ses aspects les plus ramifiés s’en était trouvée réformée, oui « réformée » seulement parce que je n’avais pas été surpris ni même heurté dans mes convictions, mais l’oraison représentait sans doute l’achèvement fastueux de ma formation, je l’avais attendue et méditée d’avance, et je pouvais, avec l’aide des circonstances qui auraient fait de moi le dépositaire de Randall Webb, et un être plus appliqué, je pouvais rédiger à mon tour certaines parties de ce texte magnifique, alors je ne fus en vérité ému aux larmes que de ce qu’on ne me laissa pas créer par moi-même mais que ma vie telle qu’elle fut menée appelait ardemment, et Legendre réalisa ce pour quoi je crus bon de respirer chaque jour. Mon visiteur me rassura : le voyage pour Jean Brech Productions  n’est pas le déni ironique que l’on s’imagine, il est la poursuite athlétique et affirmative de l’idéal Psycho-Batave, il correspond, sur un mode extérieurement tapageur, à l’ancien idéal arcadien de synthèse réussie entre les plaisirs de la nature et les fumets de l’intelligence. « Mon vieux Sweign, à nouveau vous pleurez ! Je vous assure pourtant que ma visite ne se propose nullement d’être un tournant dans nos existences, laissons-là nos prières et nos invectives, toute la lourdeur prophétique et souvent inscrutable du Psycho-Batave, parlons simplement et sans l’affectation du simple qui nous est odieuse. Je souhaiterais que nous fussions bière en main, assis en tailleur, oui comme certains crétins de hippies, car, afin de soutenir un éclat  aussi exigeant que celui du Psycho-Batave, il faut parfois condescendre à adopter des comportements ridicules et obscènes, comme accompagner à la guitare un abruti brâmeur néo-réaliste de cabaret, dans l’intention d’obtenir un peu de ce que Jean-Pop 2 appelle son « teu-teu ». Vous et moi, nous n’aurons guère besoin de trop faire violence à nos inclinations, et cela est précieux pour ce qui nous occupe maintenant : tâcher de circonscrire une manière d’être simplement Psycho-Batave, un naturel Psycho-Batave qui devra renoncer aux scandales fondateurs de Randall Webb, à la brutalité inouïe de Boulter Lewis, et même à votre lacrymosité paroxystique. Oui, Sweign, vos pleurs doivent se matérialiser en ces Golden Teardrops chantés par The Flamingos, des pleurs faits étincelles de soleil ou ruissellement d’or, parce que ces pleurs-mêmes délicatement orchestrés et harmonisés avec suavité sont passés de l’état de témoignage psychique à celui d’objets sensoriels, offerts à la contemplation, pleurs dévitalisés, certes, mais affinés dans l’ornement, polis dans la stricte beauté du doo-wop Italo-américain, et là, mon ami, il ne faut pas accuser les larmes de trahir le cœur, mais accueillir leur tranquille métamorphose en splendeurs inertes de l’art, mon vieux Sweign, toute cette violence qui a marqué l’avènement du Psycho-Batave justifie que nous nous reposions aujourd’hui, vous et moi, nous tous, qui avons traversé les affects les plus durs et dont les combats n’ont pas même été rapportés  à la connaissance des hommes, puisqu’un combat philosophique ne l’est justement que parce qu’une idée est demeurée ensevelie et qu’elle réclame d’être portée hors de terre, et tant que ce combat se poursuit, l’idée dort sous la terre, et jamais, Sweign, jamais nous ne fédérerons un peuple, nous pouvons au mieux fabriquer une communauté avec ce que cela comporte d’infâme : les rites, le mystère, le déclin Vieux-Loup, aussi convient-il surtout, avant-même que le triomphe ne sanctionne nos efforts, d’apprendre une manière simple d’être Psycho-Batave, qui ne sera ni une épure du Psycho-Batave ni une nouvelle jeunesse du Psycho-Batave, mais en quelque sorte, ce que fut le rococo pour l’ensemble de l’art classique, une pacification de toutes les tensions de l’art classique, l’aboutissement de son idéologie, la résolution de son drame, de son conflit interne entre le charnel et le spirituel, la ligne et la couleur, l’homogène et l’hétérogène, dans la virtuosité heureuse, au prix de l’émotion qui nous a trop épuisés et a tué Randall Webb, bien sûr, Sweign, nous avons droit nous aussi à notre Rococo, à la facilité du Rococo, facilité de ce qui est sûr dans la technique et de ce qui est nul pour le sens, nous sommes la pointe d’un certain art de vivre et je nous accorde cinq années avant d’être balayés et de ne plus compter pour rien, et en outre, à cause de cette facilité que j’invoque, nous ne rachèterons pas notre disparition de la façon équivoque des décadents, l’on dit déjà que celui qui n’a pas vécu entre 1961 et 1966 ne connaît pas la douceur de vivre et la vérité de cette assertion risque de nous faire haïr pendant longtemps, mais je nous conjure, Sweign, de bailler dédaigneusement à la vindicte qui nous guette en sifflant Memories (Of The Past) des véritables génies de Baltimore, The Fabulous Monarchs. »


Par JEANPOP II - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 2 mars 2006

