Vendredi 22 mai 2009

Le Texas est un état créateur d’espace. Ceux qui en sont originaires ne se contentent pas de l’habiter mais en le chantant le peuplent de fantasmagories.

Le cinéma, de King Vidor à Terrence Malick, a su capter l’incandescence interminable du crépuscule sur les prairies. Deux gigantesques initiateurs Psycho-Bataves, Buddy Holly et Roy Orbison, parvinrent également à en traduire la déraison cosmique. Mais laissons ces titans et intéressons-nous aujourd’hui à deux groupes de petits maîtres, The Five Americans et Neal Ford & The Fanatics.

Les premiers pratiquent un folk-rock exemplairement respectueux des traditions, à tel point qu’ils furent remarqués par John Wayne en personne. Leur qualité intemporelle réside principalement dans une aptitude à jouer une musique bien terrestre sans pour autant toucher le sol. Prenons leur chef d’œuvre, « Big cities », page marmoréenne de poésie américaine. Ce chant d’amour aux grandes villes des Etats-Unis connaît son zénith pendant le munificent pont central, lorsque les chœurs récitent les Big cities une à une, tandis que les instruments atteignent une altitude impériale, dans un mouvement euphorique uniquement égalé par le compatriote Bobby Fuller. The Five Americans sont un aigle et leur vision lentement escamote les choses d’ici-bas.

On retrouve dans « I have thoughts of you » de Neal Ford la même amplitude horizontale, une égale confiance panoramique, seulement on est ici au ras du sol, de l’eau plus précisément tant cette merveille évoque une lente dérive sur un fleuve mercuriel. Avec Neal Ford, le voyage est mental ; les instruments, leur manière de se fondre dans les cavernes languissantes, possèdent une qualité onirique puissamment évocatrice, créatrice d’espace en dedans. Cette chanson est un cygne, et en remontant le courant imperturbable, s’insinue dans notre mémoire toute entière et devient le reflet de notre amour amnésique.


The Five Americans - Big cities

Neal Ford & The Fanatics - I have thoughts of you

Par Peter Bogdanovitch - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 1 mai 2009

D’abord, les faits : un mystérieux japonais (affublé qui plus est d’un nom de femme), débarque en 1968 à New York pour enregistrer un double album sous la houlette d’un producteur dont on préférera par décence taire les antécédents. Le résultat de cette conjoncture improbable ouvre de nouvelles pistes davantage qu’il n’éclaircit celles qu’on s’attendait à fouler. Le double-album est constitué d’un premier disque émaillé de pop-songs furtives tandis que le second ne consiste qu’en deux plages d’une quinzaine de minutes chacune.

Il est difficile de préciser la tonalité ou le genre des chansons d’Harumi. Force est de constater qu’on n’est pas en face de l’horreur stoner flower power attendue et redoutée. Bien sûr on trouvera ici ou là un phaser languissant, un groove de hippie, un quart de ton vaguement indianisant, mais rien de grossièrement exotique dans la forme musicale. Dans ses meilleurs moments (« Don’t know what I’m going to do », « Hurry up now », « What a day for me »), Harumi joue une blue-eyed soul aux muscles fatigués ; cependant l’ensemble laisse une déstabilisante impression d’hétérogénéité, qui ne dérangera que les sots ans cœur, ceux qui ne savent pas distinguer le beau du trivial dans leurs propres rêves. Dans ce disque où l’on ne sait jamais où s’accrocher, fait à l’évidence par un homme accoutumé à ce que le sol se dérobe sous ses pieds, on retrouve malgré la douceur et la politesse de l’ensemble une inquiétude toute californienne. Harumi chante comme le rescapé d’une catastrophe qui tenterait tant bien que mal de raconter le parfum de la mort. Armé d’une joie fragile, il laisse ses estampes (Ukiyo-e, « images du monde flottant ») dériver sur la rivière, jusqu’aux deux contemplations finales, échos de montagnes mises à terre, qui finissent de donner à ce singulier double-album un goût d’avalanche.


