Mardi 2 décembre 2008

Il existe de nombreuses manières de passer à 1968, même sous l’égide de Tolkien. L’auteur du Seigneur Des Anneaux Péniens inspira de nombreuses formations, la plupart se reconnaissant au luisant de leur poil. Il existe cependant deux exceptions notables, qui n’empruntèrent au sus cité livre que quelques noms, signes, sans s’attarder au pays des elfes à l’haleine lourde, constituant ainsi un beau doublé de fausses tolkiennades Psycho-Bataves.

The Hobbits sont l’émanation de Jimmy Curtiss, mystérieux et prolixe petit maître New-yorkais, probablement d’ascendance hispanique, à l’œuvre dans la profession depuis la fin des années 50. Le lieu et la date ont tout pour nous rassurer : Jimmy Curtiss, s’il a jamais ouvert Tolkien, c’est avec le doigt à la fois fébrile et froid du A&R man. En effet, hormis pour leur patronyme et quelques minuscules gimmicks d’ordre publicitaire, on est à des kilomètres chez The Hobbits de l’heroic fantasy. Jimmy Curtiss est de ceux qui construisent l’escalier en commençant par le haut. Autrement dit, il envisage la réception du disque avant de composer la moindre note, ce qui chez nous porte un nom : Italo-américanisme.

Evidemment, la musique confirme cette tendance : On a affaire sur le premier album à des miniatures précieuses et superbement mignardes, des chromos vivaldis qui évoquent l’élégance un rien crapuleuse des Four Seasons. Détaillons : « Treats » intègre même le riff du « Come on up » Des Young Rascals et les intonations de Frankie Valli à un tube bubblegum du plus rutilant modèle. « Let me run my fingers through your mind », derrière ce blaze de candidat pour concours d’onomastique hippie grotesque, s’abrite une gracile mélodie qu’on se complaira à qualifier également d’automnale, mélodie à peine dérangée par quelques effets estampillés « psychédéliques » dans le carnet de route du producteur quadragénaire lambda de l’époque. « Sunny day girl » évoquera fatalement la côte ouest, ne serait-ce que par son titre, mais l’auditeur attentif n’aura de cesse de remarquer les accords italo-américains disséminés, lambeaux de neige sur le sable. Le chef d’œuvre du disque, « I’m just a young man », déploie le lexique de la frustration adolescente avec une compréhension rare de la part d’un homme probablement proche de la trentaine, adulte jouant à l’adolescent pour un public de futurs adultes. « I’m searching for something’s better than what’s around » faisant davantage écho aux convulsions gâchées dans la nuit du couple de Splendor in the grass qu’à une mystique pédo-opportuniste. Est-il nécessaire de préciser que l’album suivant, signé The New Hobbits, bien que constellé de titres tels que « I can hear the grass growin’ » ou « Love can set you free » est aussi proche d’Haight Ashbury que Frankie l’est de timothée leary ?



Le même sens du détail anime Thorinshield, Californiens emblématiques de ces années de passation de pouvoir. On se situe sur le versant baroque, musicalement, à travers les disproportions à peine saillantes et les jeux de reflet, thématiquement aussi (« Life is a dream »), ornementations, citations savantes, absence de véritables débordements, tout indique que nous sommes ici en territoire adulte, et qu’il sera question d’Art. Impossible toutefois de ranger le trio dans la catégorie trop représentée des stylistes pop au coeur de cire. L’album diffuse une mélancolie mûre qui trouve sa plus juste expression dans quelques ballades, aquarelles usées par quelques années de trop entre le calme et le beau. On se souviendra d’une voix exactement résignée, des confidences d’un amour qui se délite au gré de l’eau, on se souviendra aussi de ne plus jamais rire au son des flûtes élégiaques, qui interrogent la possibilité d’une mort partielle, le jour où nous aurons fait de « The best of it » l’hymne officiel de la défaite trentenaire.


The Hobbits - I'm just a young man

The Hobbits - Sunny day girl

Thorinshield - The best of it

Thorinshield - Prelude to a postlude


Par Peter Bogdanovitch - Publié dans : Essais épars - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 22 février 2008

            Maîtres et Petits-Maîtres, la dualité, malgré ce qu’elle suggère, ne souffre aucun déséquilibre, mais indique à la fois une différence dans le rayonnement, et une différence dans les buts poursuivis. Ceux que nous appelons Maîtres jouissent d’une invention massive et ininterrompue, se dotent d’un langage inouï, qui est davantage qu’une signature, et lèguent des formules telles qu’elles bâtissent des empires. Au contraire, les Petits Maîtres oeuvrent dans la discontinuité ou bien frappent dans l’instant, créent un langage diffus, à la confluence de beaucoup d’autres, quoique singulier, et n’engendrent aucune postérité, du moins pas chez les créateurs. De fait, le culte d’initiés, celui qui n’oublie jamais de se défier des cultes plus attendus, ce culte-là n’est voué qu’aux seuls Petits-Maîtres. Quant aux fins recherchées par Maîtres et Petits-Maîtres, elles sont, pour les premiers, d’une nature artistique, c’est-à-dire combinant l’esthétique et l’industriel, en ce sens qu’une passion particulière conduit certains tempéraments à multiplier, systématiser, faire proliférer leur invention : le délire romanesque de Balzac, qui édifie la Comédie Humaine/le délire mélodique de Smokey Robinson, qui  génère Motown. Ces mêmes fins, pour les seconds, revêtent un caractère plus égoïste, romantique dirait-on. Chaque Petit-Maître a toujours traversé les époques en livrant des extraits de sa classe, quand bien même le Petit-Maître se serait promptement effacé. On les voit surgir, jamais affiliés et pourtant jamais étrangers non plus, capables de coups stylistiques et d’opportunismes, d’un éclectisme docte et mesuré, d’une singularité idéale, de celles qui ne passent pas pour de la bouffonnerie. Et néanmoins, on ne sait au juste comment les qualifier. Don Covay et Bobby Womack comptent parmi les Petits-Maîtres les plus emblématiques de la musique américaine. Tous deux se distinguent de leurs homologues par leur raffinement mélodique, la richesse de leur interprétation, l’intérêt qu’ils portent aux arrangements, et cela suffit à nous faire considérer l’attribution des mérites. Mais tous deux ont également suivi l’inclination de leur cœur, comme ils le rappellent très justement dans certaines de leurs chansons. On ne doit pas rire de semblables protestations : loin d’être naïves, elles nous font entendre la voix du Petit-Maître, et l’énoncé de sa vocation, celle d’une individualité farouche et inquiète, à la différence du Maître, dédié à l’universel. Toutefois, dans son long et versatile parcours, le Petit-Maître réalise la promesse du Célibataire, qui a fait de son absence de liens la condition d’un langage libéré, quelque chose de suavement unique et inspiré. Ainsi, on en vient à reprendre les hymnes des Petits-Maîtres, parce que rien n’y signale avec autorité l’appartenance à telle école musicale, et parce que l’individualité avance en toute séduction. Nos lecteurs sont ici tenus en assez haute estime pour qu’on les dispense de se laisser rappeler les noms des contributions historiques de Bobby Womack et de Don Covay aux répertoires des Rolling Stones et des Remains. Précisons que dans les deux cas, le rhythm’n’blues y est délicatement parcouru d’influences qui ne le rendent ni orthodoxe ni méconnaissable : l’alchimie vaporeuse du Petit-Maître.

            Different Strokes For Different Folks (1971) reste bien entendu une formule opportuniste, pleine d'un bon sens rassis et rural, mais elle offre néanmoins une description claire et simple du programme de cet album, et ce, de deux manières : chaque titre diffère en style et en émotion du précédent, chaque titre relève toujours d'une mythologie sudiste campagnarde assez diffuse.

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1. L'Ordonnnateur

            Dans la sémillante Californie où il a fait ses armes, Bobby Womack a été le jouet des courants fantastiques qui ont balayé cet Etat pendant des décennies. Cette furieuse disponibilité qui caractérise notre homme s'augmente du fait que la soul californienne a toujours été sous-exposée, impossible à qualifier, et avare de grands labels conquérants. L'Etat compte bien son lot de personnalités intéressantes, mais rien qui les rassemble en un front uni et dominateur comme ce fut le cas dans le Tennessee et dans le Michigan. Un problème d'authenticité s'ensuit, dans un lieu où l'invention est si manifeste et si permanente qu'elle interdit les vieux empires et favorise les tyrannies intenses. C'est l'anti-tradition et la nature si originale de l'industrie californienne qu'elle ne préserve que ses structures et renouvelle toujours son contenu. Ce qui demeure inentamé ne consiste pas en une forme musicale spécifique, mais en un pouvoir de régénération. De fait, il n'y a rien de mineur ou de bâclé en Californie, mais une confiance et une lumière qui font le soin et la tranquillité de ses productions. Au milieu d'elles, cependant : des individus instables.

            Bobby Womack a respiré l'air californien et l'ether l'a convaincu de s'adonner à tous les genres, avec, chaque fois, cette fameuse prédilection pour le moelleux. Il a été un philadelphien subtil (« That's The Way I Feel About Cha », « Harry Hippie »), un prédicateur érotique (« Somebody Special »), un Isaac Hayes raffiné (« Close To You »), un ami des Blancs songwriters (« Fire & Rain »), un sonneur de charges Northern Soul (« What Is This ? ») et, s'il s'agissait de se réaliser à travers tant d'incarnations, un artificier de proto-disco suave (« I Can Understand It »).