« Lewis, serait-ce avouer ma culpabilité que de souligner le fait qu’outre Randall Webb, je suis la principale victime de ce drame, qui m’a coûté ma position et qui a valu à mon nom d’être dégradé et moqué jusqu’à Singapour ? La peinture de ma déchéance est-elle à ce point réussie qu’on la prendrait pour ce qu’elle n’est évidemment pas : l’alibi retors du coupable qui accumule contre lui-même non pas des preuves mais des signes grossiers de la misère où le drame l’a plongé ? Pensez-vous que je sois assez raffiné dans la dissimulation pour me désigner avec beaucoup de réalisme comme la cible secondaire de cet attentat, à seule fin d’éloigner les soupçons qui pèsent sur moi ? Ne me supposez pas tant de ressources. Je suis dans un état lamentable. Bien sûr, je ne serai jamais si lamentable que je ne puisse égrener un petit chapelet d’idées, et oui, je sais tourner de belles périodes, mais, Lewis, que vaut cela en regard du discrédit dans lequel mon nom a irrémédiablement sombré ? Je devine que vous ne m’interromprez pas, que vous ne m’interrogerez pas non plus, alors je peux faire durer mon récit aussi longtemps qu’il sera nécessaire, car le rôle prépondérant que je tiens dans cette affaire rend précieux chacun de mes mots et excuserait presque, s’il m’en venait l’inspiration, d’infinies digressions, pourvu que ce soit moi qui parle, moi dont le langage vous importe et que vous devez encourager à se perpétuer. Heureusement pour vous, je ne me compare pas encore à ce commerçant hâbleur qui compose votre valetaille, et dont la digression emblématise le caractère. J’avais pour me servir Legendre, le discret, efficace et diligent Legendre. Lui aussi a plié devant l’extraordinaire volonté de Randall Webb, même s’il avait au début protesté de sa fidélité pour son maître. Je me souviens de notre enfance, des jeux dont il avait été le compagnon, des sévices innocents qu’il me laissait lui infliger lors de nos combats, pour ne pas fâcher son père qui pâlissait à l’idée que le jeune maître se plaignît qu’on ne le traitât pas en vainqueur, ce qui de toute manière ne lui aurait valu aucune remontrance, mais le brave homme avait une très haute conscience de son service, Legendre dont la mère m’avait donné le sein lorsque je naquis. Vous comprenez, Lewis, qu’en me confisquant Legendre, Randall Webb faisait davantage que m’ôter quelques commodités, pour lesquelles je n’avais d’ailleurs que peu de goût. Quant à la folie qui les gagna tous deux après Copenhague, elle signifia encore plus durement la mainmise de Randall Webb sur mon existence. C’était comme si ce dernier me suggérait que non seulement il pouvait entraîner la volonté d’autrui, mais aussi bien la précipiter dans la déraison. J’ai beaucoup écouté Randall Webb, et toutefois, je n’ai jamais participé de son culte, alors il a tué Legendre à petit feu et a ourdi ma chute, en bâclant, et même en ratant sa rencontre prometteuse avec Jean Pop 2, convaincu que de sa part, n’importe quelle excentricité serait accueillie avec bienveillance et intérêt, alors que le subalterne que j’étais ne pouvait que récolter l’opprobre, et c’est ce qui arriva. Je ne me défendis guère, Randall Webb, lorsque nous étions à Bratislava, puis à Dresde, travaillait à me dégoûter de ma propre valeur en jouant ces scènes pénibles mais puissantes dont mes lettres ont témoigné, et dès lors me réduisit à l’épistolier passif que je sais être devenu dans la mémoire des témoins. Copenhague fut le plus éhonté de ses crimes. Randall Webb commença par la destruction cruelle et brillante de son pauvre frère, prêcha ensuite notre suicide dédié à la disparition du génie Italo-américain, qu’il qualifiait de Possibilité d’amour, me pleura dans les bras enfin pour me persuader de son extrême vulnérabilité. En l’espace d’une journée, Randall Webb me fit connaître l’étendue de son émotivité, qui succédait, si vous m’avez bien suivi, à ses triomphes de masculinité positive. Sa démonstration était achevée : oui, Randall Webb habite le côté brutal de l’homme, cette foutaise Psycho-batave que Don Creux avait percée à jour, et ce côté brutal veut que vous cédiez le pas, que vous annihiliez votre substance si vous n’êtes pas prêt à endurer l’assaut conjugué de l’émotivité, de la vitesse, de l’humiliation et de la force qui caractérise le Psycho-batave, et donc Randall Webb. Comme Don Creux l’avait compris, le Psycho-batave est une Passion qu’il faut célébrer, mais dont il faut se garder d’être le Christ, et même l’évangéliste. Je salue ici le Pat tranquille de votre vieil ami. 

 

-Permettez-moi, Poire, d’interpréter les faits d’une autre manière. Je ne prétends pas que l’interprétation que j’en ferai sera meilleure que la vôtre, je ne remets pas en cause votre récit ou le sens que vous lui prêtez, et je n’apprends pas à autrui à mieux considérer certaines de ses expériences, quand je ne les ai pas vécues et qu’elles restent pour moi des ombres de théâtre chinois. Néanmoins, ce que vous devez retirer de ces péripéties, et dont, j’insiste, la signification dernière vous échoit, cela doit s’épurer au contact d’une autre interprétation, qui peut vous révéler ce que la vôtre contient encore d’effroi mal tempéré.

 

-Lewis, vous devez quitter ce ton avec moi. Je reconnais à ce type d’approche la volonté d’instruire l’autre et de ne pas l’écouter, la volonté de briser l’autre et de ne pas être instruit par lui. N’agissez pas avec moi comme vous avez agi auprès de vos faibles concitoyens de Concord, Massachussetts. Ne me traitez pas comme votre héritier car je suis fait d’un autre bois que vous et vos bons frères Psycho-bataves. Et surtout tâchez, au moins une fois dans votre vie, de penser du point de vue d’un perdant, celui dont les croyances, les valeurs et les possessions ont été détruites, parce que vous avez beau admettre que le Psycho-batave est une chose du passé, rien dans votre attitude ne le laisse supposer, vous continuez votre croisade, sur l’injonction d’un cadavre, et dans quel but, après tout ? Châtier un coupable auquel vous aurez peine à faire entendre qu’il s’agit d’une sorte de régicide ?

-Poire, le Psycho-batave peut être défendu, quand bien même il serait mort, ce dont tout le monde n’est pas persuadé. Vous suggérez que je suis un romantique attardé ? Si par là, vous visez un genre d’homme qui, faisant fi de la morale contemporaine, perpétue avec grand faste l’esprit d’une époque révolue, eh bien vous avez raison. Mais si vous estimez que mon action se résume à un culte morbide, qu’elle n’est au fond qu’une manie de vieux garçons, incompréhensible à la plupart, théoriquement fumeuse, je dois vous faire remarquer, à titre d’excuse, et d’apologie pour mes semblables, que mon action est source continuelle d’inventions et de vocations depuis près de quarante ans, et qu’il y a donc comme une sanction de l’expérience, qui valide nos idées.