Harumi - Fire by the river

Harumi - What a day for me

Harumi - Don't know what I'm gonna do


Par Jeanpop2 - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Mercredi 14 mai 2008

"Tu ne te rends pas compte du pouvoir que tu as sur moi. Il suffit que tu me demandes de me jeter par la fenêtre et je le ferai." C'est à la bouleversante litanie de l'amour sorcier, qui se joue météoriquement depuis toujours, que j'assistais chez mon ami Mac Becquerel un soir d'été où il était sur le point de se résoudre en débris de verre pour sa femme. Et c'est dans le hiératique été de Memphis que The Yo Yo's enregistrèrent leur déclaration de défenestration assentie, "Leaning on you". Et c'est un classique, c'est-à-dire une chanson qui en résume deux-cents autres et dispense de leur écoute, une chanson comme celles de Paul McCartney, des frères Gibb ou de Smokey Robinson, qui aurait presque autant d'impact chantée par Petula Clark, Johnny Matthis ou autres serpières.
Construite sur le modèle Italo-américain d'alternance entre couplets rêveurs et refrain en explosion (de détresse lamée ou de joie ascendante), dialectique dreamy/drama imparable, elle est tout entière élan d'un coeur à l'autre, le nôtre, aidée en cela par un chanteur dont la raucité adolescente laisse épisodiquement place aux tremblances angoissées des nuits d'enfance ("it would scare me to death"), par les désarmants "What can I do ?" sur fond de pluie, ces déchirures de guitare qui annoncent la crevasse du refrain, surtout par ce piano délicatement consolateur en ce qu'il accélère la montée des larmes.
Le plus beau étant qu'on devine que le drame est consenti. De la même manière qu'il est impossible de croire au "I'll find a way" de leurs voisins de l'Arkansas The Romans, difficile ici de compatir à la phrase "It's sad but true" qui annonce le refrain. Contrairement à ce que laisse entendre le chanteur, même s'il feint de maudire son addiction, on sait qu'il s'y exalte, qu'il sait qu'il y a trouvé son amour, grand ouvert, à travers lequel il se précipitera.



The Yo Yo's - Leaning on you


Par Jeanpop2 - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire

Samedi 3 novembre 2007

Il y a des rapprochements arbitraires qu’il est beau de faire. Tout le monde a en mémoire le hit planétaire des New-Yorkais de The Heard, « Stop it baby ». Peu en revanche sont ceux qui se souviennent du similairement nommé « Stop it girl » des quasi homonymes The Wylde Heard.

Dans l’unique film de Marlon Brando, le troublant « One-eyed Jacks », il est une scène centrale et gratuite à la fois, spectaculaire dans tous les cas, dans laquelle nous assistons à un duel brutal entre le personnage incarné par Marlon Brando et celui de Timothy Carey, de ceux qu’on n’a pas eu le temps de voir venir et qui nous laissent vide et fumant comme le canon du revolver. Ce duel entre ces deux acteurs hors du commun est comparable à ce qui s’équilibre et se déséquilibre entre les deux morceaux qui nous concernent. Brando et The Heard représentent une norme outrée, là où Carrey et The Wylde Heard endossent la pelisse du jusqu’auboutiste qui ne craint rien, et le ridicule moins que tout, dont le moindre mouvement dénote une fébrilité indéfinissable et explosive.

Brando aurait dit à Carey, après avoir tourné cette scène de duel où ce dernier est descendu, qu’il était le seul acteur de sa connaissance à bouger encore à terre alors qu’il est censé être mort. C’est que, si l’acteur de « The Chase » est déjà réputé pour son surjeu, Timothy Carey, avec toute son hallucinante démesure déplace le débat quelques bornes plus loin, lui pour qui le terme « overplaying » semble avoir été inventé.

On peut dire de même pour The Wylde Heard, qu’ils surjouent. Dans un accès de fièvre qui prête à sourire, tout animé d’une grandiloquence sans réelle grandeur, mais qui éparpille tout en construisant, nous laissant alors pantois sous les rideaux de poussière, le groupe s’empêtre dans une chanson trop complexe pour lui mais est bien décidé à en sortir le front levé.

Un peu d’onomastique : comparons les noms de chacun des groupes. The Heard s’impose, monosyllabe, monolithe, concision pleine d’attitude. The Wylde Heard y greffent  non seulement l’adjectif « wylde », dont le sens est justifié par l’effectif débordement du morceau, mais ils en modifient la graphie, se plaçant alors sous le double blason inquiétant de la difformité et de l’analphabétisme. De plus, leur art musical substitue un baroquisme férocement appuyé, joué sur le mode de l’hystérie, à la pureté rhythm’n’blues de leur quasi-homonymes pétris de Pat.