           C'est parce qu'il respirait un air autre, que le théâtre des opérations se trouvait dans un territoire à traditions, un terroir autrement dit, que Don Covay n'est jamais devenu Bobby Womack. Tous deux sont toutefois les Images d'une même Idée, celle du Petit-Maître, du Spectre entièrement couvert et de l'Individualité fusant en toutes directions. Alors Don Covay s'est illustré dans les moods exemplaires de ce Sud nourricier, et pas dans ses manières proprement dites, puisque tout, dans Different Strokes For Different Folks, relève après tout de la soul de 1971. Mais l'inspiration, elle, qui caractérise d'après nous le groupe et le coeur que celui-ci met à l'ouvrage, l'inspiration est typiquement sudiste : rudesse, franchise, poids des passions, moiteur et religiosité contrariée. Egalement, l'intraduisible Gritty, qui apparaît dans le titre « Standing In The Grits Line », alors que le gritty absolu, c'est « Bad Luck » qui le cerne au plus près. Un rythme vicieux, une guimbarde, et le chant qui est ici modèle de morgue, d'animosité et de stupre définissent au mieux le Gritty du Sud. De facture moins rogue, mais tout aussi méchant, « Why Did You Put Your Shoes Under My Bed » fait alterner couplets de l'impatience et refrains aux cuivres pugnaces : la chanson laisse imaginer la danse  du boxeur, prêt à bondir sur votre gorge, c'est une figuration du ring, du pugilat, tout cela afin de souligner une crise conjugale. « Sweet Thang » et « Hitching A Ride » n'existent, elles, que par la liesse qui les porte, chansons endurantes, jouées avec enthousiasme, et relèvent quelque part d'une grosse soul, au sens où l'on parle d'un gros rock seventies, d'infatigables machines à fédérer et à faire se lever les poings. Dans le même ordre, c'est-à-dire la genèse du gros, Don Covay compose des ballades au pathos colossal : « Daddy, Please Don't Go Out Tonight » en sus de planter avec réalisme un décor social d'immédiat après-guerre, donne voix à l'enfant qui est le personnage central du pathétique moderne, « In The Sweet Bye & Bye » est un gospel sophistiqué, chanté avec virtuosité, étiré mystérieusement et culminant dans l'incongruité d'une guitare heavy-metal. Il y a du Marshall à fond chez Don Covay. Enfin, le joyau « Stop By » crée sa propre langueur, épaisse, insistante, avec sa suite d'accords européens, la bienheureuse suspension où Don murmure « Come here » et la floraison étourdissante des voix, technique reprise par Marvin Gaye dans l'album Let's Get It On, figure  évidente du désir qui, si on le brime là où il apparaît d'abord, ressurgit aussitôt en un autre endroit, puis multiplie ses apparitions, submergeant et finalement omniprésent. « Standing In The Grits Line », « Ain't Nothing A Young Girl Can Do » et « If There's A Will, There's A Way » forment une trinité McWellback : la subtilité, le savoir-faire rythmique et mélodique de leur auteur, sa capacité, surtout dans le cas des deux dernières, à écrire des airs mémorables et exactement construits s'y vérifie mieux qu'ailleurs. Lenteur du pas, groove âgé, parfum rustique (pour « Ain't Nothing... »), Don Covay sait mesurer son excitation. Nous retenons spécialement pour ce qu'elle présente de très womackien le ravageur « If There's A Will, There's A Way ». Quelque chose de sinistre et de ricaneur conclue l'album, « What's In The Headlines », sombre petite complainte dans laquelle Don Covay envisage avec humour l'obscurité de son propre trépas ; plus de batterie, mais un banjo ou ce qui ressemble à un banjo, un kazou, des rires de femmes. Cette plaisanterie funèbre ne laisse pas d'intriguer, surtout ainsi placée en bout d'album. Ce qui nous séduit est que l'air renoue avec une sensibilité très ancienne, fataliste et débonnaire à la fois, qui fut celle des bluesmen du Delta dans les années 1920/30.


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  1. Le Marais

             Ah, ah, ah, ah, ah. Le CEPB s'entiche de blues, pour n'en rien dire de très neuf d'ailleurs. Le Sud de Don Covay appartient aux hommes forts et dessalés qui ont joué le blues, mon pote. Un Sud plus essentiel que celui de Stax ou d'Allen Toussaint. Mais nous nous étonnons de constater que les albums soul inspirés du blues soient somme toute peu nombreux, et encore, le tribut n'étant jamais musical, nous limiterons cette inspiration à une certaine imagerie, composée de motifs louches et dangereux, chantés jusqu'à nos jours par les vieilles carnes de Fat Possum. Et à une certaine attitude des musiciens : un jeu puissant et sans ambages, éloigné de la précision, de la finesse et de la suavité de la soul music. Malgré ce qui a été dit plus haut , on ne peut s'empêcher de penser que, regardant les choses par un autre angle, Don Covay trahit tout aussi bien qu'il les honore, les principales lignes de force de la soul sudiste : sa saveur agreste, sa religiosité, et l'éventuelle excentricité, chez Allen Toussaint, par exemple, cette excentricité tempérée par le code du gentilhomme. Il existe dans l'ombre de l'Ordonnateur, un Mécréant. En Don Covay persiste un mauvais sujet, qui, comme il le chante dans « Bad Luck », a joué et perdu sa femme lors d'une partie de dés, ou bien de cartes. L'album, certes, atteste d'une vie urbaine et séculaire, et néanmoins, on devine la cabane aux débauches, l'établissement aux liqueurs, toute une compagnie d'individus féroces, des forêts ou des marais, ceux dont la geste a été rapportée dans les livres de William Faulkner. Dans un récit, il y avait Oncle Buck et Oncle Buddy, de la famille McCaslin, et l'un d'eux, les deux peut-être, absents de la maison et de la civilisation, jouaient leurs esclaves aux cartes, au coeur des marais. Cette violence nourrit dans nos rêves le dédain misogyne de « Why Don't You Put Your Shoes Under My Bed », le portrait du Père volage et déserteur de « Daddy, Please Don't Go Out Tonight », la claudication lente et éméchée du turpide « Standing In The Grits Line », et bien sûr, le presque trop éloquent « Bad Luck ».

            Laissons-là cet exercice de pesée d'un Inconscient et de son Imaginaire, ou plutôt invitons le voyant Sweign à le poursuivre. Car Don Covay l'affirme : peu de gens lisent les « small prints » (« What's In The Headlines »).


Don Covay - Bad Luck

Don Covay - Stop by

Don Covay - Why did you put your shoes under my bed

Don Covay - What's in the headlines


Par Abdul Brut-Al-Moummouth - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Samedi 5 janvier 2008

                La particularité du Haunter, au sein de son groupe d’élection : le Moody track, est son absence de sentimentalité. Ce qui le sépare du registre psychédélique/planant/stoner est la modicité de son orchestration, sa durée brève, et la couleur unique qui le commande : l’étrangeté. Le sentiment d’étrangeté doit être distingué de celui de l’extravagance d’une part, de celui du morbide d’autre part. Le sentiment d’étrangeté, au contraire des deux autres, ne procède pas d’un choix de comportement ou d’humeur, qui fait d’eux des fantaisies subjectives. L’étrangeté naît d’une marche imparfaite des choses et ne dépend pas d’un dessein. Elle est provoquée par un cours anormal des événements mais qui ne se laisse pas saisir immédiatement. Très souvent, l’étrangeté peine à être caractérisée dans ses parties, quoiqu’elle marque toujours et du premier coup celui qui la relève. Que les choses ne se déroulent pas selon le rythme ou l’intensité qui leur conviendrait, et l’Orgue du Fantôme anime les tuyaux de notre esprit. Il n’est pas nécessaire de décrire les moyens, très variés, très complexes, à l’œuvre dans tel Haunter, mais chaque fois, l’effet est identique : pouls ralenti, évanouissement des accords, interzone de l’atone et de l’horrible. On ne comprend pas ce qui relie l’atone et l’horrible. Ce type de disjonction criante ne satisfait bien sûr pas au tranchant logique du Psycho-Batave. Il ne s’agit pas d’Imminence. Nous ne savons pas qu’un danger nous guette, aussi nous ne devinons pas une force, une forme plus pleine et puissante que toute forme existante. L’Horrible ne constitue pas cet événement désiré, dans l’Imminence. L’Horrible est davantage l’intuition d’un oubli, d’une dissolution et d’un tombeau. Il ne se laisse pas définir en tant que Malheur, qui en ferait à nouveau quelque chose d’actif. Et seul l’Atone, par son renoncement aux affections du corps et de l’esprit, permet d’approcher l’Horrible. Or chaque Haunter ne laisse pas d’être un vecteur généreux d’images, et il a été établi ailleurs que ces images, pour la plupart, participent du fond de frayeurs, réunies par l’expérience coloniale britannique. Alors ce qui pourra signaler un véritable Haunter ne peut être que la résurrection involontaire de ce Passé impérial, et non le seul goût de l’exotisme. Il ne suffit plus d’arborer le turban et la barbe du maharadjah : c’est tel individu, jamais tenté par le déguisement, visité par les Colonies mystérieuses, qui sera le créateur d’un Haunter. Comment parler d’Atone, tandis que l’on affirme encore la richesse de l’imaginaire dans l’Orgue du Fantôme ? Et pourquoi parler d’Horrible, lorsque nous voulons le qualifier négativement, comme le contraire d’un Malheur ? C’est que l’imaginaire, dont nous avons rappelé l’origine, ne forme qu’un substrat, et qu’il n’est décelable que par l’analyse. En empruntant une terminologie célèbre, nous pouvons ici parler d’un contenu manifeste et d’un contenu latent. A ceci près que dans l’Orgue du Fantôme, c’est le contenu latent qui est figuratif, que l’on doit extraire, et c’est le contenu manifeste  qui consiste en postures, pulsions, mouvements de l’esprit. Le Haunter est avare d’événements et d’émotions, comme nous l’avons déjà indiqué ;  il n’est pas un rêve proliférant. Le rêve, précisément, est pour une fois la matière qu’il faut extraire, et le cours indifférent et glacé du Haunter ne traduit que la beauté intimidante de ce rêve, une beauté tellement spéciale qu’elle fait craindre à celui à qui elle est révélée, que l‘oubli, la dissolution et le tombeau lui sont promis.

