Jeudi 3 juillet 2008

Mardi dernier je marchais le long du fleuve, dans le contrebas des quais, parmi des fanes plus hautes qu’un homme, quasi préhistoriques, des orties gigantesques, des roseaux, toutes sortes d’herbes folles, sur un sentier bien marqué… pas de quoi se perdre, mais de quoi sentir, voir. Sentir aussi quelque chose de sombre se tendre sous ce ciel d’été qui cherchait querelle aux verbes, aux mots, aux roseaux que je voyais, à la transfiguration préhistorique que je faisais de cette lande : ma mélancolie première, matinale… Il faut aussi ajouter à ces pas une chanson qui persistait à mes lèvres, que ma gorge imitait, que j’aimais. Et toute a fait ronde, frémissante comme une eau : la solitude de cette chanson pour ma seule gorge. Mais j’oublie quelque chose. En vérité il y avait trois chansons dont j’emmêlais les phrases, les airs, les souffles… et elles étaient dans l’ordre de leur apparition Leaning on you (the Yo-Yos), Diamonds and gold (Willie & the Walkers) et Laugh laugh (Beau brummels), belles, farouches, parce que ma langue n’en récitait que des bribes, et quelles bribes, mais aussi comme un brelan tombe en main dans une partie de carte, un atout de taille pour ne pas se coucher et peut-être au bout rafler la mise. Au bout du compte une seule persista, et je faillis vaciller avec.

Ce matin là je m’étais éveillé avec d’étranges humeurs. Et j’avais tour à tour écouté les chansons, la larme à l’œil, sous l’enceinte grande ouverte, écouté à tue-tête pour faire enfler ma force. Je sortais de ma chambre comme une bête de sa cage avec mon bouquet de paroles. Etrange comme une fois dans l’air, le dehors, tout d’une chanson manque. Comme son physique manque. Comme elle est simplement absente du décor, du présent. Car une chanson a un corps. On n’y pense jamais, mais c’est pourtant vrai. Et les corps de ces chansons, là, pendant cette marche s’étaient volatilisés. Car ce corps, qu’il soit gravé sur vinyle ou dans d’autres plastiques, c’est un corps invariable, toute la mécanique, la géométrie de son orchestre est inimitable avec la bouche. Voilà pourquoi l’on chante si souvent dans sa tête. C’est trop compliqué à rendre. Trop intense, il nous faudrait plusieurs voix. Nous en avons une.


Celle de Willie, de Willie & the Walkers, pendant Diamonds and gold je l’aime parce qu’avant chaque phrase on peux l’entendre reprendre et perdre son souffle, moduler l’intensité dramatique de la chanson, poser sans mot aucun ce qu’est la mélancolie, la fatigue, avant même que la phrase n’ait été dite. Quelque chose de presque animal, un soupir, un tremblement. Qu’on entend respirer. Je calais mon souffle au sien, mes pas au rythme de la caisse claire, et des chansons adorées quelques minutes plutôt, il ne me restait plus que cela. Alors parmi les fanes géantes, les orties, j’ai voulu voir passer l’une de ces libellules grandes comme des aigles qui hantaient les jungles préhistoriques, qu’elles me rapportent le corps de Diamonds and Gold. Le parallèle me séduisait. S’il devait rester quelque chose d’humain en moi dans vingt, cent ans, je faisais le souhait que ce soit la respiration de Willie, sans l’orgue, sans la caisse claire, mais avec sa mélancolie chantée. Comme de la jungle ici n’est resté que les fanes, non les libellules, parce qu’elles tremblent, imperceptiblement, toutes, comme un chorale sauvage au milieu du bruit. C’était en réalité un moment parfait pour disparaître, s’effacer du paysage et du corps des choses et du mien. Ou redevenir deux, amants, et se susurrer les mots de Diamonds and gold. Une tentation dont la chanson témoigne à merveille.