The Wylde Heard, junk-band magique, excessif, porte au front la brûlure sacrée de l’été 1966. Il ne risque pas de se laisser récupérer par la brigade des Vieux Loups, n’étant pas assez monstrueux pour être franchement drôle et se laisser « déguster » comme un film cheap. Une nouvelle escopette à la ceinture de Jean Pop 2 en somme.

 

The Heard - Stop it baby

The Wylde Heard - Stop it girl


Par Peter Bogdanovitch - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 13 mars 2007

            On appelle New Jersey Spirit toute tentative de la part d’un jeune groupe aux moyens et à la technique frustes, de rivaliser néanmoins avec des productions plus confortables, sophistiquées, typiques des grandes centres urbains. Cet effort donne le sentiment que la chanson ainsi réalisée ne retient des modèles prestigieux que leur élégance de composition et qu’elle les dépare de toutes les affèteries moelleuses qui sont le signe de leur haute naissance. Le New Jersey Spirit nous oblige à dire : cela est bien trop savant pour être gainé dans une telle forme, et pourtant cette disparité semble la condition du charme unique qui en émane. La figure ingrate du New Jersey, son relatif anonymat, sa laideur suburbaine n’expliquent pas, à vrai dire, le choix que nous avons fait de cet Etat qui, à ce que l’on en juge depuis fort longtemps déjà, figure une des cinétiques du désir Psycho-Batave, celle de l’ascension, au sens où nous parlons d’ascension sociale, la plus mondaine et la plus prosaïque des ascensions. Le New Jersey Spirit ne cherche pas tant à améliorer son art, qu’il possède pleinement, qu’à briguer une meilleure Considération. Si le New Jersey mérite son importance dans le symbolisme Psycho-Batave, c’est en raison de sa position géographique qui le situe à peu près à la croisée de deux axes : Boston-Washington/Philadelphie-New York, position propice à de multiples avatars stylistiques, tellement distincts, antithétiques parfois, qu’ils créent dans le New Jersey un Etourdissement. L’étourdissement, c’est une confluence impitoyable de penchants hostiles les uns aux autres qui ne donne jamais lieu à une synthèse harmonieuse ou à une bataille rangée, mais à une colère hébétée et sans objet, l’impression de se trouver aux prises avec des forces très développées dont nous ne maîtrisons pas le passage. Là apparaissent The What-Nots, originaires d’une localité qui compte aujourd’hui dix mille âmes, Hillsdale.

                                  

            Leur joyau « I Need You Baby » n’est pourtant pas empreint du New Jersey Spirit. Les résidents du New Jersey, étourdis, ne comprennent pas eux-mêmes ce dont leur Etat est le jeu, il faut pour cela une distance suffisante, qui nous permet de comprendre, par exemple, pourquoi les légendes du Michigan, The Unrelated Segments, témoignent pour leur part d’un sens accru du New Jersey Spirit. A défaut de cette science, The What-Nots reflètent à la perfection cet étourdissement initial. « I Need You Baby » ne vacille jamais, preuve que cet étourdissement n’entretient guère de rapport avec la gaucherie sentimentale, avec la fébrilité de «l’âme ». Cette musique avance d’un pas lourd, obnubilée, soucieuse à l’extrême de  ne pas dévier, maintenant un cap absurde et progressant sans agilité. Prêtons une attention au jeu de basse et au contre-chant qui appellent presque le qualificatif d’ « autistes ». Il serait magnifique d’apprendre que c’est un seul et même homme qui se charge des deux parties musicales en question, car nous pourrions affirmer que celui-là personnifie l’Etourdissement du New Jersey. L’égale dureté et intensité de la chanson « I Need You Baby » traduit la peur d’un individu qui, faute de la dominer, la couvre du mieux qu’il peut, en outrant les gestes classiques de l’assurance. Mais il ne pourra pas en extirper la raideur pétrifiante. Nous parlons de puissances subies de l’extérieur et étouffées de l’intérieur, de puissances qui cernent l’individu, d’un étourdissement de puissances dont la violence veut une réponse bruyante, ce qui, pour nous, définit le versant tragique du New Jersey Spirit, et aussi l’Adolescence. The What-Nots, en sus de leur génie Psycho-Batave, présentent une image de ce que fut l’Adolescence, au moins aussi exacte que celle montrée dans le dernier film de Delmer Daves. De ce que FUT l’Adolescence, puisque ces grands créateurs ont témoigné de ses derniers feux en 1966 et qu’à présent ce concept, comme ceux d’entéléchie, de monade, ou de quoddité, renvoie à d’antiques manières de vivre, comme à de bouleversantes Atlantis.