 

-A part vous, et Jean Pop 2, qui prodigue ses inventions Psycho-bataves, et ont-elle une Histoire ? Depuis 1966, les mêmes vétilles sont réactivées, avec toujours un voile supplémentaire, qui en augmente la puissance, et qui en diminue la pertinence. Non, Lewis, vous et Randall Webb, vous ne vous êtes jamais posé la question de la défaite, et comment apprivoiser cette défaite, comment ne pas la retourner en nouvel argument pour la croisade Psycho-batave, qui, dans votre esprit, ne peut jamais faillir, jamais cesser, convaincus que vous êtes qu’une belle idée est immortelle, et ainsi, malgré le cinglant démenti du Temps, qui, lui, vous insulte et vous bafoue sans vergogne, vous continuez vos manœuvres tel un escadron fantôme, un petit groupe de mercenaires désaxé par la fin de la guerre, et persistant dans ses rapines, sans même cette mélancolie que votre contemporain Sam Peckinpah vous apprenait film après film, oui, tous les deux, vous m’évoquez ces hommes qui autrefois jouissaient de leur liberté et qui vont mourir avec le progrès et la modernité, mais ce que les nouveaux prêtres ôtent à ces hommes, l’impunité du plaisir, ceux-là, les hommes de Sam Peckinpah ne le rachèteront pas en sauvagerie et en destruction, comme on le pense un peu rapidement, au contraire, ils font connaissance avec leur propre disparition à travers une longue et méthodique suite de désoeuvrements, oui, avant que la horde sauvage ne ravage le fort mexicain, nos amis ont déjà accompli l’essentiel, le séjour chez les putes et la trahison pour l’or, ils ont contemplé l’effondrement de leur morale, et le massacre final n’est rien de plus que le râle du moribond, ces hommes, Lewis, ne se défendent plus, ni orgueil ni flamboyance, mais la dérive, l’abandon, mon cher Lewis, et comme Sam Peckinpah comprenait que l’abandon lui-même menaçait de dégénérer en posture, qu’il ne serait alors plus le véritable Abandon, celui que je considère comme l’un des plus parfaits créateurs s’est logiquement dédié au cinéma d’action commercial, avec un sens supérieur du routinier, qui fait d’après moi le principal mérite de la dernière période de son art, et c’est à cette aune que l’on doit juger le génie Marvin Marty lorsque celui-ci tourna Have Some More Wine, Suzy Jo, lui aussi a peu ou prou connu la même évolution, lui aussi, et seul Don Creux l’avait correctement analysé, s’est imprégné de la réelle signification de la défaite, et tout a pris fin aux alentours de 1982, l’année cadavérique, seize années ont été nécessaires pour constater la défaite, mesurer la défaite, s’accoutumer à la défaite, demander asile au vainqueur, travailler pour le vainqueur, mourir pour le vainqueur, seize années de résignation et de médiocrité, quand vous-même n’avez pas même entrepris de vous résigner, alors pitié, Lewis, ne tentez pas de rebondir sur mon propos pour me citer l’exemple édifiant d’un Loser de 1966, que le Temps a transformé en vainqueur…

 

-Justement, Poire, il est temps pour nous de se souvenir du fantastique Pete Morticelli…

 

-Non, Lewis, non. Allez au diable, je ne peux rien pour vous.

 

 

            Quand je fus redescendu et que, muet de consternation, j’observai Becquerel dégustant les scones de Mme Poire, je tentai d’élever la voix pour nous exhorter tous deux à quitter cet endroit devenu si déplaisant. Je m’arrêtai sans même prononcer une syllabe, puis je pris place aux côtés de mon hôtesse, qui n’avait pas relevé mon trouble, et lui confiai que son jardin comportait de bien ravissants arrangements floraux, que j’avais eu le plaisir de les détailler du regard en compagnie de son fils, pendant que lui et moi, nous nous entretenions de Pete Morticelli et de la figure du Loser de 1966.

 


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 2 février 2006

            Dans une petite maison faubourienne d’Istanbul, nichée au cœur des acacias et des pommiers odoriférants, les Poire ont mis un terme à leurs pérégrinations séculaires et renoué avec la patrie de leurs ancêtres. L’arrière grand-père de Jean-Pierre Paul-Poire, décoré de l’ordre du Bain après avoir contribué à d’importants services d’ingénierie dans le Pendjab, avait acquis cette charmante propriété dans l’intention et l’espoir que les Poire futurs, ballottés par l’Histoire et ses guerres, disposassent d’un asile à toute épreuve. C’est donc fort logiquement que Jean-Pierre Paul-Poire, qui vivait alors ses plus sombres heures, s’y était réfugié en compagnie de sa mère. Le lecteur alerte doutera bien sûr que le nom Paul-Poire soit d’origine turque, et pourtant : certaines annales consignent un bien curieux événement que les historiens de profession jugeront grotesque mais que, pour ma part, je crois volontiers. Lorsque Soliman le Magnifique lança l’assaut sur Vienne en 1529, un homme d’études et de liqueurs, du nom de Luther Paul, s’enflamma pour la cause ottomane et à la consternation de ses concitoyens (ou compatriotes ? L’origine de Luther Paul constitue un véritable mystère), se livra lui-même à l’ennemi. On ne le fit pas prisonnier et on ne tenta pas de le convertir non plus. Luther Paul avait garanti son indépendance ainsi que celle de ses descendants en instruisant quotidiennement Soliman de ses lumières personnelles sur certaine substance philosophique qu’il appelait : le Flux-Cave, ou la Flèche-Batave, ou encore le Poire-Impact.

                                           