Willie & The Walkers - Diamonds & gold
 


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Lundi 10 décembre 2007

On peut littéralement enlever des chansons, les arracher à la terre, au soleil, les soutirer aux cactus, et même à un chien, les extorquer à l’amour – évidemment malheureux – d’une femme, les dédier à sa parenté, ses enfants… Je veux dire : Partir du Crée – inachevé – et en quelque sorte le louer mais peut-être aussi, surtout, le parer d’un vêtement d’images. Images toutes naturelles, humaines, aux auditeurs, bref images où l’on a pied, où l’on se reflète. Et c’est fort rassurant et beau d’avoir pied quelque part, où l’on communie, l’on pleure, l’on respire mieux. Alors, c’est inévitable, certains destins d’hommes n’ont pas la chance de louer, de remercier, d’aimer, et je veux voir dans I’m a young man d’Eddie & Ernie. (1965. Eastern Records.), une toute autre expression du genre au cours de laquelle une chanson ne s’appuie sur rien, n’enlève ni ne prélève rien à personne, mais sacrément va s’élever du néant et lui rendre d’un manière imparable son excommunication, lui crier son désir. Quant à moi, j’avouerai que pour en parler, les images me seront d’un grand secours. Sinon, quels mots nous resteraient-il après une telle traversée ?

 

En effet, il ne faut pas moins de douze mesures et sept phrases à Eddie & Ernie pour plonger I’m a young man dans une détresse nouée, serrée, parfaitement close, une ténèbre insurmontable. Ecoutons les. Un piano est là qui entonne une mélodie grave et comme flottante, allongée, ponctuée d’une basse poisseuse, trempée sous une valse de pluie que maintient une cymbale. Puis les murmures voluptueux, inauguraux, des chanteurs, muent pour dire ceci qui est simple et intolérable :

 

I’m a young man I need some love

 

I’m a young man I need some love

 

Help me Somebody

 

I’m a young man I need some love

 

Baby

 

I’m a young man I need some love

 

There's one more thing I want to  say

 

Et là, à peine cinquante secondes sont passées… Moi je suis à terre. Mais j’imagine très bien l’océan poisseux où flotte leur nef perdue. Et ces deux là, éclairés à la leur d’une lampe tempête sous l’averse et la nuit, n’ont hélas que ces mots à dire, à déplorer de ne pouvoir les dire à personne, sinon Quelqu’un. Ce terrible Somebody impersonnel, inconnu… Et s’il n’existait pas ? Je dois dire que si ce premier passage n’était pas prolongé d’une minute trente supplémentaire de musique, je saurai dire à mon tour : Ça y est, c’est la fin ! Le chant du cygne ! Le désespoir est entré net et sans retour. Inaltérable. Seulement voilà, (bien que la suite des paroles perpétue ce registre, l’achevant presque à coup de terribles I want to be kissed and I want to be missed, le justifiant d’un non moins terrible I travel all around the mountain, and i travelled all around the rain and sea, still i need some love) soudain, des voix d’Eddie & Ernie s’échappe une ascension aiguë, inattendue qui, comme les vents déchirent les toitures, font crisser les enceintes, affolent les aiguilles des potentiomètres, transpercent les oreilles et le cœur, comme si leur propos dits avec une élégance magistrale quand il aurait pu, dû être hurlés, avaient atteint leur destinataire. Quel qu’il soit. Et cette inoubliable ascension a lieu deux fois. Une première pour se relever, une deuxième pour faire trembler l’enceinte et peut-être même le fameux Somebody.

 

Evidemment, si l’océan – que j’imagine – qui porte leur nef désespérée peut symboliser les remous sans fonds de leur détresse, la détresse si belle, injuste et incompréhensible du jeune homme sans amour, les voix, elles, verticales soudain, sont de grands courants aériens, de ceux qui balayent les nuages, dissipent une pluie, font frémir l’aube, cette aube qui tarde tant à venir. Et je veux voir dans I’m a young man l’une des seules chansons, à ma connaissance, qui ai soutenu une telle réponse capable d’éclater dans les hauteurs, comme de la lumière. Partis des montagnes, du désert, de rien, n’ayant rien, n’étant plus rien, jetés à la mer, là où les images de Géricault avec son Radeau de la méduse, d’Evariste Luminais avec les Enervés de Jumièges maintiennent encore la détresse des condamnés dans l’obscurité, Eddie & Ernie, eux, en 1965 avec leur seules voix, atteignait à coup sûr un cœur en pleurs, celui de Somebody, le mien, le vôtre à présent. Et ils eurent beaucoup d’enfants.

Eddie & Ernie - I'm a young man


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Samedi 17 novembre 2007

Nous ne détaillerons pas – mais y échouerons comme on s’échoue sous la chanson – la genèse chaotique et géographiquement étirée du Flying Burrito Brothers, cela reviendrait pour solde de tout compte à expliquer comment de père et mère nous sommes la somme malade et irréductible,  circonscrite à sa mémoire tiraillée. Néanmoins, du former band éclos vers 1967 à Boston, nous retiendrons une ombre bicéphale composée des visages de Gram Parsons et Chris Hillman  dont la chanson Dark end of the street fait figure de proue. La proue sirénienne d’un navire jetée en reflet sur l’écume.