The What-Nots - I need you baby


Par M. Poire - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 4 décembre 2006

Bryan Ferry est un cas de ce qu’on appelle le Psycho-Batave Contrarié. Il a par conséquent, à l’intérieur de formes très éloignées du Psycho-Batave, dans des registres parfois douteux et pas même dignes d’être classifiés, toujours adopté une posture d’esprit typique du Psycho-Batave, d’après laquelle élégance et concision sustentent un imaginaire du luxe ainsi que la prédation de la chair féminine. Homme pivotal, Bryan Ferry s’est longtemps pensé comme un post-moderne, de ceux qui tournent en dérision les anciennes représentations populaires et les recyclent alors en objets contemporains ; un attrait passager pour la mise en pièces, la destruction, permet également de l’associer, bien vaguement, aux dadaïstes. Bryan Ferry ne se connaissait pas encore, et il fallut l’éviction de son odieux comparse dégarni pour que notre vieux beau naisse à lui-même. En 1975, année de déliquescence californienne et de moelleux philadelphien, Bryan Ferry rayonne enfin pour ce qu’il est : le rival blanc de Marvin Gaye et le héraut britannique de l’Orgue du Fantôme.

            1975 : « You Go To My Head », oeuvre solo, relecture d’un air chanté par Frank Sinatra en 1946, à l’origine interprété par Glen Gray & The Casa Loma Orchestra en 1938. Bien. Bryan Ferry a dépassé le stade de la rencontre fortuite, de la collusion entre formes ennemies ou relevant de niveaux culturels distincts ; cette fois, s’il y a œuvre de synthèse, car Bryan Ferry ne renonce pas à cela, l’idée de synthèse, s’il y a œuvre de synthèse, c’est parce que les parties réunies présentent entre elles des similitudes de contenu, de signification, qui motivent la synthèse. Ce que Bryan Ferry roucoule, avec rigidité certes, dans son interprétation de « You Go To My Head », est une découverte prodigieuse, que lui seul a faite, la parenté organique du show-business américain d’avant 1945 et de la régnante soul de Pennsylvanie, instituée par le primat de la Séduction. En d’autres termes, Bryan Ferry, en ne s’attachant qu’aux formes prises par la célébration de la Séduction, fait se rencontrer des mondes a priori incompatibles, et révèle leur plus secrète identité. D’un côté, une mélodie désuète, très sinueuse, des trouvailles poétiques exceptionnelles comme ce « This heart of mine hasn’t the ghost of a chance » : THE GHOST OF A CHANCE ! Rendez-vous compte ! qui traduisent de manière idéale la facilité et le pétillement de l’inspiration nord-étatsunienne, de l’autre, un attelage érectile de basse, clavinet et wah-wah, aux moments-clefs, une section de cuivres extrêmement compacte, et le renfort d’une batterie de l’imminence : l’essence de la suavité funk, l’exacte suavité qui est le piédestal du Sexe. Bryan Ferry n’a jamais cru que l’élégance pouvait être isolée de ce qu’elle prépare ; dès lors que l’élégance est visée pour elle-même, la morbidité guette, et avec elle le flétrissement de la création ; Bryan Ferry utilise l’élégance à des fins évidentes, qui étaient celles que poursuivaient nos marquis spirituels de l’Ancien Régime ; Bryan Ferry veut le Sexe.