                                                             Luther Paul

            Luther Paul s’exprimait et écrivait en français, vraisemblablement par crainte d’être trop bien compris. Il est en effet admis que Luther Paul, bien qu’inspiré et doté d’une intuition extraordinaire, était un piètre théoricien, confus et malhonnête. Qu’il parlât et écrivît correctement le français, à une époque où, par ailleurs, peu le maîtrisaient, est également sujet à caution. Bref, notre Luther Paul joua de sa grande séduction pour captiver Soliman. Ce dernier, au cours d’un premier entretien avec le roué Viennois, s’esclaffa lorsqu’il entendit prononcer pour la première fois le mot « Poire » dont il ignorait la signification. La sonorité seule du mot « Poire » le plongeait dans un état d’hilarité difficilement mesurable et dès lors, Luther Paul était salué à la Cour sous le titre de Luther Paul-Poire. Ce nom fut légué aux descendants par déférence à la mansuétude et au génie du Sultan. Mais l’Histoire ne permit pas aux Paul-Poire de s’établir pour de bon à Constantinople, et ils connurent le destin de millions d’êtres que les guerres et les épidémies, ou l’infamie dispersent sur toute la carte du monde, comme s’ils ne pesaient pas davantage qu’une enfantine figurine de plomb. Ainsi, en 1753, alors qu’ils se livraient à de délicieuses randonnées en Crimée, Mehmet Paul-Poire et son cadet Sonny Paul-Poire furent capturés par des pirates et troqués à Anvers contre trois diamants. Les Paul-Poire furent choyés par leur nouveau maître, qu’ils enjôlèrent de la même manière que leur glorieux ancêtre avait enjôlé Soliman, cette fois avec un concept original : le Magweldbach. D’autres infortunes suivirent mais toujours, les Paul-Poire négociaient leurs avanies avec un même talent de conceptualisation, plus brillant que profond. Jusqu’au triomphe de Seymour Paul-Poire, fait chevalier de l’ordre du Bain en 1890, fierté de l’armée britannique des Indes, causeur tellement prodigieux qu’on lui confia, bien aveuglément, la responsabilité des travaux d’irrigation de la plaine du Pendjab. Mais alors, comment cette lignée de survivants et de bonimenteurs finit-elle par produire l’être chétif et abattu qu’est Jean-Pierre Paul-Poire ? En vérité, Jean-Pierre Paul-Poire peut être doué des dispositions de ses ancêtres à un degré égal. Il pourrait rivaliser avec leur adresse, singer leur habileté, imiter leurs succès, plus encore… si le passage de Randall Webb dans la vie d’autrui n’avait pas pour conséquence inéluctable de tarir toute sève créatrice. Luther Paul lui non plus, en présence de Randall Webb, n’aurait su devenir Luther Paul-Poire.

            Ce long développement se révèle nécessaire pour apprécier le mood Paul-Poire, et plus particulièrement, le poids historique sous lequel ploie l’ancien champion de la cause Psycho-Batave, poids tel qu’il justifie la réaction extrême de Jean-Pierre Paul-Poire à sa présente déconfiture. L’homme que je vis ce jour-là, à Istanbul, me fit beaucoup de peine. J’avais laissé le guilleret François Becquerel aux prises avec Mme Poire, qui l’entretenait de problèmes climatiques ardus. Quoique je désespérasse de voir François Becquerel se concentrer sur quelque objet, si futile soit-il, je le savais capable d’accorder toutes les marques de l’attention à son interlocuteur, sans jamais, bien sûr, lui livrer une once de réelle attention. Je salue ici la facilité mondaine du boutiquier français, car elle me permit de converser en toute quiétude avec Jean-Pierre Paul-Poire.


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Mardi 10 janvier 2006

            « Allez-vous enfin vous taire, Becquerel. » Depuis trois jours, notre train voyageait à  destination d’Istanbul où le nerveux et délicat Jean-Pierre Paul-Poire goûtait les joies difficiles de la retraite aux côtés de sa mère. J’avais eu le bonheur de m’entretenir avec cette ménagère exemplaire afin de planifier notre séjour dans la capitale turque. Ce que je découvris par la suite confirma ma première impression sur Mme Poire : sans faire naître chez son interlocuteur une dévotion aussi absolue que celle qu’on ne manquait pas de ressentir en présence de Randall Webb, Mme Poire s’attachait néanmoins la sympathie inaliénable de tous ceux qui voulaient bien lui consacrer quelques heures, passées à évoquer d’imperceptibles changements climatiques qui, à ses yeux, revêtaient une importance extrême. La vieille femme plairait énormément à François Becquerel. Pour ma part, j’apprécierais la sollicitude et les soins dont elle entourait le pauvre Jean-Pierre Paul-Poire.

 

 

            « Becquerel, je suis certain que parmi nos passagères se trouvent quelques complaisantes jeunes filles qui prêteront une oreille énamourée à votre babil de boutiquier. Je souhaiterais faire le point sur notre affaire et rien ne me serait plus profitable que le silence, mon ami. Allez. » Tandis que Becquerel, enthousiasmé par ma suggestion, s’éloignait au fond du wagon-restaurant, je promenais un regard enténébré sur les divers groupes de voyageurs qui avaient pris place, et songeais avec colère qu’ils ignoraient tout de la révolution Psycho-batave et du meurtre de son principal thuriféraire. Oui, bien malgré moi, je devenais amer et ne tolérais plus du tout que notre affaire restât un secret d’initiés. Ainsi je cherchais avidement les signes de quelque intérêt, et bientôt ceux-ci se présentèrent. Entre deux femmes de proportions enviables était assis un énergique vieillard, en complet blanc, qui enrageait à propos de son potage où, se plaignait-il, « faisait absolument défaut le parfum essentiel des asperges ». Le vieillard se mit alors à répandre le contenu de son assiette sur la nappe, puis il l’étala jusqu’à ce qu’il couvrît toute la surface de la table. Personne autour ne semblait prêter attention à la scène qui se jouait, car tous devaient craindre que le vieillard ne fût un aliéné, prompt à la violence. Je l’observai. Quand il s’aperçut de la fixité de mon regard, il se calma enfin et me sourit. « Monsieur, me dit-il avec une voix melliflue, je sais cette lueur et cette droiture dans le regard. Je l’avais notée dans le regard d’un ancien cuisinier que j’avais eu à mon service, il y a bien longtemps. Je crois même que vous et lui, vous étiez proches, comme deux frères. Seulement il est arrivé ce qui arrive toujours lorsque l’un, plus intuitif et plus fragile, commet quelque chose dont l’autre, plus massif et plus raisonnable, ne peut plus le défendre. Vous protégiez votre ami et l’aviez habitué à être protégé par vous, d’une part parce que vous mesuriez l’étonnante valeur de ce qu’il accomplissait et que vous souhaitiez voir accomplir, d’autre part parce que vous faites partie de ces êtres qui plutôt que d’agir au mépris des conventions, comme le faisait votre ami, choisissent de les apprendre puis de les utiliser, même si l’usage que vous en faites prête à discussion. Un jour, l’un et l’autre avez senti que le temps de la séparation était venu, et lui seul le regrettait réellement parce qu’il avait compris l’incomparable soutien que vous lui procuriez, tandis que vous, même privé du spectacle de votre ami égrenant découvertes et triomphes, eh bien vous jouissiez toujours de cette assise, qui ne vous faisait redouter que vous-même. C’était une époque pénible pour un élément aussi brillant que l’était votre ami, plus supportable pour vous, sans doute, qui connaissez l’art de mettre sa conscience sous clef. Eh, eh… Vous allez devoir réfléchir seul, mon bon monsieur, car à mon âge, on ne prise plus tellement ce genre de discussion virile. Vous voyez ces deux femmes ? Je me charge depuis le début de notre voyage de les éveiller à … comment dire… “indisputable truth”, voilà, d’ « indisputables vérités ». Alors ne m’en veuillez pas de refuser net votre compagnie, que je commence à trouver assommante et vulgaire. Adieu, Monsieur, adieu. »