 

 

 

20 Haunters et ce qu’ils dessinent :

 

1. The Specters « Depression ».  Une mise en sarcophage.

2. The Werps « Shades Of Blue ». Un rite tantrique.

3. The Epicureans « I Dont Know Why I Cry ». Un tapis volant.

4. The Blokes « Slanders Child ». Un fleuve des Enfers.

5. Brym Stonz « Tymes Gone By ». Une société de bardes, retranchée au cœur de la Forêt.

6. The Bounty Hunters « Somewhere ». Le cavalier sans tête.

7. The Madhatters « You May See Me Cry » . Le culte zoroastre.

8. Reuben Bell « Its Not That Easy ». Le labyrinthe. 

9. The Vendors « My Rose-Ann ». D’interminables galeries sous la roche, et l’être qu’elles abritent.

10. Evil « I Know Ill Die ». Une lampe-tempête, telle qu’invoquée par Sred Sweign.

11. Flower Power « Stop ». Les danses païennes de Summerisle.  

12. The Dhag Dhags « Tipo Sicodelico ». La mort dans le canyon, après la perte des cinq sens.

13. The Savages « Quiet Town ».  L’Etoile mystérieuse et les dérèglements climatiques engendrés.

14. Uncivilized « back again ». Des insectes sur la fourrure d’un loup.

15. Yabancilar « Agit ». Sred Sweign et ses amis sur la plage, attendant la fin du monde.

16. Paul Martin « It happened ». Un prince retrouvé pendu dans son nid d’aigle.

17. Adrian Lloyd «Got a little woman ». La créature de Frankenstein hébétée sur la banquise.

18.  The Enfields « In the eyes of the world ». La longue marche du condamné.

19. Disraeli « What will the new day bring ». La jouissance juste avant la mort.

20. Pussyfoot « Hasty words ».  Une secte constituée d’hommes glabres et nus.

The Bounty Hunters - Somewhere

Flower Power - Stop

The Dhag Dhags - Tipo Sicodelico

Yabancilar - Agit


Par Peter Bogdanovitch - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Samedi 27 octobre 2007

Entre l’épanouissement des styles majeurs de la musique américaine d’après-guerre, auquel le rock’n roll Vieux loup servit de bruyant révélateur, et la fulgurance Psycho-Batave des années 1963/1966, la période Kennedy peut être qualifiée de Régence Italo-Américaine. Il s’agit d’années ingrates en termes d’inventions et de réussites, mais viables pour l’industrie. Se fait jour l’idée d’une marchandise musicale, pour les adolescents, les familles et les gentils couples suburbains, qui auront accès, dans le cadre du divertissement ou bien du confort domestique, à une musique subissant son premier ravalement, à coups d’arrangements onéreux et d’interprétations professionnelles. Les affaires prospèrent et l’Italo-Américain s’est immiscé dans la vie quotidienne de millions de foyers américains. A l’ombre de cet empire lustré, les résistances même présentent un visage poli. Car c’est à cette époque que la brillante scène dite « Northern Country Scene » émerge sous les latitudes froides du grand Etat de New York et des plus secrets Maine et Vermont. S’il s’agit bien des balbutiements du Psycho-Batave, la musique de ces Etats présente une épure ainsi qu’une interprétation singulière du registre Lavette, tel qu’il sera développé en 1965 à Baltimore. Ce proto-Psycho-Batave ne fait pas du registre Lavette la traduction sonore de la misère affective, mais plus sérieusement, une quête de jouvence, de la pulsation initiée par Buddy Holly, l’inspirateur premier, et Texan, de la Northern Country Scene. Bref, dans cette période où peut rayonner un Peter Lawford, et où le divertissement jouit de sa compromission avec le crime organisé, dans cette période de joyeuse corruption entre Italiens, Juifs et Irlandais, la musique américaine s’abîme dans une luxueuse nullité. Traçons un dernier parallèle avec la musique sud-californienne de la seconde moitié des années 1970, dont le terrifiant Gaucho (le Dan) est le tombeau ironique. Là encore, coïncidence d’un mode de vie dispendieux et décadent, et d’une musique neutre, inoffensive, parfaitement réalisée cependant. Où nous découvrons que dans l’ordre symbolique, The Eagles sont identiques au Rat Pack : la production d’une mélasse grand public, partageant des idéaux majoritaires à leurs époques respectives (le spectacle/le mellow), par une réunion d’individus, davantage qu’un groupe, reposant sur un matelas farci de drogues, d’alcool, d’argent et de nichons. Et plus troublant : le même penchant à la « glandouille » sur scène.

 

1963 marque la fin de cette Régence, et donc l’entrée dans le Psycho-Batave. Pour trois raisons, au moins. 1) De l’exploitation des cultures indigènes, la mode surf et l’avènement de la scène de Los Angeles, cité déterminante du Psycho-Batave. 2) Du sérialisme industriel, Motown et l’avènement de Detroit, seconde cité déterminante du Psycho-Batave. Motown connaît sa première vague de Numéros Un dès 1964. 3) De l’hybris de l’orchestre et des arrangements innombrables, qui signent pour l’Américain la dignité de ces créations minuscules que restent les chansons, l’innocent Phil Spector. Quelques tâtonnements, quelques trajectoires personnelles, certes, comme l’acharnement de James Brown, et l’Italo-Américanisme inédit de Curtis Mayfield. Mais ces deux cas mis à part, exister entre 1960 et 1962, avant 1963, d’une manière intègre, demande beaucoup d’abnégation.

 

Alors se dessinent deux destins. Le premier, contemporain avec lucidité, accepte la déperdition des styles et de la roughness, et, ambition ou vénalité, s’en remet à la concoction orchestrale du jour : aussi révérée soit-elle, et pour des raisons estimables, la musique de Sam Cooke frappe par son anonymat, son absence de décision, sa volonté d’embrasser plusieurs styles pittoresques de la musique américaine et de les édulcorer dans l’orchestre, la chorale et le jaz. C’est une musique de filiation et de fédération. Qu’on écoute, pour s’en rendre compte, un titre comme « Frankie & Johnny », où quelques éléments country & western se diluent vite dans l’aimable variété des casinos, ou bien ce « Chain Gang », transposition badine de l’une des toutes meilleures mélodies pénitentiaires. Dans toute l’œuvre studio de Sam Cooke (oui, le live est une autre affaire), la Mafia a imposé ses codes esthétiques fallacieux. Combien minoritaires sont, hélas, des titres comme « Shake » ou « Soothe Me », pour lesquels, en sus du classique que nous savons, nous nous rappelons Sammy.

 

           Il existe heureusement un second destin, contemporain en pleine lumière, et doué de prescience. Nathaniel Mayer ne fit pas le voyage du Sud raciste au Copacabana raciste : il fut un homme de Detroit, auteur de lui-même, et ne laissa pas l’Histoire lui dicter son génie. Comme la musique de Sam Cooke, celle de Nathaniel Mayer peut se targuer d’une grande richesse d’inspirations. Mais ce qui chez le premier, par la faute du jaz, devient insipide, apparaît, chez le second, comme une visitation spectrale hallucinée du rythmn’n blues louisianais, du doo-wop et du rock’n roll, restitués avec une raucité, qui n’est même pas celle des origines. Sans jamais poser au comique. Nathaniel Mayer a une mémoire et trois décennies d’avance. Sa musique combine les styles princiers des années 1950 avec le jeu cru et dissonant du garage-rock alors dans les limbes. Nous tenons en Nathaniel Mayer le premier post-moderne, un récupérateur de langages anciens qui les contraint à une modernité violente, et même en le qualifiant ainsi, nous ne cernons pas son originalité puisqu’aucun de ses successeurs, et s’en trouva-t-il vraiment ? n’osa, à son image, des arrangements incongrus qu’une flûte traversière (« My Little Darling », fête aux maracas, et « My Lonely Island », une mélodie, pour le coup, pré-Stax) ou un violon slave, oui : slave, et pas même hillbilly, (« Work It Out », incandescent) qui ajoutent à la sauvagerie de l’interprétation, une dimension supplémentaire d’étrangeté. L’inaugural « Village Of Love » date de 1962, il ne puise du doo-wop, qui semble le définir au vu du titre et à l’écoute des chœurs, que les quelques ornements essentiels, et, pour le reste, parcourt en tous sens soul et rock’n roll, toutes musiques du désir jamais reposé. Le plus beau dans cette œuvre s’inspire sans doute du funk larvaire de New Orleans, ce rythm’n’ blues incomparable des héros que furent Alvin Robinson, Willie Tee et Chuck Carbo. Nathaniel Mayer, homme de Detroit, connaissait également cette pulsation vernaculaire de Louisiane, qu’on retrouve dans « I Had A Dream » et dans « From Now On ». La moiteur percussive du premier, la sensualité pleine de Pat du riff de guitare dans le second, n’ont peut-être pas leur équivalent, au moins dans les Etats du Nord, et pour goûter le génie écrasant de leur auteur, il faut les confronter sans délai au twist/rockabilly raidi de « Lover Please », à la complainte Lavette pennsylvanienne de « Hurting Love » et au funk âpre, plus du tout Louisianais, de « I Want Love And Affection (Not The House Of Correction) ». Combien de moods, combien de styles, combien de genres, combien d’interprètes en un seul homme. Cet homme fut un, le seul, et comprit d’autres passés et à venir. Il enregistra la seule bonne version de « Summertime ». Nathaniel Mayer, entre 1960 et 1962, l’unique au milieu de rien.