            Le vidéo-clip de « You Go To My Head » radicalise la voie esthétique des pochettes d’album de Roxy Music. Néanmoins, la musique est cette fois supérieure et totalement fondue à l’imaginaire visuel. Il s’agit d’une troisième donnée, qui complexifie la synthèse, d’abord, et évidemment, parce qu’elle n’est pas d’essence musicale, ensuite parce qu’elle introduit l’Europe. Longtemps, Bryan Ferry, héraut britannique de l’Orgue du Fantôme, comme annoncé plus haut, a médité sur les ruines culturelles de la MittelEuropa, tâchant d’en saisir l’effroi et le magique. Or, ses contemporains s’étant rués en masse sur le même objet l’avaient vidé de sa substance, et l’on sombrait à nouveau dans la honte du décadentisme, dans le cabaret berlinois abject. Bryan Ferry comprit que là où il y avait décadentisme, il n’y avait guère de Séduction, encore moins de Sexe, mais seulement l’ordure. Alors la référence changea de contenu. Bryan Ferry explora pour son compte la pornographie si particulière de la jet-set internationale seventies, peut-être la dernière jet-set, dans une veine fort similaire à celle du photographe Helmut Newton, résident monégasque. La jeune femme du vidéo-clip « You Go To My Head » est une longiligne aristocrate, aux pommettes proéminentes et incarnat, aux paupières violemment badigeonnées de bleu : éclat insoutenable de papier glacé. A environ une minute dix, alors que la basse martèle complaisamment le début du premier middle-eight, tandis que l’exquise créature minaude de l’air le plus outrageux du monde, Bryan Ferry, nonchalant, McWellback, se tient dans l’embrasure, sûr de la puissante onde sexuelle que la musique provoque et qui embrase le corps de la cochonne très riche. Cet homme, en 1975, était donc tout aussi expert que Marvin Gaye, et tous deux ont d’ailleurs décliné musicalement d’une même et pathétique façon, dans une débauche de synthétiseurs dernier cri : quand l’un, en 1982, chantait « Sexual Healing », l’autre chantait « The Main Thing ». A l’euphémisme près, il s’agit bien d’une commune recherche du Sexe par la Séduction.

 

Nota Bene : on dit souvent que Brian De Palma change le signe de l’érotisme hitchcockien en pornographie, dévoilant ce que le Maître pudibond voilait (exemple : la scène du musée, dans Vertigo, puis dans Pulsions). Eh bien, ce « You Go To My Head » funky opère ainsi avec les vieux airs du swing américain. Il dévoile ce qui était voilé. Nulle trahison : le contenu évolue avec la permissivité morale d’une époque et se glisse alors dans des formes plus racoleuses, qui finissent par en révéler la nature intime.

 

 

 


Par M. Poire - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire

Samedi 4 novembre 2006

On le sait, la reconnaissance Psycho-Batave est souvent posthume, et le succès mérité, s’il frappe en priorité les groupes d’obédience Italo-américaine ou Vieux loup, laisse souvent les formations PB d’élite entre parenthèses. Ainsi The Remains, The Dovers, The Music Machine ou The Enfields ne goûtèrent-ils pas de leur vivant les récompenses pécuniaires, inexplicablement. The Gestures sont de ces héros. Leur hit « Run, run, run », admirable exercice de délocalisation du Minnesota sur la côte Pacifique, ne doit pas masquer la maturité resplendissante sur les autres faces de ce groupe pourtant à peine sorti de l’enfance.

Attardons-nous sur la B-side de « Run, run, run », « It seems to me ». Titre de l’imminence, jusqu’à l’explosion lyrique du solo de guitare et le déchevêtrement rythmique qui s’ensuit, il ilustre, sans ostentation ni fausse candeur, la plus merveilleuse façon dont on peut s’inspirer de la musique populaire savante dite jazzz.

La richesse harmonique des accords, les acrobaties rythmiques, le frémissement terrible et délicieux de l’ensemble sont les signes d’une compréhension accrue de ce qu’implique de jouer à la fois de manière classique et à l’instinct, bien que le jazzz ne soit évidemment pas invoqué ici. Un groupe proche de The Gestures, The Zombies, qui n’avait pas encore appris de John Lennon que le jazzz est une musique de merde, usa de quelques atours de cette musique populaire savante à leurs débuts, avant d’enregistrer l’album que l’on peut considérer comme le chef d’œuvre du Pédé progressif, Odeyssey & oracle. Mais malgré le niveau hautement top-notch des morceaux résultants, il reste quelque chose de quelque peu empesé dans la manière Zombies 1965 : le chant appliqué, le solo d’orgue systématique et retranchable, ce groupe de superbes Pierre Mückensturms connaît à l’évidence sur le bout des doigts sa leçon Italo-américaine. Cette ordonnance impeccable l’écarte cependant de la houle Psycho-Batave, en plein centre de laquelle virevoltent The Gestures, dans une ultime bourrasque, avant de retomber au sol pour de bon.