 

Le chasseur du signor Piccoli

 

            Le vieillard quitta notre wagon, non sans féliciter Becquerel pour son empressement à divertir une petite assemblée de jeunes filles à la grâce trébuchante. Il ne servait pas à grand-chose de révéler au flamboyant vieillard que moi aussi, je l’avais reconnu. D’après mon expérience, une entité Psycho-batave vieillissante n’entre plus en communication avec autrui que pour lui asséner de terribles sentences, dont elle ne prévoit même plus les effets, dont elle ne mesure que pour elle-même le pouvoir galvanisant, se grisant de ses propres insolences et de ses géniales intuitions. Face à pareil phénomène, il n’est d’autre ressource que de tendre dans un effort inlassable à l’ouverture totale et permanente de ses sens. J’imaginais que Jean-Pierre Paul-Poire avait ainsi procédé à chaque manifestation du Psycho-batave chez Randall Webb, et que c’était probablement la récurrence de ces manifestations qui avait endommagé son système nerveux, quoique ses lettres ne le laissassent point paraître. On m’avait pressé de réfléchir. Alors je tâchais de me souvenir. Depuis de longues années, à ma grande honte, il ne m’était plus possible de dissocier réflexion et souvenir ; si la théorie exige une abolition momentanée du temps, et un élan prospectif qui la précède puis lui succède, alors, cette capacité m’étant refusée, j’avoue ne plus être en mesure de réfléchir, seulement de me souvenir. Le souvenir, qui mobilise à présent toutes mes facultés, le souvenir est chez moi formidable. Je me rappelai avec acuité l’été 1978, durant lequel, en vacances du poste de police de Concord, laissé aux soins du gaillard John Ernest, mais aussi en vacances de mon épouse qui faisait un séjour aux eaux en Roumanie, je visitais La Haye, où m’avait rejoint le légendaire Don Creux, que la mort faucherait à l’orée de la décennie suivante. Alors Don et moi, un matin de grande fraîcheur, sentant presque sur nos épaules la peluche des nuages gros de pluie, nous cheminions au milieu des étals d’un marché aux poissons. Le hasard avait guidé nos pas, ou bien si nous avions projeté de nous rendre à un endroit précis, ce que nous vîmes nous fit négliger notre programme. Penché au-dessus de l’étal d’un marchand rougeaud et visiblement malhonnête, inspectant les paniers de moules avec force sérieux, un homme d’environ trente-cinq ans, élancé, osseux, au teint bistre et à la chevelure noire, pointait son index avec impatience vers tel panier, puis l’agitait devant les yeux stupides du maraîcher qui remplissait alors avec entrain un sac de toile. L’homme paya et leva ensuite ce même index en direction du ciel comme s’il appelait la punition divine sur l’infortuné marchand. Nous notâmes, Don et moi, l’éclat singulier de son regard, étouffant et mauve comme la glycine, avec un trait unique de froide méchanceté, comme le jaguar. Bien sûr, il ne pouvait s’agir que de Randall Webb. Curieux, et même stupéfaits, nous le suivîmes en silence et à distance respectable. Randall Webb, qui marchait avec décision, adressait quelques saluts polis à certains passants et n’hésita pas une seule fois dans le choix des rues qu’il empruntait. Soudain il pénétra sous la porte cochère d’un hôtel particulier. Là, des chasseurs en livrée pourpre et argent nous intimèrent de rebrousser chemin. Don Creux s’enquit tout de même de l’identité du propriétaire de l’hôtel, et on lui fit cette réponse : « Un citoyen Romain, en visite dans notre capitale, et dont les allusions à sa prétendue véritable nationalité entraînent de lourdes, pénibles, mortelles conséquences –je me permets, Messieurs, de vous en avertir. Beaucoup, lorsque je leur apprends le nom de cet illustre propriétaire, se réfèrent tout haut, avec une intolérable absence de discrétion, à cette prétendue véritable nationalité, et cela, mon maître l’entend depuis ses fenêtres, il en devient cramoisi de rage et jette alors en pleine rue, sur le visage du fâcheux, ce que sa main trouve de plus volumineux ou de plus coupant, dans l’intention d’assommer et de rompre un membre ou deux, le tout dans un déluge d’insultes propres à figer le Diable en personne. Bref, cet hôtel est la propriété du citoyen de Rome, Michel Piccoli. »

 

 