 

Il se creuse, à écouter Dark end of the street, non pas une énigme mais des trous noirs. Et qui dissimulent une lignée de couples sombres : Romantiques. Interdits. Paranoïaques. Scandaleux. Comme il y a eu des couples infernaux dans la littérature, dans des bourgades, des quartiers, des maisons. Et c’est ici, dans ce trou noir que s’est terré le couple indescriptible dont il est question le temps de cette chanson : Quelqu’un caresse et chante tout bas. Parle puis geint à quelqu’un d’autre en face, leur amour. Un amour interdit qui pourtant a lieu, la nuit, au bout de la rue, dans l’obscurité, où les néons n’éclairent plus. Et les amants de mystifier cette liaison.

 

Quelle est elle ? Nous le sentons, un rituel passionné, des retrouvailles dangereuses, une sexualité vécue dehors. Une communauté austère qui regarde autour par les œillères des commandements  menace son avènement au grand jour. Qui sont-ils, ces amants ? Nous n’en savons rien. Ils ne sont rien. Rien que l’amour, anonyme. Secret. Interdit. Et alors ? Alors il nous faudra peut-être nous projeter pendant le déroulement des couplets, nous remettre - ou nous démettre - à la place de l’émetteur – cette voix qui avertit – et reconnaître en son destinataire – celle qui écoute et acquiesce – la personne qui nous a été confisquée. Et là est une beauté immense. Elle ne plaide aucune cause. Incestueuse, pédéraste, adultère, extra raciale, envers et contre tout dogme… qu’importe, le vol est là. Vol du You and me, ses ponctualités, sa persuasion douce, son anonymat, ses rendez-vous. At the dark end of the street n’envie aucune autre forme d’amour. Il sera chatié : We’ll have to pay for the love that we stole. Il y a ce dialogue voluptueux des voix. Le lead et les backing vocals assemblés. Chaque parole lorsqu’elle se termine est reprise par une guitare qui a autant à dire, et les deux d’avancer ainsi, l’un après l’autre dans l’obscurité. Jusqu’au jour. Où l’interdit réinstaure entre les deux amants l’anonymat. Voici les arcanes de cette fugue. Mais, à y réfléchir, des arcanes évidentes.

           

            Creusons. Dark end of the street dans son lancinement, sa verve a quelque chose de beaucoup plus fantomatique qu’il n’y paraît. Lors du dernier couplet if you take a walk downtown / and find some took to look around / if you should see and I walk on by / oh darling please don’t cry on assiste à cette éventualité : celle que ce couple secret, dans cette ville qui les sépare le jour, est contraint à jouer la comédie s’il advient que les amants aient à se croiser. La comédie ou être surpris, dévoilé, humilié ou condamné, à mort, au grand jour. Et là est à chacun des amants un pli à prendre, une gestuelle à dissimuler. Des larmes à contenir. Or, dans le temps de cette chanson qui nous étrangle, c’est davantage que la tristesse, la comédie, la mort qui attend ces deux amants, c’est – qui a plus large envergure et qui les recouvre tous – l’aura noire de la séparation… Tout amour est voué à la séparation. Que l’aimé(e) vous délaisse pour un(e) autre, qu’il meurt, qu’il voyage loin de vous et longtemps, qu’il cesse même de vous aimer est c’est la naissance d’un fantôme : d’une rêverie brune, parfois percée d’azur, où les corps séparés s’appellent au travers l’au-delà des cartes, ou s’ignorent, peut-être ne s’approchent, ne se croisent même plus jamais. Cela d’ailleurs que les villes portent de plus fort en leurs rues : l’espoir au détour d’une rue qu’adviennent des retrouvailles, une rencontre. Et alors c’est la langoureuse distorsion que le temps vous fiche en plein cœur : l’attente. Et l’attente est nourricière de telles chansons. Quand le fantôme, lui est éternel, demeure en vous. Je ne connais pas d’autre chanson qui ait aussi furtivement posé dans une poignée de notes et d’accords, la solitude des amants, leur joie, leurs gloussements, qu’une lucidité inexprimable fait agir à l’envers du monde, au bout d’une rue sans lueurs, à bouffer puis apprendre les restes de la séparation et d’avoir l’audace de la chanter en même temps que de copuler.

The Flying Burrito Brothers - Dark end of the street

 


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