The Gestures - It seems to me 

Bonus :  

Yuya Uchida - Run run run

 


Par Jeanpop2 - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 17 juillet 2006

           « Looking for you » est un miracle post-67. En effet, certains titres de la fin des années 60 (« Can’t you stop it now » de The Mixed Emotions, « Don’t crowd me » de Keith Kessler, « Come to me » de Black & Blues ou le mythique 45 tours des Psycho-Bataves Lavette ultimes The Keggs), indifférents aux effluves délétères de leur époque poilue, continuent de creuser le sillon Psycho-Batave sans relâche, les poumons pleins du vivifiant printemps 1965.

Ainsi en est-il du titre de The Celtics. Possédant la qualité aérienne des meilleurs moments de The Byrds, « Looking for you » n’est cependant pas exactement un titre de Sunrise-pop comme les autres, du fait justement de son éclosion tardive. Si l’on ne retrouve pas tout-à-fait l’ébahissement virginal de The Dovers, cette impression d’ouvrir les paupières pour la première fois sur un monde qui a encore tout à offrir, c’est évidemment à cause de 1968.

Comme pour le groupe de Roger Mc Guinn au moment du fascinant pourrissement sur pied de Notorious Byrd Brothers, quelque chose est vicié. Cependant, où est recelée la fraîcheur de ce titre ? Pourquoi y respire-t-on aussi aisément malgré tout ? La réponse se trouve précisément dans la manière avec laquelle est traitée cette chanson, ses arrangements et sa production. Alors que The Byrds, à la même époque, déshumanisent les leurs par un dépouillement hanté d’échos métalliques, The Celtics procèdent par accumulation, créant un généreux et naïf capharnaüm de toutes les techniques et astuces d’enregistrement disponibles. La volonté de vouloir condenser tant de choses dans un si petit espace, ce trop-plein qui se déploie au sol comme l’ombre de l’aigle, c’est justement la marque de la fin de l’adolescence : la timidité des premiers jours s’est évanouie et on succombe à la tentation de tout dire, même si l’on manque de temps et de place. L’exaltation des sentiments passe désormais par là, et l’extase muette des premiers jours a laissé place au lyrisme, cette tentative bavarde de revivre indéfiniment le premier baiser.

The Celtics - Looking for you

Flash de dernière minute : On a retrouvé la vidéo du "Taste of the same" de The Bad Seeds, cliquez ici pour la voir et lire le commentaire correspondant de Randall Webb.


Par Jeanpop2 - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Lundi 12 juin 2006

Nous l'avons dit, l'homme Psycho-Batave n'est souvent l'homme que d'un seul geste. Ainsi est-il possible que la star, cet homme du commun supérieur, connaisse son instant de fulgurance.

S'il est malaisé de dénicher le fruit Psycho-Batave chez un Elvis Presley, industriel du geste choc, il l'est tout autant de le repérer chez Roy Orbison, dont l'oeuvre génialement Italo-Américaine se joue aux frontières extrêmes du concept précédent, mais présente une idée très diffuse du Psycho-Batave, puisqu'une intensité égale irrigue l'oeuvre entière.

On verra en effet surgir le mouvement Psycho-Batave dans un contexte plus hétérogène. Ainsi, descendons quelques échelons et intéressons-nous au sous Orbison qu'est Del Shannon. Chanteur parfois intéressant mais plutôt terne, il a pourtant connu son instant de sauvagerie Psycho-Batave avec "Move it on over". D'une rudesse concassée, long et tendu comme un alligator à l'affût, ce morceau pourrait illustrer l'histoire du bon père qui arrache son sexe pour prouver sa fidélité.

Roy Orbison, enfant accablé, naïf violé par le drame, est comparable au personnage qu'incarne James Stewart dans ses westerns des années 50 (ceux d'Anthony Mann, "Broken Arrow" de Daves) : les éclairs de colère inoubliables de l'acteur sont provoqués par les autres. Il subit la cruauté, l'envie, la bêtise, la jalousie du monde. Il reste en position de victime et ses crises soulignent finalement sa fragilité inébranlable.