            Plus tard, dans l’après-midi, la pluie tant redoutée se mit enfin à battre. A l’abri dans un café du centre-ville, où nous étions tassés sur une banquette étroite et démaillée, Don tenta une explication du phénomène lugubre que nos esprits, le mien surtout, peinaient à assimiler. La matité complète et sombre du lieu, la résignation pas tout à fait mélancolique des visages qui le peuplaient, les gestes lents et pondérés des serveurs, créaient un mol suspens parmi les plus aptes à favoriser le cours de nos pensées. Je laissai s’exprimer Don Creux qui semblait le moins étonné de nous deux : « Boulter, mec, si Randall fait la cuisine pour Piccoli, alors nous pouvons en déduire trois choses : la première, c’est que Piccoli est Psycho-batave, la deuxième, c’est que Randall n’est pas au mieux avec sa libido, la troisième, c’est que si Piccoli et Randall se serrent les coudes, la révolution Psycho-batave est sans doute en péril. Je t’ai dit combien le grand Marvin Marty lui-même est littéralement vidé depuis deux années. Tous ces types, qui jamais n’ont été très cool, eh bien, ils formaient néanmoins l’origine, ils étaient cet élément peu sympathique, peu attrayant qui cependant générait toute la chose Psycho-batave, on est d’accord ? Si tous s’effritent aujourd’hui, personne ne les pleurera, pas même nous qui les aimons, parce que nous sommes habitués à soustraire chacun de leurs pas à la gravité terrestre, nous sommes habitués à sursignifier leurs actes, un peu comme les Apôtres avec Jésus, nous ne voulons pas voir ce qui rattache ces hommes à leur véritable condition, celle d’être des hommes, ils sont pour nous des générateurs d’idées, si bien que leurs échecs, leurs souffrances nous sont aussi profitables que leurs joies, leurs succès, et regarde comme nous sommes là à finasser autour de la détresse de notre ami pour n’y lire que l’échec de la Révolution Psycho-batave, notre honte s’en trouve même presque excusée par le fait que si on le leur demandait, à Randall, à Marty, à Piccoli, tous invoqueraient cet échec, puisqu’eux-mêmes ne s’envisagent plus que comme des idées, d’arrogantes machines à idées. Nous avons déconné, mon pote, trop déconné avec le Psycho-batave, il va falloir un peu de bon sens et de platitude pour rattraper tout cela, ou encore plus de folie, d’abnégation. Moi, je me retire, mec. Je ne veux pas devenir le « Man Without A People » chanté par le poète Bernard Smith. Oui, je sais que cette chanson traite simplement d’une trahison entre amis, qu’elle propose, de façon décevante, une réconciliation par l’amour, je sais tout cela, mais en l’occurrence, elle décrit si bien ce qui nous arrive à tous depuis deux ans. Devenir un homme sans peuple, Boulter, cela n’a jamais été la vocation d’êtres pourtant libres comme l’étaient Randall et Marvin. Leur indépendance s’est toujours justifiée par ce qu’elle permettrait un jour d’engendrer de plus belles communautés qu’il n’en existe aujourd’hui. Je comprends maintenant la claire sobriété, non dénuée de suavité, cette espèce d’élégance qui échappe à son démon l’ameublement, l’intelligence de ces accords et de ces harmonies, lorsqu’on les confie à des musiciens sensibles, que je n’hésite pas à qualifier d’humanistes. Je comprends la forme qu’a pu revêtir « Man Without A People », et pourquoi elle ne ressemble pas par exemple à ces grands ensembles Italo-américains tels « Let It All Out » de The O’Jays ou « You Better Make Up Your Mind » de Brooks O’Dell. La chanson de Bernard Smith est de la même trempe, elle appellerait ce type d’arrangements fastueux, cependant… le propos est celui d’un homme de 1968, qui entonne un chant d’adieu et d’amour au nom d’une idée défigurée, violée, anéantie. Cet homme ne recherche plus la perfection ornementale, la puissance rhétorique, il sait que 1965 est passée, et avec elle, la possibilité de donner dans le monumental. L’homme de 1968 est pris dans la débâcle et n’a pas une perception juste des ruines qui joncheront la terre, d’où cette tristesse encore enveloppée des fastes de la veille, fastes eux-mêmes considérablement épurés, réduits à l’élégance de courbes et d’angles. « Man Without A People » est comme le dessin à la mine de plomb d’une œuvre de Maître qui serait « Let It All Out ». Alors Boulter, tu pourrais me demander s’il n’est pas un peu hardi de comparer l’homme de 1968 à Randall Webb en 1978, et précisément, c’est ici que le malheur est profond. Notre ami est bien l’Homme Sans Peuple de la chanson de Bernard Smith, mais il n’est plus secouru par la beauté des mélodies, par la douceur des harmonies, par le jeu fraternel des musiciens.  Ces simples mots qui constituent le titre de la chanson, mec. Ils sont devenus sa croix. Boulter, mon pote, nous devons décamper. Dès aujourd’hui. »

 

Mrs Bernard Smith

 

Et nous décampâmes.

 

 


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Samedi 17 décembre 2005

-Une main d’enfant momifiée, dites-vous.

            Il s’en fallut de peu que je tombasse évanoui aux pieds du boutiquier français. Je revis tout dans mon esprit : la bonhomie de John Ernest, la maigreur nerveuse de Randall Webb, le spectacle du Helluva, le mouchoir de tissu dont Sean Bonniwell frottait sa tempe droite, et bien sûr, le projet de conspiration et le récit terrifiant qui accompagna notre déjeuner. Je compris instantanément que la mort de Randall Webb avait été décidée ce jour-là. Celle de Sean Bonniwell suivrait. Le meurtrier était au fait de la vengeance ourdie par les deux amis un jour d’avril 1971, et je souffrais de m’avouer l’admiration que je pouvais porter à un être aussi patient, aussi tenace et aussi invisible. Je tâchai de n’en rien laisser paraître devant François Becquerel dont je devais redouter qu’il me confondît.

-Poursuivez, Becquerel.

-La petite main m’a été remise à Milan. Son histoire, à ce que j’en sais, a part liée avec la révélation Psycho-batave. Ses chantres, du moins, le prétendent, et leur conviction me suffit. Le prix qu’on en exigeait étant raisonnable, je l’acquis sur-le-champ.

-Où est la main ?

-On me l’a dérobée. Quand je quittai Milan, la main n’était déjà plus en ma possession. Et la nature de mes activités implique un tel secret que je ne peux absolument pas engager de détective, ni déposer de plainte. Jean Pop 2 ignore tout de l’affaire, c’est préférable.

-Pourquoi m’avoir mis dans la confidence ?

-Les gens de loi veulent la vérité et celle-ci leur est due.

-Soupçonnez-vous quelqu’un en particulier ?

-Mes soupçons me portent vers celui-là même qui m’a cédé la main. Voyez-vous, il ne coûte rien à un voleur de voler à nouveau ce qu’il a déjà volé. Pour la raison précise qu’au moins, son acheteur croira à son innocence.

-Qui est-il ?

-Lou ride.

-… Becquerel, je veux que vous soyez très attentif au récit que je vais entreprendre devant vous. Ne m’interrompez pas, et surtout, ne déviez jamais vers un objet arbitraire, comme vous le faites, semble-t-il, habituellement. Etes-vous physiologiquement disposé à l’attention ? Becquerel, nous allons le vérifier tout de suite.