Nathaniel Mayer - I had a dream

Nathaniel Mayer - My little darling

Nathaniel Mayer - Work it out


Par Jean-Pierre Paul-Poire - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 4 juin 2007

Les capitales d’Etat ne réunissent sans doute pas les populations les plus nombreuses mais comme l’indiquent indubitablement les notices les concernant, elles abritent toujours des édifices dignes d’intérêt. Cet Ohio qui nous occupe, nous divise et nous interloque, a pour capitale Colombus, où le programmateur Bill Moss, paisible sage à l’écoute des luxuriances sonores, fonda le label Capsoul. Capsoul, ou bien la Capsule, petit réceptacle à poison et à magie, qu’il n’est pas rare de rencontrer comme métaphore de l’œuvre d’art. Un complexe de temps et d’espace, des relations qui s’y établissent et des vies qui s’y développent, tout cela ressuscité à loisir dès l’ouverture de la capsule, voilà qui est bien connu. Alors Colombus, même s’il faut la placer derrière Cleveland et Cincinnati, n’est cependant pas la morne bourgade redoutée. Il s’agit d’ailleurs de la troisième ville de l’Etat, avec approximativement 1,8 millions d’âmes. Est-ce la prolifération d’administrations, telle que nous pouvons l’attendre d’une Capitale, qui cède à deux autres villes le privilège des industries, est-ce ce caractère nécessairement plus policé, ou bien le génie d’un seul homme, toujours est-il que la musique de Bill Moss, la musique de Colombus, Ohio, dément avec insistance celle de Cleveland. Elle n’en a pas l’allure traînante, les manières frustes, le désespoir renfrogné. Elle est tout éclat et appelle la comparaison avec le principal centre de fabrication de la soul music dans ces années 1970/1974 : Philadelphie.

              

            Si Philadelphie continue de signifier la déréliction du genre, cette agonie prévisible dans une perspective Italo-Américaine de rentabilité et de séduction agressive du public, il est juste de noter que d’autres productions, de notre point de vue meilleures, sont tout autant symptomatiques du déclin. Dans le Tennessee, Hi Records élabore des enregistrements remarquables, fascinants de suavité et de systématisme, mais si l’on peut estimer que cette sévère diète à laquelle sont contraints tous les disques d’Al Green ne fait que perpétuer une tradition très sudiste, celle de Goldwax, dans un habillage sonore certes différent, une tradition de jeûne, d’économie instrumentale et de paroxysme émotionnel, on peut également considérer que l’entreprise Hi Records participe de l’amolissement général, de cette si caractéristique passion des seventies pour le confort et la cool attitude. Il y a deux manières, donc, d’envisager Hi Records. Le confort qualifie les productions de Bill Moss. Et toutefois jamais le moindre de ses enregistrements ne s’enfonce dans un lit de cordes ou ne s’avachit dans la tenue d’un rythme égal aux batteries saillantes. Ce confort est l’habitus de l’imagination sensorielle la plus étendue. Et nous songeons que les arrangements exceptionnels des disques Capsoul rivalisent de beauté avec l’écriture mélodique et rythmique parfaite d’Allen Toussaint.

            Le label Capsoul rachète ainsi la faute de Philadelphie, c’est là ce que son inscription dans le temps : 1970/1974 exige de lui, qu’il se confronte avec le modèle dominant, qu’il le combatte ou bien en sauve ce qui doit l’être. « Row My Boat » par The Four Mints compte parmi ces productions très moelleuses,  travaillées par le fantasme philadelphien. Or que se passe-t-il ? Un refrain en canon discret et court, précédé d’un menu tourbillon, et suivi d’une délicate phrase de vibraphone. Trois joliesses, trois mignardises qui sont à la soul de Philadelphie ce qu’un Cupidon du XVIIIème siècle est à l’art pompier du siècle suivant. Dans un registre proche, « I Want To Be Ready » de Kool Blues mêle orgue et wah-wah et atteint à une radieuse somnolence, de celles qui promettent un abandon non pas aux puissances du sommeil mais à la contemplation quiète de l’aurore. Le chant y est cru, physique au moment du refrain, brève ascension, puisque Kool Blues sent que la capture est imminente. Alors il redevient l’homme aux aguets, celui qui « veut être prêt quand la douleur se présentera à lui ». Le même Kool Blues interprète avec ardeur l’érotique « Can We Try Love Again » ; il s’agit encore du versant philadelphien de Capsoul, un groove très agrippant et pourtant mesuré, comme sanglé dans un costume qu’il ne faut pas froisser, exigeant une danse réduite, limitée à quelques soubresauts du buste et à de fins moulinets du poing, le genre de pantomime qu’Uder Mermouch pouvait exécuter dans un dancing stambouliote en 1979, à l’âge de 40 ans.

            La théorie de la prison panoptique est chose malgré tout captivante. Pas pour cette sensation d’omniscience invisible qui doit accompagner le détenu, mais pour ce gardien dont le regard peut plonger dans chaque cellule. Elle répond à ce fantasme très enfantin de pouvoir soulever les toits des maisons. Bill Moss fut ce gardien, qui de sa tour de Colombus, Ohio, jugea de ce qui se déroulait dans certaines cellules de la soul music. La plus contemporaine, d’abord : Philadelphie. Mais aussi Motown et son émanation Invictus, plus spécifiquement The Four Tops, avec « You’re All I Need To Make It » de Johnson, Hawkins, Tatum & Durr (ah, ce discours très 1971 sur l’odieux précepte du Nom qui ose subsumer des individualités riches, qu’on doit au contraire laisser s’épancher, comme les Californiens que vous savez), heureuse célébration de l’amour à violons, puis la charge athlétique de The Chairmen Of The Board, mimée à la fois par Kool Blues dans « I’m Gonna Keep On Loving You » et par The Four Mints dans « Too Far Gone ». Dans ce dernier cas, le modèle est exténué dans une prouesse mélodique, du type cascade d’accords, soutenu par d’inventifs chœurs. Motown, enfin, et le David Ruffin de 1968, celui du Clavecin, dans le référencé « A World Without You » par Johnson, Hawkins, Tatum & Durr. Nous parlons là d’une outrance gréco-italienne, pas un Temple, plutôt un poème tragique. Toujours, Capsoul signera des productions étoffées et toujours, ces productions iront dans le sens non pas d’une surcharge monumentale et grave mais dans celui du maniérisme, avec ce que ce que le maniérisme comporte d’irréel et de factice. La brillance de Capsoul ne renvoie pas à une signification au-delà de ce que le label propose immédiatement : des trésors d’arrangements et de mélodies ; c’est une beauté toute de surface, à moins que l’on se fie au paradoxe qui fait d’une surface un discours sur la vanité de la profondeur. Nous avons dit ailleurs combien tout cela régale le Pédé Progressif.

                                           

            Les dernières cellules sont occupées par la Deep Soul et le Boogaloo, baby, Boogaloo. Oui, il paraît incongru, à la suite du dernier paragraphe, de mentionner la Deep Soul. Son aura religieuse et terrible ne la préserve cependant pas des amateurs de forme et de leur convoitise. Au contraire, l’épreuve de la Deep Soul est celle des conventions : en elles-mêmes, ces conventions recèlent une beauté, je veux dire que leur objet n’est pas seulement de contraindre la Voix à davantage de pureté ou d’intensité (ainsi dans la tragédie de Racine), l’intérêt d’une convention peut être la convention elle-même. Prenons l’usage de la transparence chez Hitchcock, et comment cet usage perdure jusqu’aux derniers films. Beaucoup de critiques tiennent à racheter ce procédé désuet, embarrassant chez celui qui a personnifié la modernité cinématographique. L’argument est le suivant : la transparence dit ou bien le régime fictionnel des images que l’on voit, ou bien l’asservissement des personnages à leurs représentations. On peut se demander plus banalement si Hitchcock n’y voyait pas un moyen d’éviter de se déplacer lorsque son film ne l’emballait plus (c’est arrivé parfois). Mais l’argument a ceci de superbe qu’il force le critique à louer une convention parmi les plus obsolètes. Il se trouve que Bill Moss envisage la Deep Soul d’une manière similaire, en se concentrant chaque fois sur une convention précise. C’est l’orgue immense de « Without Love » par Ronnie Taylor, utilisé tout du long de la chanson comme une propulsion. C’est le lamento du chant et des chœurs dans le triste et quotidien « Go On Fool », récit d’un homme rejeté par sa compagne, par les enfants de sa compagne qu’il a élevés « comme s’ils étaient les siens ».

            Quant au Boogaloo, l’excellent Boogaloo de « Hot Grits !!! » par Elijah & The Ebonies et de « Sock It To’Em Soul Brother » par Bill Moss, nous pouvons affirmer que Capsoul était également soucieux de plaire aux enfants et aux Français.

            Terminons avec la seule création inqualifiable, belle néanmoins, de Bill Moss, qu’il interprète en personne, naturellement : « Number One ». Le Haut-bois, des parties de violon Nashvilliennes et des arpèges de guitare folk font la couleur sonore inédite de ce chef-d’œuvre agreste et paternel. La chanson porte la toge, celle du poète Hésiode, qui parle aux fleuves, et à l’Eternel en eux. C’est un curieux contre-point au foncier maniérisme de son auteur, et toutefois, l’originalité des arrangements ne nous étonne guère.

            Ainsi fut l’éclat spectaculaire de Colombus, Ohio.

Johnson, Hawkins, Tatum & Durr - A world without you

Ronnie Taylor - Without love

Kool Blues - I want to be ready

 


Par M. Poire - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 5 mars 2007

On le souligne tous les jours : 1966 est une année intouchable. Ce n’est pas une année prodigieuse, il n’y eut pas pléthore d’excellents disques, mais il n’en y eut que d’irremplaçables. On ne parle pas de 1966 comme d’un bon millésime, comme le fruit gorgé du hasard qui vient justement s’abattre à nos pieds. Penser 1966 ne provoque pas chez nous réjouissance des papilles, mise en appétit vulgaire. 1966, c’est le centre, les deux pôles réunis. C’est le lieu où les aînés poussifs comme les futurs tenants du mur de la honte bâtissent tout de même leur grande œuvre. Ainsi, nous n’hésitons pas à affirmer que 1966 est l’année la plus réhaussante pour ces icônes vieux loup quelque peu rances à la Elvis Presley ou Jerry Lee Lewis, comme elle est largement pardonnable pour les futurs monuments comiques nommés elton jaune, alice coupeur, david bovie ou rod stewart, et particulièrement les plus intéressants The Eagles.