Sur "Move it on over", la violence vient d'un ailleurs plus intime, elle est intériorisée comme l'est celle qui anime le grand acteur Vieux Loup John Wayne dans ce qui restera sans doute sa prestation Psycho-Batave ultime, son interprétation du capitaine Ralls dans "Wake of the red witch" d'Edward Ludwig. Il faut l'avoir vu marcher implacablement vers l'éberluée Gail Russell, le visage terrifiant d'opacité, ivre de whisky et prêt à dispenser sa rage sur la terre entière. Dans ce moment très précis et circonscrit, Wayne semble capable de tout, même de torturer l'innocente sans motif.

Avec "move it on over", dans un écart de carrière qu'on pourrait croire suicidaire, Del Shannon renoue avec cette agressivité folle (qui est également celle du Maître de Balllantrae, ce frère infernal). Le geste Psycho-Batave ne peut être un geste de protection, il est tout entier tendu vers l'avant. Il est produit pour malmener le monde, et non rester sous sa tutelle.

                    Del Shannon - Move it on over


Par Jeanpop2 - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Vendredi 10 mars 2006

Encore Sam Peckinpah, et une vengeance japonaise.

            La gueule de bois est un thème relativement rare dans le corpus Psycho-batave/Vieux loup des années 1964/1972. Pour au moins deux raisons : d’abord, il existait des drogues plus chics que l’alcool, liées à la génération de ceux qui les utilisaient, qui ne les avaient pas découvertes mais qui avaient été les premiers à en ritualiser l’usage, et auxquelles il était aisé d’associer toutes sortes d’idées généreuses et mystiques ; ensuite, si l’on prenait toutefois le parti de chanter la drogue de ses ancêtres, il fallait être au fait d’une certaine tradition lyrique de l’alcool, de sa morale et du discours social qu’il engendrait fatalement, l’alcool pouvant ainsi connoter le petit prolétariat blanc, la déploration country/blues, la ruralité, l’honneur des pauvres, toute l’Amérique de John Steinbeck, toute l’Amérique de William Faulkner aussi bien, l’alcool recrutant parmi les solides gaillards de l’Ouest et les esthètes réactionnaires du Mississippi, les Irlandais arrogants de New York et les bûcherons mutiques de l’Iowa, bref, de toutes parts, l’alcool avait imprégné la création américaine classique, et c’est pourquoi lui aussi fut récusé dès 1965. Or, justement, une année comme 1972, dont il est ici question, est, selon la logique du calendrier Psycho-batave, une année à la fois antérieure à 1965 et qui, pourtant, exige que 1965 ait été pour trouver du sens.

            Une fois l’idéal Psycho-batave corrodé par le psychédélisme ventru et le revivalisme cynique, certains parmi les plus fiers paons de ces années 1963/printemps 1967 recueillirent une part de cette Amérique pré-Psycho-batave, qui est l’Amérique éternelle des écrivains ivrognes et des cinéastes joueurs de poker. Ainsi Billy Young, natif de Géorgie, chanta l’alcool en 1972 dans « Suffering With A Hangover ». Et il le fit du point de vue d’un homme de 1972, auquel échoit le souvenir de la mythique Amérique d’Howard Hawks, mais qui n’en est pas moins un homme tout souillé des ordures propres à la dynastie des Hippies à Franges, un homme comparable, encore une fois, à l’angulaire Sam Peckinpah. Qu’on écoute de près « Suffering With A Hangover » et l’on mettra à jour une combinaison de sécheresse efficace très 1964 et de cafard planant très 1972. 1972, dans ses meilleurs jours, les plus émouvants, car ce n’est plus la nouveauté d’un style qui importe alors, mais son erratique mélancolie, son déroulé McWellback, 1972 à son apogée résulte d’une synthèse entre 1964 et 1972. D’un côté, le hurleur Billy Young, au cri sourd et égal, le riff canonique, le dépouillement de l’orchestration, de l’autre, la wah-wah traînante, le jeu épileptique de la batterie, et surtout, cet ambigu emblème du style 1972, qui a pu revêtir les significations les plus diverses, le Fender Rhodes, ici employé et pour sa couleur soporifique et pour créer un éphémère relâchement dans le refrain, le Rhodes qui, chez Al Green n’est qu’un lustre supplémentaire du confort amoureux, ce même Rhodes suggère les plus néfastes désirs d’abandon et de perte de conscience chez Billy Young. « Suffering With A Hangover », mes frères, comme tous les chefs-d’œuvre, ne révèle son suc que dans les circonstances les plus affreuses, et tous, de Randall Webb à Jean Pop 2, en passant par Marvin Marty, vous diront qu’il est parfois impérieux de tomber dans l’infamie, de goûter à la vermine, de préparer son propre avachissement, quand la fin de tout cela est la compréhension et l’amour du génie de l’année 1972.