Dans la boutique de François Becquerel, vous trouverez de très jolies lampes

            Au début de l’année 1976, moi et Tantine avions assisté à une projection de Leave The Wine On The Table, fabuleux long-métrage de Marvin Marty, le maître du film de cave. L’œuvre avait dérouté les aficionados du grand Marvin, avec ses longs monologues entrelacés, son spiritisme affiché, son final solennel où retentit l’objurgation tant attendue, et que j’ai apprise par cœur : « Je ne sache pas de civilisation qui n’ait ruiné son accomplissement. Le moment Psycho-batave est passé, mais qu’avez-vous fait pour le retenir ? Non ! Laissez le vin sur la table. » Tantine avait tout compris, et elle me dit qu’il s’agissait là d’un sommet de la filmographie de son auteur. Hélas, nous étions à New York, et la remarque de Tantine plut à certain charognard, monstre d’envie et de boursouflure, artiste lessivé et malodorant. Celui-ci s’agitait déjà au milieu d’un cercle de spectateurs qui buvait les paroles du bonimenteur et parfois, opinait du chef. Tantine s’approcha et d’un signe, me pressa d’intervenir. Je frappai l’individu aux mollets. Lorsqu’il fut à terre, Tantine prit la parole, et rien n’entrava le torrent de ses phrases vengeresses : « Reste à terre, chien warholien ! Les habitants de cette bonne ville de New York ne veulent plus que tu les bernes avec tes préjugés obsolètes, et le peuple, qui aujourd’hui est ton tribunal, t’accuse d’avoir séparé sa ville de son destin Italo-américain. Qui es-tu, lou ride, sinon l’instigateur le plus fourbe et le moins soupçonné du rock progressif dans la cité de The Mystic Tide ? Comme les canadiens hirsutes et les anglais sortant des art schools, tu as tout rogné, rongé et corrompu. Mais contrairement à eux, dont la balourdise et l’ignorance se présentent telles quelles, tu as joué sur deux camps, afin de protéger tes arrières. Tu as séduit les Vieux loups, en beuglant ton attachement au rock’n roll à la manière de bruce springstine, en faisant croire au monde entier que ton groupe de jeunesse, das velvet underground, était un groupe méconnu et mésestimé, alors que toutes les revues de la planète savaient, elles savaient que tu étais le chaperon vérolé d’andy warhol. Ne viens donc pas insulter mon intelligence en invoquant l’obscurité : The Descendants, eux, n’ont jamais quitté leur quartier, ils n’ont pas voyagé, comme ton groupe, à Los Angeles, et, pourtant, ils étaient détenteurs du sauvage « Lela ». Tu n’as jamais rien su de l’underground, le reste de ta carrière de publiciste démontrera qu’en revanche, tu savais tout de la vitrinisation (ce concept vient de Tantine) de l’underground. Puis, tu as conquis les Pédés progressifs. Bien t’en a pris, puisqu’il leur revient la tâche pourtant noble de raconter la formation et l’évolution des genres. On a fait de toi, avec ton consentement, une sorte de chantre de la décadence urbaine contre la prétendue uniformisation hippie du mouvement Psycho-batave. Il a fallu que les très délicats et très aveugles Pédés progressifs grossissent pour cela tes ennemis, du moins ceux que tu désignais comme tes ennemis, et qui étaient en réalité tes partenaires ontologiques. On t’opposait, à l’intérieur de New York, aux pâtres Simon & Garfunkel : leur absence de duplicité les hisse à trente coudées au-dessus de toi, gnome syphilitique, déjà, musicalement, le brave Paul Simon est d’une supériorité écrasante sur toi, mais même côté littérature, il est, lui, exempt de clichés, ouvert à la multitude des histoires et des lieux. Ce qui m’offre un biais pour revenir à mon accusation primitive. Oui, lou ride, tu as beau être couvert par la communauté Vieux loup, qui fuit comme la peste, à laquelle tu ressembles beaucoup, tout effort d’intellectualisation, tu appartiens bel et bien aux Pédés progressifs. A leur image, tu envisages ton œuvre dans le cadre de l’Histoire de l’art, et tu tâches à ta manière sotte et puérile de répondre à la question : comment dignifier l’essence populaire de mon travail ? Si j’y parviens, raisonnes-tu, je serai un Moderne. Le plan est manifeste : une couche de perversion d’Europe Centrale, une couche de littérature stupide d’universitaire new-yorkais, une caution street-storyteller, mais hélas, pour toi, tu n’as pas un millimètre cube de la vision de Phil Ochs, une couche de saturation galloise, et l’argument imparable : malgré le déchaînement électrique, je peux caser des ballades pleurnicheuses. Certaines de tes chansons, notamment en 1968, sont assez réussies, je dois l’admettre. Cependant, tu les gâches profondément par le niveau de prétention et de pose qu’elles supposent, venant de toi. Oui, tu agis de concert avec les barbons du rock progressif, en souhaitant ériger le rock en monument d’art populaire et contemporain. Eux, dans leur naïveté, invoquent le jaz, Bach et Sibelius, toi, tu fais de même avec la littérature. Ce procès, je ne saurais l’intenter à Bob Dylan, parce que Dylan, c’est le vif-argent, jusqu’en 1967, c’est la vitesse Psycho-batave. Je te l’intente à toi, parce que tu es prévisible, parce que tu es une émanation sans nuance de la supercherie de l’art mercantile. J’entends dire que, par défi, tu t’apprêtes à publier un album entier de saturation. Tu marqueras durablement les esprits, n’en doute pas, fils de lépreux. Je t’abandonne, avec réticence néanmoins, cette chanson de The Namelosers : « That’s Alright ». Pour que tu comprennes à quel point des hommes, dont tu ne souhaites pas qu’ils respirent, dès 1965, avaient déjà tout accompli en matière de saturation. Tu croiras entendre l’effondrement précipité de centaines de poutres en fer, cela suffira à te fasciner, mais tu ne pourras nier que cela n’empêchait pas ces somptueux Suédois de composer une mélodie parfaite, de créer une dynamique audacieuse, de jouer sur un rythme sans défaut. Retourne dans ta cavité, crotale mortifère, et médite. Boulter, tu peux ranger ton gourdin, laissons lou ride ramper jusqu’au trottoir.

            Vous comprenez maintenant, Becquerel, de quoi il retourne ?

-Oui, oui, j’ai toujours trouvé que le jaz était une musique de snobs.

-…

-Alors, on prend un café ?

-Je dois partir. lou ride doit justifier ses actes.

-Très bien, je vous accompagne.

-Becquerel, je vous en prie…

-M. Lewis, vous me plaisez, et je peux vous être d’une grande utilité.

-Bon. Soit.