En 1966, The Eagles ne sont pas encore le monolithe californien adoré/conspué que nous savons (et partant, vrai groupe polémique, bien plus profondément discutable que certaines farces anglaises de 1977) mais hydre en devenir dont les têtes sont encore disséminées à travers le sol américain. Comme le souligne lucidement un des acteurs principaux du groupe, Don Henley, le son californien des années 70 est un effet de mode, puisque ses architectes ne sont pas pour la plupart originaires de Californie et que le mité rêve Californien est créé par ceux-là même qui débarquent ébouriffés dans la ville, à sa recherche. Ce qui nous permet d’interpréter ainsi ce fantasme : on ne naît pas Californien, mais on le devient. Cette manière élective explique la formation de familles spontanées qui font l’histoire de la ville, depuis les fraternities surf, en passant par la family mansonienne pour finir dans la quiétude domestique, cadre de vie laineux de ceux de Laurel Canyon.

                        

Mais penchons-nous sur la généalogie de The Eagles. En 1966, trois formations voient le jour quasi-simultanément, formant un triangle Psycho-Batave parfait : The Mushrooms dans le Michigan, The Maundy Quintet en Floride et The Poor en Californie du sud, fondé sur les cendres des Soul Survivors du Colorado. Au crépuscule des années 60, ce triangle se téléscope sur l’unique Los Angeles, avec l’arrivée en ville de Glenn Frey et Bernie Leadon qui viendront rejoindre Randy Meisner, permettant ainsi la concentration des forces. Ce qui nous frappe, c’est la composante déjà Italo-américaine abâtardie propre à ces trois groupes, avant l’atterrissage sur la côte ouest.

The Mushrooms jouent dans le style le plus géométrique qui soit pour un groupe de peu de 45 tours. On trouve déjà dans leurs cadences le déhanchement Topanga, la sensualité de cowboy qui sera la marque de fabrique de l’ouest 1972, joué ici avec une extraordinaire sécheresse, 1966 oblige. Le groupe possède l’élément rythmique prépondérant propre aux groupes du Michigan mais contrairement à leurs voisins de The Underdogs, qui incarnent la classe urbaine la plus raide, ils y ajoutent un rien de moletonné supplémentaire qui préfigure déjà le mellow tant vanté de The Eagles.

A l’angle sud-est, The Maundy Quintet de Gainesville, Floride, sont les représentants de l’esprit du New-Jersey le plus exquis. l’Italo-américanisme fauché de « 2’s better than 3 » contenant déjà, de manière infiniment plus touchante et étrangement achevée, des éléments eaglesiens tels que les harmonies étendues et implacablement compactes à la fois, le groove pas encore hippie mais élégamment sensuel, à la manière équestre (avant que la métaphore équestre ne deviennent le plus hilarant lieu commun de milliards de groupes à nuques longues inspirés de The Eagles), sans oublier les entrelacements et voletillements de guitare sèche.

                    

Enfin, à la pointe sud-ouest où tous les angles se rejoignent, The Poor jouent en 1966-1967 dans un style proche de celui du gang de séraphins regroupé autour de Curt Boettcher, à la nuance importante qu’ils le font comme des adultes. Ils ne sont pas happés par la construction du palais de sucre qui mènera à l’effondrement de The Millenium, dont le seul Mike Fennelly se relèvera temporairement avec son groupe bubblegum Crabby Appleton. Non, avec The Poor, nous sommes davantage dans la veine, plus pérenne et éclatante de santé, de Buffalo Springfield et du groupe hardcore californien Poco, formation à laquelle il n’est pas fortuit que le rustaud Randy Meisner ait prêté main forte. Poco, déjà The Eagles, mais qui aurait préservé (grâce au subtil Richie Furay) le goût de la composition et l’exigence musicale propre aux années 60, que les seventies et The Eagles transformeront en facilité instrumentale.

 

The Mushrooms - Burned

 

The Maundy Quintet - 2's better than 3

 

The Poor - Come back baby

 

Poco - Make me a smile 

 


Par Peter Bogdanovitch - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 13 novembre 2006

Rappelons la classification quadripartite de l’ami James Knight et tâchons de mieux l’exprimer, avant et afin de procéder à l’examen du cas Reuben Bell, splendide solipsisme louisianais de l’âge Psycho-Batave. D’abord le Maître, qui induit créativité : renouvellement et masse de la création, influence étendue, et singularité qui nous fait dire : c’est inimitable, aucune méprise possible. James Brown, Allen Toussaint et Curtis Mayfield, trois Maîtres aux territoires bien distincts. Ensuite le Maestro, parfois redevable au Maître, mais en cela, rien de systématique, pris dans une spirale de répétition, attiré par la duplication d’une formule. Smokey Robinson est le parangon du Maestro. Le Petit-Maître est lui aussi responsable de ses inventions, quoique celles-ci revêtent un caractère privé, intime, qui le privent des faveurs populaires mais lui valent un culte d’initiés. Le raffinement est à ce prix. Nul autre que Bobby Womack, avec sa synthèse unique de la matière californienne, ne personnifie mieux le Petit-Maître. Enfin, le Bulgare, excentricité oubliée, à l’image de James Knight, au rayonnement insuffisant, et dont la vision fut pourtant considérable. Combien de Légendes dans leur Etat Natal sont en vérité des Bulgares ! Et que penser de l’Etat de Virginie, qui, dans le domaine de la soul music, semble entièrement colonisé de Bulgares intrépides ! Plus bas, dans la PBB (Psycho-Batave Belt), Reuben Bell campa le plus émouvant des Bulgares.

            L’enchantement commence dès le nom. Certains ont déjà gagné avec leur seul patronyme : « O.V Wright », « Joe Tex », « Clifford Curry ». « Reuben Bell » condense ainsi toute la poésie spécifique du Sud des Etats-Unis, ce que l’on appelle le Gothique Sudiste : un prénom biblique pouvant signifier « un fils » ou « contempler » en hébreu, un nom symbolique, en voisinage avec celui du Révérend « Hightower » de William Faulkner, sans toutefois les élans furieux de ce dernier. La cloche en question est toute emplie d’humilité. J’ai sous les yeux un cliché non daté de Reuben Bell : devant un amas de bûches, tortillant une brindille, l’homme est saisi dans un flottement impénétrable, un visage rond aux traits mous, qui n’exprime cependant aucune jovialité, et sa tenue, correcte, possède l’élégance discrète et un peu chiffonnée des vieux garçons.

                                     

                                   Un autre Reuben Bell plus riche que notre phrère

 

            Reuben Bell officiait comme compositeur et interprète pour le label Murco, enclave Italo-Américaine dans une région hautement Psycho-Batave (Allen Toussaint représente ici la grande figure Psycho-Batave soul, qui à cette époque dégaine à toute vitesse pléthore de magnificences concises). Cela signifie que le son des disques Murco s’alignait sur la soul très orthodoxe des disques Goldwax, l’orgue en moins et la fameuse nonchalance louisianaise en plus. Il faut entendre par là que ces enregistrements balancent entre un classicisme impersonnel ou bien ténu de l’accompagnement et un investissement extatique de l’interprète. Or Reuben Bell, qui ne rompt jamais avec cette essentielle économie, fait néanmoins mieux que tous les autres, parce que lui seul imagine tel accord bouleversant, telle note déchirante, à la façon de Curtis Mayfield, qui modifient le cours naturel de la mélodie, et qui signalent chez ces deux-là un maniérisme. Si j’en réfère à un air canonique de la Deep Soul, « That’s How Strong My Love Is », rien n’y entrave la progression du chant, l’ensemble se meut avec la puissance majestueuse d’un fleuve, et c’est justement le flow impossible à endiguer qui fait la beauté de la chanson. Il y a quelques mois, j’écoutais l’admirable Paulo McCartney décrire la composition de son hit « Jenny Wren » : il insistait avec humour sur la nécessité de boucler son couplet avec un accord très pathétique, pour rendre la suite « moins banale ». Ce timide aveu de maniérisme s’avère plus décisif que Paulo ne veut bien le laisser croire. Non seulement la mélodie gagne en originalité, mais surtout cette torsion, cette recherche d’un effet court et pathétique, se propage ensuite sur tout le spectre de la chanson, et dès lors l’auditeur se sent aimanté par cet accord inconvenant, l’angoisse l’oblige à en faire traîner la fumée durant toute l’écoute de la chanson, et en somme, quelque chose d’aussi rare qu’une couleur est conféré à « Jenny Wren ». Ce long détour nous ramène à Reuben Bell, et à son chef-d’œuvre, le nocturne « It’s Not That Easy ». Le génie se manifeste dans la place choisie pour l’accord Italo-Américain : la première place. Comment est-ce possible ? Ne faut-il pas faire précéder l’accord merveilleux d’autres accords plus utilitaires ? En vérité, oui. Mais la séquence d’accords ici employée est assez brève pour qu’on saisisse au plus vite la nature de l’accord magnétique, et celui-ci, mes amis, occupe la première position. Chaque retour de la boucle se compare ainsi à une dague plongée dans notre cœur. La réverbération de la guitare (« la réverb ») aux notes égrenées mime sans doute l’écoulement du sang, et le crissement presque synthétique des cuivres, pur surgissement, formerait le soubresaut. Il s’agirait d’un crime passionnel, ressassé dans la mémoire de sa victime. Et si le chant implorant de Reuben Bell présente des similitudes avec celui de Tim Hardin en 1969, alors il ne peut être question que du ressassement d’une âme meurtrie.

Reuben Bell a également été l’auteur de : « You’re Gonna Miss Me », « Another Day Lost », « Hummin’ A Sad Song », « Too Late », tous titres magnifiques relevant, eux, d’une certaine délicatesse du sentiment, d’une tristesse bien tempérée, pour tout dire Italo-Américaine (l’ardeur sentimentale de l’Italo-Américain n’est pas réfutée, mais il faut ajouter la condition qu’à cette ardeur du propos fasse écho une construction d’envergure, comme dans le pharaonique « Let It All Out » de The O’Jays). « It’s Not That Easy » appartient à un nouveau régime, celui de la violence instantanée et aussi verrouillée du Psycho-Batave sublime.

Reuben Bell - It's not that easy

Reuben Bell - Another day lost


Par M. Poire - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 9 octobre 2006

            Dans quelques-unes des meilleures pages de Nick Tosches, on peut lire l’histoire du duo Ming & Ling, dont on ne sait s’il a bel et bien existé sous une forme une et souveraine, tant il est vrai qu’au même moment coexistaient dans des Etats fort éloignés les uns des autres des formations baptisées Ming & Ling. Comme le souligne l’auteur, l’important réside dans le concept de « péquenaud chinois aux costumes bigarrés », racine commune et suffisante de toutes les incarnations du duo. La musique américaine, poursuit Nick Tosches, est ainsi traversée d’un fantastique courant de travestissement qui met en jeu les identités régionales, les tribus et les peuples, et dans cette mascarade, les traits les plus pittoresques étaient bien sûr triomphalement élus entre tous. Or, jamais, et cette condition s’avère providentielle, ce désir de revêtir les frusques mandarines, d’agrémenter les chansons de notations et de sonorités exotiques, ne fit renoncer les musiciens Psycho-Bataves à ce qu’ils avaient inventé. Notre théorie de l’Orgue du Fantôme suggère que le phénomène pourrait désigner une tendance globale des arts narratifs et musicaux britanniques, à savoir une rêverie puérile sur les terreurs étrangères, spécialement orientales, et un attachement puissant aux formes nationales.

                   

 

            L’homme du Maine éprouve-t-il son altérité de manière plus intense au contact du porteur d’eau égyptien qu’à celui de son cousin de Californie du Sud ? Il semble que les sortilèges de l’Orgue du Fantôme aient trouvé une expression saisissante à l’intérieur du territoire américain, dans les limites d’une histoire américaine, les littoraux développant une dynamique légendaire et fabulatrice telle qu’entre l’Empire britannique et ses colonies. Dans une symétrie idéale, l’Ouest américain figure ici la contrée merveilleuse que l’Est révèlera à son mystère inconscient. Et la musique Surf en sera le moyen. En ses terres, le Surf revêt une signification univoque : de n’importe quelle façon, classique comme celui de The Revels, furieux comme celui de Johnny & The Volumes, sophistiqué comme celui de The Beach Boys, le Surf est une manifestation héroïque d’aise, de souplesse et d’ivresse. Il s’agit d’une musique de fête, fondamentalement, même lorsqu’elle sert de support à des évocations nostalgiques. Le Surf célèbre. Pour des raisons climatiques, historiques et esthétiques, l’homme du Maine ne sait pas célébrer, mais sa longue familiarité avec la brume et l’angoisse, avec l’Océan surtout, noue entre lui et le Surf des liens authentiques, puisque le Surf comporte cela qui ne se découvre qu’au seul Surfer et que ne tolère absolument pas la culture californienne : une stase inquiète, détachée de la liesse, de la fête permanente, de la béatitude. Alors le Surf n’atteint à la connaissance de lui-même que par un nécessaire détour par où l’on ne surfe pas, mais où tout de même, le voisinage d’un Océan nous apprend quelque peu ce qu’il est. Dès qu’un embryon de culture lie son destin à une terre particulière, il ne peut engendrer à long terme qu’une création stéréotypée, mais il faut que la culture en question abrite en elle un élément inaperçu du grand nombre, un élément connu des seuls praticiens. Dans le cas du Surf, même cette stase inquiète que nous indiquions ne constitue l’expérience que des seuls Surfeurs, et nul musicien californien ne l’envisage. L’homme du Maine l’a envisagé.

            Ce dernier n’a pas inventé une anti-Surf music, en niant les valeurs qui la définissent, il a plutôt pris en charge sa part négative et intime. Il a renvoyé le Surfeur non pas à son image populaire et épique, mais à son être contrarié, entre suspens et contemplation. Deux compositions (il doit nécessairement en exister davantage) emblématisent ce brusque regain d’intériorité : « Restless Tides » par The Infernos et « Sunset » par The Monterays. Techniquement, toutes les caractéristiques du genre sont inversées, sauf, bien sûr, la référence à l’Océan, et toute une panoplie imitative (mais qui n’est plus la même) : lenteur du rythme, suites d’accords amples, presque planantes, domination des graves, ruptures conçues comme des évanouissements, peu de compacité dans les sons. Loin du Maine et de la Californie du Sud, mais tenant néanmoins plus du premier que de la seconde, la Louisiane, elle aussi, a offert un exemple de ce Surf marginal. Qui d’autre que les plus prodigieux rythmiciens au monde, The Meters, pouvaient paradoxalement donner forme à la quasi-disparition, au murmure, à la dématérialisation, dans « Stormy » ? Cette musique née dans l’Ouest et transfigurée dans le Sud peut légitimement être baptisée Northern Surf.

 

The Infernos - Restless tides

The Monterays - Sunset

The Meters - Stormy           


Par Jean-Pierre Paul Poire - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mercredi 23 août 2006
            Nos amis Vieux-Loups qui souvent sont en réalité nos tendres pères font consister le sel de leur manière dans le riff. Et le  riff  suscite la possibilité d’une généalogie, à l’image du « riff » kinksien 1964. Certains rythmes jouirent de la même fécondité, ainsi le Diddley Beat, épuré néanmoins des glorieux maracas de Jerome Green. Le son des guitares byrdsiennes se retrouve à chaque angle de la discothèque de DJ Demetrius Jackson. Afin de satisfaire une production intensive, le triumvirat HDH lia sa portée par une commune ligne mélodique, tout juste modulée pour éviter l’accusation d’auto-plagiat. Enfin, en deçà de l’emprunt mélodique, plus dissimulable et exigeant un grand savoir-faire, la duplication de suites d’accords nous intéresse ici, attendu que cette duplication n’entraîne pratiquement jamais une répétition de la mélodie initiale. Personne n’ignore la suite d’accords qui tapisse les très grosses balades internationales humanitaires : do-sol-la mineur-fa. Ni celle qui vêt à la fois les torch-songs des années 1950 et plus tard de la Deep Soul, aujourd’hui déconsidérée : do-mi-fa-fa mineur, et variation courante, sol dièse au lieu de fa mineur. Il est une suite, très oubliée, pour laquelle j’affiche une certaine préférence, et dont la sphère d’usage se limite peu ou prou à la Soul du Nord : elle consiste à s’appuyer sur une note de basse immuable et à enchaîner les accords de mi-sol-la ; l’ajout d’un do, ou plus vicieusement, d’un la mineur 7 est une pratique régulière. Cette suite tient son pouvoir particulier de la note unique de basse, jouée en continu, si bien qu’immanquablement, et peu importe ce que nous hurle le chanteur, les deux mêmes sentiments d’héroïsme et de menace (dirigée contre l’interprète lui-même) emplissent notre esprit. Leur co-présence annule les effets gênants que l’un d’eux pourrait avoir s’il était livré à lui-même, et l’on sait que l’héroïsme pur, c’est The Iron Maiden [1]. M’accuserait-on de me repaître d’un paradoxe typiquement Pédé Progressif que je rétorquerais qu’un héroïsme poussé en ses termes, bien au-delà de sa pureté, dans son essence-même, doit s’inquiéter de son propre mouvement et s’effrayer de sa propre combustion. La suite d’accords héroïco-menaçante est  d’abord illustrée par « (I Know) I’m Losing You » de The Temptations. Elle s’espace de plages d’imminence, sinistres à souhait, dans « Lonely For You Baby » de Sam Dees.  Elle vibre d’un chœur de prêtresses vaudou et d’une basse « massive » dans « Ain’t No Danger » de Clifford Curry. On l’entend toujours, mais quelque peu policée et diminuée, dans « My Love Is Getting Stronger » de Cliff Nobles, et dans le refrain de « Testify » de Johnnie Taylor qui sacrifie cependant l’immuabilité de la note de basse. La brutalité originaire du geste était donc déjà un souvenir dès 1969. Ce souvenir vaut toujours mieux que le néant actuel, qui démontre assez la pleutrerie de ses musiciens.
 
 
 
 
 
 
 


[1] Maiden était au top en 1983.

Par M. Poire - Publié dans : Essais épars - Voir les 5 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 11 octobre 2005

      L'Islande ne fascine plus personne, terre sans âme pour hommes sans coeur. Aujourd'hui refuge chic pour informaticiens et vidéastes à lunettes rectangulaires, sexy comme un mannequin anorexique en moufles ; l'Islande n'a pourtant pas toujours eu la patine pédé progressif qu'elle brosse aujourd'hui fièrement.

      N'oublions pas qu'on y buvait des alcools forts dans le crâne de son ennemi, à l'époque où les Islandais ressemblaient davantage à Ernest Borgnine qu'à une publicité pour agence publicitaire.

 

      Puis, avec Thor's Hammer dressés dans la tornade, c'est la traditionnelle et rassurante histoire du groupe éclos avec la deuxième vague du rock'n'roll : au départ influencés par The Shadows, à tel point que la première formation est baptisée The Shadows (mais en Islandais : Skuggar), le groupe connaît un remaniement lorsque le chanteur se fait opérer des amygdales. puis un voyage à Glasgow du guitariste avec son équipe de foot verra ce dernier acheter son premier album des Beatles, sésame pour un renouvellement magique du répértoire du groupe, devenu soudain grenier Psycho-batave. Puis c'est le film à la "Hard day's night" : "Umbarumbamba".