 

            The Namelosers - That's alright


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Dimanche 4 décembre 2005

Les relations de Jean Pop 2 dépassent le cadre de ses amitiés. Certes celui qui, un temps, dut se battre contre des chiens sauvages dans le Jutland pour assurer son existence, celui qui, la veille encore, goûtait les fastes de virées nocturnes en compagnie du regretté Don Creux, celui-ci dut apprendre qu’en dehors de l’amitié, il n’est point de contact satisfaisant avec les hommes et femmes du monde entier. Pourtant, lorsque la fortune favorisa à nouveau le champion Psycho-batave, ce dernier négligea ce précepte et admit dans le cercle de ses relations des personnages douteux, dont il pouvait craindre le pire. François Becquerel ignore tout de la musique et il lui est pourtant indispensable. François Becquerel est connu d’à peu près l’ensemble de la ville où il réside et il ne laisse personne pénétrer ses desseins, forcément inquiétants. Mais pourquoi, me demanderez-vous, ou plutôt comment cet habile mondain s’est-il associé à la quête philosophique de Jean Pop 2 ? François Becquerel possède deux spécialités, dans lesquelles son autorité ne souffre discussion : l’étude des carnets intimes et une collection enivrante d’objets domestiques ou personnels, tous appartenant à des sommités Psycho-bataves. Ainsi, François Becquerel exécuta pour le compte de Jean Pop 2 nombre de transactions aussi insolites qu’un gant de toilette de Bobby Freeman, un miroir portatif trouvé dans les loges après un concert de Limey & The Yanks, un ballon de football avec lequel les membres de The New Colony 6 se détendaient pendant les sessions d’enregistrement de Breakthrough. François Becquerel entretint une étrange flamme fétichiste chez Jean Pop 2, qui probablement en conçut quelque honte, au point qu’il ne mêlait jamais François Becquerel à ses préoccupations dogmatiques, pour lesquelles il ne sollicitait que Jean-Pierre Paul-Poire, Sred Sweign et d’autres, plus discrets. Homme de l’ombre, François Becquerel  était ce chiromancien qu’un roi cultivé, épris de science, consulte encore dans le secret, parce qu’il ne s’est pas entièrement libéré de superstitions séculaires, qu’il subit ainsi le préjugé populaire, et qu’il ne souhaite surtout pas que sa cour remarque cet attachement craintif aux vieilles croyances. François Becquerel s’assurait donc une position auprès de Jean Pop 2, qu’il n’abandonnerait qu’à un plus ingénieux démon, qui saurait comme lui flatter un obscur penchant de son maître et employeur.

            J’entrepris un voyage pénible, peu instructif, coûteux et accablant, en france, dans le but d’interroger François Becquerel, convive insoupçonné de la croisière, que seul Sred Sweign avait daigné remarquer. En compulsant les notes de Jean-Pierre Paul-Poire, je m’aperçus que tous deux s’étaient croisés à Milan, dans le restaurant où Bergen White confia son histoire de spectre au crédule Poire (toute la personnalité de Poire est sujette à caution : cet homme cumule passivité, crédulité et sens de l’auto-asservissement ). Poire est bien trop évasif au sujet de cette rencontre : soit il n’insiste malheureusement pas assez auprès de François Becquerel, soit il est de connivence et en sait davantage qu’il ne le prétend. Je débusquai François Becquerel dans la boutique qu’il tenait au rez-de-chaussée de son appartement. Il était occupé à trier une vaste série de lampes à bulbes, avec un sourire ravi. Lorsqu’il me vit franchir le seuil de la boutique, François Becquerel leva une paire d’yeux méfiants. Je me présentai mais cela ne suffit pas à me faire reconnaître et bien considérer par mon hôte. Alors je lui appris comment j’étais lié à toutes sortes de relations qu’il avait, et dès lors, François Becquerel se composa un nouveau visage, plus affable. La conversation que nous eûmes ne ressemblait à aucune autre que j’avais eue ou que j’allais probablement avoir avec les principaux témoins de l’affaire.

 

« -Alors Monsieur Lewis, vous vous plaisez ici ?

-Becquerel, mon temps est précieux. Si vous le permettez, je dois tout de suite commencer à vous interroger.

-Bien sûr, bien sûr : « time is money ». Nous parlerons plus tard de ces magnifiques lampes sur lesquelles votre œil s’est attardé en entrant. Vous aimez le café français ?

-Becquerel, vous étiez invité au bord de la croisière Psycho-batave. Vous êtes parmi ceux qui ont vu s’effondrer mortellement Randall Webb. Que vous rappelez-vous ?

-J’ai bavardé avec de charmantes lituaniennes expatriées, je leur racontais comment j’avais acquis une étrange bicyclette en fer dans une brocante, comment j’avais ensuite découvert que cette bicyclette était un modèle relativement rare introduit en France au cours des années 1980 par un ingénieur japonais, qui aimait la chasse dans les bois de Sologne, et figurez-vous que ce Japonais est presque mon voisin à présent, il habite la rue d’en face et nous faisons nos courses ensemble, lui ne me connaît pas mais il m’arrive de discuter avec sa femme, une très gentille femme qui aime les oiseaux, je l’ai déjà prise en photo, c’est un cliché très étonnant que j’ai réalisé avec un antique Voigtlander, dont je ne me sers plus à présent mais qui possédait un piqué merveilleux…

-Arrêtez, Becquerel. Dites-moi plutôt, et sans digression, pourquoi on vous a convié ?

-Jean Pop 2 a besoin de moi pour les filles.

-Vraiment ?

-Demandez-le lui.

-Becquerel, vous rassemblez une collection de reliques Psycho-bataves, destinées à orner les murs et galeries des Maisons du Corps et de l’Esprit. Personne n’ignore cela, pourquoi me mentez-vous ?

-Jean Pop 2 répand tout un tas de calomnies sur mon compte : ce sont, je le répète, des calomnies. Il cherche à me nuire publiquement, mais je lui suis nécessaire, c’est moi qui le tiens sous ma coupe, ne l’oubliez pas, Monsieur Lewis.

-Bien. Poire vous a rencontré à Milan, il y a plusieurs mois.

-Milan, oui.

-Qu’y faisiez-vous ?

-J’avais une tante qui…

-Je vais briser un à un ces gadgets ridicules qui encombrent votre bureau, si vous ne me parlez pas en toute franchise.

-J’étais en mission, comme vous aujourd’hui. J’avais acquis une pièce de premier ordre dont la nature vous choquera si vous êtes un homme de morale.

-Je le suis bien plus que vous, sale français… Veuillez me pardonner.

-Il s’agissait, Monsieur Lewis, d’une main d’enfant momifiée. Oui, une main d’enfant momifiée.


Par Boulter Lewis - Publié dans : Notes de Boulter Lewis - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

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