      D'après la tendance des producteurs de l'époque à neutraliser les impulsions les plus mortifères en les muant en farce souriante, on peut dire qu'"Umbarumbamba" est un film bien en deça de sa bande-son, soit quatre morceaux, quatre cercles de l'enfer islandais : colère crasse ("I don't care"), ennui teinté d'illusions ("Better days"), brutalité paysanne ("The big beat country dance") et sentiment d'inanité ("My life"). Quatre morceaux qui en fin de compte disent merveilleusement l'adolescence mais moins bien qu'un cinquième, "By the sea", écarté du projet final, probablement par un producteur vieux loup.

      C'est pourtant cette chanson qui traduit le mieux ce moment de la vie où la douceur maternelle se mêle de rouge et qu'on prend conscience qu'à trop étreindre on étrangle. C'est sur ces accords de guitare sèche emballés par une batterie trop pressée, heurtée comme dans un bus bondé, que s'entrelacent deux voix qui semblent elles aussi se dépêcher de vouloir.

      Et c'est toute la force de ce morceau, magnifique témoignage de la tendresse primitive, du feu intérieur Psycho-batave qu'éprouve l'adolescent quelques secondes dans sa trop longue vie.

(Vous pouvez écouter le morceau "By the sea" dans le module musical en haut de la page)

 


Par JEANPOP II - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 13 septembre 2005

          Messieurs,

          L'un des vôtres a récemment déposé dans ma boîte à lettres un disque compilant des chansons tristement francophones des années 60, cadeau que je n'aurais jamais accepté en mains propres, à plus forte raison en public.

          Mais parce que je suis sociable, et parce qu'il ne faut jamais vexer un vieux loup, j'ai écouté le disque  et j'aurais pleuré de honte si je n'avais la certitude que seules comptent les larmes de joie lors de l'assaut final. Le moment le plus pénible, obscène et révélateur fut "la fermeture éclair" par une certaine delphine, qui éhontément reprend le fond instrumental du délicieux "In the past" de We The People en se contentant de substituer à la candeur inquiète de la voix de Wayne Proctor son grasseyement de charcutière.

          Je n'avais pas fini de ronger mes ongles : le morceau, le lambeau devrais-je dire, charriait toute la vulgarité d'un dimanche de pluie aux puces de Saint-ouen. La dimension fantasmatique des paroles de We The People était gommée au profit de la mode rance telle que la "détourna" andy ouarolles. Wayne Proctor rêve à voix haute, delphine, qui est aujourd'hui morte, faisait du shopping.

 

We The People, citoyens Psycho-bataves

         

          Non, amis vieux loup, resaisissez-vous...

         Chez We The People, cette obsession cristallisée des temps anciens se retrouve formulée musicalement dans une autre chanson, chef-d'oeuvre du groupe versant Wayne Proctor, "Saint John's shop", d'un brun de candélabre, qui aux côtés de "My true love" de Bobby Fuller et de "Frozen laughter" de The Rising Storm figure parmi les sommets de la ritournelle médievale sixties. A travers cette chanson, c'est le droit à la sentimentalité, à la suspension, à rester ailleurs, que nous revendiquons, pour nous, pour le groupe et pour vous. Non, une chanson de 1966 n'a pas d'intérêt qu'à condition de rappeler l'efficacité grossière de celles de 1977. Non, la tendre face B n'est pas qu'une obligation mercantile pour flatter l'oreille après l'assaut mené contre cette dernière par la rugueuse  face A. Non, la profusion mélodique n'est pas valable moyennant un recul ironique ou un esprit de farce, bien au contraire. 

          Vous serez Psycho-bataves le jour où vous écouterez aussi les faces B. Le jour où vous accepterez que votre vie s'épuise en rêveries.

        

 

Par JEANPOP II - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 15 août 2005

1. La Naissance

 

En 1964, Marvin Marty, adolescent gauche et impopulaire, étudie le cinéma à l’Université de Virginie. Il ne montre guère de disposition pour les compétitions sportives, encore moins pour les batailles électorales et ne parvient pas à intégrer la moindre fraternité : même étudiant de troisième année, il est rituellement insulté par les nouveaux venus qui gagnent ainsi le droit de rentrer dans leurs clubs respectifs. Marvin Marty sait au fond de lui-même que ces rebuffades tendent à prouver qu’il ne finira pas sa vie dans la peau d’un square et qu’elles le destinent en outre à devenir une Légende dans son Etat natal. C’est pourquoi Marvin Marty devient le premier organiste des inoubliables Talismen. Or ceux-ci ne pouvant souffrir sa laideur et son grand âge (23 ans) l’évincent avant l’enregistrement du légendaire « She Was Good » dont il co-signe néanmoins les paroles. Cet échec signe le début de son implication totale et effrénée dans la connaissance et la pratique du cinéma. Marvin Marty, qui a très tôt constaté chez lui l’absence de tout charisme, songe combien douce et ferme doit être la sexualité d’un metteur en scène quand on la compare au brusque déchaînement de la sexualité d’une Légende dans son Etat natal. Cette pensée tiendra lieu de consolation et bientôt de credo esthétique. En 1981, sur le tournage de son dernier long métrage Have Some More Wine, Suzy Joe, Marvin Marty, que la mort va faucher dans quelques mois, déclare : « Oui, l’instant Psycho-batave m’a toujours fui. A la place, j’ai imposé une rigueur et une concentration, qui, elles, ont au contraire toujours fui mes modèles. » Marvin Marty puise l’essentiel de ses références dans le cinéma de la MGM et dans celui de la RKO. Il méconnaît ou affecte de méconnaître les cinémas européen et asiatique, à l’exception de Mario Bava et d’Akira Kurozawa. Plus saillant, il se tient à l’écart des débats théoriques qui passionnent alors ses camarades et pendant que le journal des étudiants glose sur Robert Bresson et la morale franciscaine du travelling avant, Marvin Marty, cocaïnomane dès l’été 1966, se repaît de films de cavalerie et de pirates des Mers du sud.

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Par M. POIRE - Publié dans : Essais épars - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 14 juin 2005

"J'ai toujours perçu la france non seulement comme un miroir inversé de l'Italie, mais bel et bien comme sa poubelle, et je n'hésiterai plus à affirmer ceci : le Fascisme est plus pictural, musical, esthétique que le gaullisme." Eugène Gong, La Bouche Pleine

 

Franco Nero s'apprêtant à décimer la france

 

   En Italie  En France
 mai 1958  Federico Fellini se lève en pleine nuit pour entreprendre l'écriture de "La Dolce Vita".  Arrivée au pouvoir de charles de gaulle.
 1962  Les futurs membres du groupe Noi Tre se rencontrent à Florence un jour de haut soleil.  Tournée de jacques brel en alsace.
 1964  Umberto Scarpelli réalise le délirant "Géant de Métropolis", mélangeant savants fous, civilisation perdue et rayon de la mort, dans un souffle poétique inédit.   philips lance une nouvelle marque de fer à repasser.
 1965  The Ranger Sound enregistrent le brutal et psycho-batave "Ricordami" et se séparent aussitôt.  Graham Gouldman, grand compositeur "touches blanches" Anglais, refuse que les chas sauvages reprennent son sublime "Going home", que ces derniers comptaient renommer "me r'vla au bercail".
1966  Tournée de The Tormentors à travers le seul pays qui a su reconnaître leur génie.  Début à la télévision du chanteur fantaisiste michel polnaref.
 1967  The Primitives, groupe freakbeat Anglais, se reforme en Italie autour d'un nouveau chanteur inspiré par Sean Bonniwell.   eddy michel renvoie son bassiste, jugé par lui "trop intello".
 1968  Les acteurs psycho-bataves Lou Castel et Gian-Maria Volonté sont bannis d'Italie pour idéaux révolutionnaires. Maurizio Graf, le Scott Walker Italien, les suit dans leur exil.  andré raimbourg, dit bourvil, est nommé chevalier des arts et des lettres.
 1969  Le psycho-batave perverti Lucio Fulci expérimente le goût de la viande humaine, matrice de son oeuvre à venir.  Rien.
 1974  Dario Argento invite Dennis Wilson à Rome en vue de lui confier le rôle principal des "Frissons de l'angoisse". Le chanteur convole avec la femme du cinéaste et l'association est violemment interrompue.  johnny halliday est invité à l'anniversaire de la veuve pompidou. Il lui offre un livre de son mari qu'elle possédait déjà.
 1975  Adriano Celentano, seul chanteur Italien désagréable, enregistre son chef-d'oeuvre, une reprise de "Stand by your man" de Tammy Wynette.  Ronnie bird, le seul chanteur français à peu près décent, se retire de la musique et lance son entreprise de matelas aux Etats-Unis.
 1992  Voyage de Jean-Pierre-Paul Poire, encore enfant, à Rome, où il croise Michel Piccoli expliquant nerveusement à des importuns qu'il n'est pas le fameux acteur français mais un honorable citoyen Italien.  "Bonne année" pour le vin dit "sancerre".
 2002  Le label Misty Lane réalise le sublime  en sortant l'intégrale de The Dovers.  Mort de philippe manoeuvre à nogent-le-rotrou, où il est poignardé par un fan. 
 2005  Sortie de l'album de The Mojomatics, dignes descendants de The Pretty Things et The Brogues.  Le prix Jacques Pouillot est décerné à Michel Boudin pour son roman "Le sentier du bon-vivre".
 11 juin 2005  Le psycho-batave en marche.

 Jeanpop2 croise Lou Castel dans un bus parisien. Recroquevillé, malade, comme au bord des larmes, le grand acteur serre la main d'une femme brune au profil de vampire.

 

 


Par JEANPOP II - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 1 mars 2005

              Le lyrisme des deux derniers disques de The Impressions ne repose pas seulement sur les compositions de Curtis Mayfield. Il naît en grande partie de leur sonorité étrange, qui allie le goût classique pour la luxuriance et l’espace avec la puissance sans partage des cuivres et du jeu de guitare. C’est à la fois une musique d’arrangeurs, portée sur l’emphase, parfois académique, et une musique vivante, où l’instrument, plus du tout considéré comme pièce du dispositif orchestral, sort de ses rives, ou presque. A la différence du j***, auquel un lecteur malveillant ne manquera pas de penser, il n’y a aucun solo dans la musique de The Impressions, aucune mystique de l’expression, aucun voyage intérieur. Rien de stupide. Car l’instrument se met au service de l’ensemble, même s’il le fait en rugissant. Une mélodie jouée par le violon s’insère dans la chanson dont elle sera l’indicateur du drame, un chœur de trompettes voudra élever le sentiment et souligner la fierté du chant au moment du couplet. C’est toujours l’air qui justifie la participation des instruments, en quoi l’art de The Impressions relève apparemment d’une conception classique de la poésie : la représentation idéale d’un concept de la nature dont la réalité empêche le plein et harmonieux développement. Mais, dès lors que la représentation rompt avec l’idéal, l’équilibre des parties, qu’elle recherche la déformation, l’amplification au profit de l’intensification des traits, nous entrons dans autre chose, qui est l’art maniériste. The Impressions, maniéristes de la soul. Comprenons bien que l’art maniériste reste un art de la représentation, qu’il ne se prend pas lui-même pour objet, qu’il rejette toute transcendance et toute intériorité à la fois, bref qu’il se distingue du goût moderne. Le maniériste est simplement celui qui, pour nous parler de la nature, choisit de la styliser à l’extrême, souvent sur le mode de l’amplification (The Impressions mais aussi Brian De Palma). Voyez à quel point je ne doute pas de ce que j’écris.

 

 "Mickael Jackson est innocent" Fred Cash

           

            « My Deceiving Heart » est l’aboutissement de cette recherche ornementale. Au contraire d’une ballade de Paul McCartney, classique en ce qu’elle équilibre ses forces et vise à la plénitude d’un sentiment, produisant ainsi un effet de lissé, une ballade de Curtis Mayfield, un peu comme une ballade de The Band que chanterait Richard Manuel, comporte des accents, des notes italo-américaines, si bien que le sentiment est généré par la quantité de traits plutôt que par la qualité idéale d’un ensemble. Il s’agit pour Curtis Mayfield de graduer le sentiment là où Paul McCartney préfère l’exposer dans ce qu’il a d’achevé. Illustration : « Hey Jude » terrasse par la séquence mélodique toute entière ; « My Deceiving Heart » chavire d’abord par l’introduction vieux loup à l’orgue et au piano, ensuite par le riff de guitare et la cadence qu’il suscite, enfin par le soutien du chœur, et plus généralement, par l’irrégularité du chant de Curtis Mayfield. Cet amoncellement (incomplet) des traits, plus que le continuum mélodique et harmonique, excellent de toute manière, fait la beauté maniériste de la chanson. La succession de trouvailles, d’éclats, la volonté constante et pathologique de faire couler les larmes, non sur la durée mais dès l’apparition de signaux, la couleur unique et aveuglante des arrangements, telles sont les conditions d’un art maniériste, superlativement remplies par « My Deceiving Heart ». Non, il ne s’agit pas de variété, parce que tout ici, sans être boursouflé, aveugle par la grâce et le luxe des moyens mélodiques, incompatibles avec l’indigence de la variété sur ce plan, par la splendeur et le règne des arrangements, qui comme dans un film de Vincente Minnelli doublent toutes les scènes, par la profusion d’harmonies enfin –là, plus de comparaisons, le secret s’est perdu à mesure que se mettait en place la tyrannie mortelle de la variété. Quantifier n’est pas alourdir et tant que la confusion sera faite, des imbéciles, ceux-là même qui vous chantent les louanges de leurs « Otis », « James » (le génie de ces deux-là ne souffre pas qu’on les traite en intimes)  ou « Aretha » (fossoyeuse de la soul, pourvoyeuse de j*** soft aseptisé dont la musique inonde n’importe quel film familialiste ringard avec Robin Williams, mère de monstruosités frigides comme Alicia Keys qui ne sert que des clichés sentimentaux faisandés et qui ne mérite absolument pas qu’on la respecte, et là l’horreur un temps propagée par le Philly Sound doit être incriminée, destructrice de tout ce qui a été beau et psycho-batave dans la soul music, Aretha,  prisée des directeurs de chaînes de télévision, des festivaliers ignares et de Bill Cosby, qui éclipse depuis bientôt quarante ans Betty Harris, Della Humphrey et Gwen McRae, qui a sacrifié la soul music à l’usure du rock business, qui est apparue dans le désastreux Blues Brothers), puisqu’ils sont les gardiens de la tradition et de l’ordre, jugeront que The Impressions sont un orchestre de variété. Cela est intolérable et vous mourrez tous.


Par BLAIZE OPOULOS - Publié dans : Essais épars - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 28 janvier 2005

       S’il paraît raisonnable de lui préférer M. Lennon lorsqu’on est jeune, il est sage et philosophiquement vrai de chérir en M. McCartney le maître absolu du songwriting. Je ne nie pas que M. McCartney, malgré « Helter Skelter », « I’m Down », « I Saw Her Standing There », « Drive My Car » et d’autres, soit avant tout un auteur de ballades et ajoute que c’est une gloire indicible que de savoir composer des refrains sentimentaux. L’ironie carnassière de M. Lennon ne lui permit jamais d’atteindre les cimes mélodiques de son partenaire d’écriture. Bien au contraire, dès 1966, M. Lennon sacrifie une partie de son génie en adoptant la triste mode hindouisante du moment. On sait qu’il acheta « Le Livre des Morts » dans une boutique chic du centre de Londres, et flatta ainsi dangereusement l’inclination du seul Beatle détestable, Georges Harrison, pour la méditation transcendantale. A cette époque, M. McCartney orchestre « Eleanor Rigby », pierre de touche de la pop baroque et pendant que ses camarades folâtrent comme des hippys millionnaires (curieux petit univers sur lequel règne l’auteur de What ? : Roman Polanski), notre ami œuvre en compagnie du vénérable Georges Martin dans la composition de bande-sons. Là encore, M. McCartney démontre qu’il est un homme de l’éternité, puisqu’au lieu de prêter son concours à de débilitantes oeuvrettes psychédéliques, il choisit des drames et des comédies nostalgiques.

 

 

       Si l’on se réfère maintenant au disque le plus populaire des Beatles, on notera que M. McCartney fait mine de participer au courant dominant, celui du pré-psychédélisme, ses concepts-albums et ses costumes chatoyants ridicules, tout en enregistrant des chansons courtes, polies et acérées. Il laisse son apparence se conformer aux canons contemporains (et en exagérant cette conformité) et continue dignement à égrener ses joyaux mélodiques. Son ascendant sur M. Lennon, qui compose pour l’occasion ses chansons les plus futiles, est évident en cette année 1967. Les partisans de ce dernier invoquent deux années, pendant lesquelles M. Lennon l’emporterait sur son rival : 1964 et 1968. Ils admettent qu’en 1963 puis en 1965 (la meilleure année des Beatles), les deux hommes, qu’ils collaborent ou bien écrivent chacun de son côté, fournissent un nombre équivalent de chefs-d’œuvre. Pour l’année 1964, M. Lennon est quantitativement prolifique mais il n’est pas l’auteur de « Things We Said Today », de « And I Love Her ». Aurait-il eu l’audace de chanter dans une répétition hallucinatoire les vers : « And if you saw my love/ You’d love her too/ And I love her » ? Les historiens, incapables de comprendre l’ancien lyrisme, préfèrent disserter pesamment sur la « crise dylanienne » de M. Lennon… Pour l’année 1968, année du retour en grâce de M. Lennon, M. McCartney, de son côté, découvre qu’il est le plus grand auteur de torch-songs au monde. « Hey Jude » et « Junk » en portent témoignage. Ce don s’exacerbe pendant l’année 1969. Rongés par l’influence pernicieuse de Georges Harrison, homme mal aimable, les Beatles sont prêts de se séparer. Toutes les ballades de M. McCartney réussissent alors l’alchimie du particulier et de l’universel. « Two Of Us » se présente à la fois comme le récit ému des frasques de deux jeunes Anglais, le dernier regard sur l’existence irresponsable d’avant le mariage, et comme le rappel d’une ancienne complicité volée en éclats. Le commentaire serait redondant pour l’inoubliable « The Long And Winding Road » : même alchimie, difficile à atteindre pour M. Lennon qui, belle affaire, commence alors sa cure de « cri primal ». « The Long And Winding Road », dès son titre, plante un décor romanesque sentimental définitif dans lequel on reconnaît sans peine un des grands motifs imaginatifs chers à Julien Gracq. Au contraire du cliché, le grand motif imaginatif est immémorial et la pureté de ses contours fait que son sens est inépuisable, toujours réinvesti par le cœur du poète. « Penny Lane » s’en approchait, seuls le pittoresque, le démon du détail, l’en éloignaient. Mais « The Long And Winding Road », mes amis, c’est tout à la fois des romanciers comme Wilkie Collins et Thomas Hardy et des chanteurs soul comme James Carr et O.V. Wright. Longue route, battue par le vent, nuit profonde, que peu à peu la pluie décille, et qui chaque fois me conduisent à ta porte. Pareil degré de poésie se refuse à la plupart d’entre nous, et c’est pourquoi M. McCartney est bien le meilleur.


Par Blaizopoulos - Publié dans : Essais épars - Voir les 7 commentaires - Ecrire un commentaire

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