                                            

Je ne vous parle pas d’initiation négative, par la débauche, ce genre de mensonges, je vous parle plus exactement de la manière dont certain seigneur japonais, après avoir signifié à ses ennemis qu’il abdiquait tout honneur, se livrant pendant plusieurs années au jeu, à la boisson, et aux putes, soudain tire une revanche éclatante en rassemblant contre eux (les ennemis) ses fidèles rônins, qu’il avait dispersés et qui ne furent jamais dupes de la valeur réelle de sa dépravation : les préparatifs d’un combat à mort.

BILLY YOUNG "Suffering with a hangover"


Par M. Poire - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 19 janvier 2006

En 1967, alors qu’Anthony Mann s’éteint quelque part loin de Hollywood, Sonny Villegas signe un morceau qui, à l’instar de la musique de Love, The Sons Of Adam ou du « SOS » de Terry Randall, ne pouvait naître qu’autour du Sunset Strip, dans le quartier à la fois le plus peuplé et le moins plébéien de Los Angeles. Soit à Hollywood, mais en creux dans une enclave, comme situé dans un vallon difficilement praticable pour les véhicules trop envahissants.

C’est dans cet espace électrisant, autour du Ben Frank’s Coffee Shop où Kim Fowley recrute ses génies en papier, derrière le parking où d’innombrables pré-hippies inquiétants tel Bud Mathis épanchent leurs désirs serpentins, que se forme dès 1965 une coalition à peine réfléchie, un péri-Hollywood dont l’équivalent cinématographique serait le cas RKO.

En parallèle aux activités officielles de Mike Curb, Terry Melcher ou même Ed Cobb se montent, au sein même du système, des confréries plus secrètes. On se retrouve souvent, la soirée bien avancée et la porte des réceptions close, en cercle réduit, et les plus bouillonnants projettent leurs idées dans le ciel noir.

A l’instar du plus jeune des grands studios, la scène du Sunset Strip fait se succéder des dizaines d’executive producers dont très peu ont marqué l’histoire. Ainsi pas de producteurs vedettes, on se distingue ici avant tout par le débordement d’inspiration et un sens de la publicité loufoque mais jamais débraillé. Les vedettes de cette scène, comme celles de la RKO sont agressivement différentes (Katarine Hepburn, Arthur Lee) ou se présentent en leading men improbables (Fred Astaire, Sky Saxon).

Si Forever changes est le Citizen Kane de l’histoire du rock, Outrageous de Kim Fowley son King Kong, « I cry » de Sonny Villegas est à rapprocher des productions plus modestes, des œuvres souvent fauchées mais à la pointe artistique de leur époque, celles de Mark Robson ou du jeune Robert Wise.

Ainsi pendant qu’un Brian Wilson insatisfait fait réenregistrer pour la douzième fois une prise de basson, alors que Roger Mc Guinn passe des nuits ocellées à rechercher un son de guitare enfoui dans ses rêves, Sonny Villegas et ses musiciens remportent, par l’enthousiasme, une victoire à l’ombre de l’histoire. Et, au passage, apprennent au tout Hollywood à contempler les montagnes sans oublier les hommes qui les peuplent.


Par JEANPOP II - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Dimanche 25 décembre 2005

            L’amour de la complication, dans les limites d’un art ancien, d’un art de la représentation, une complication étouffante, à l’échelle d’une miniature, déprise de toute technologie et de l’audace musicologique, voilà ce qui me lie à cette étrange mélopée de Richie Furay : « The Hour Of Not Quite Rain ». Je ne laisse pas de penser à l’aristocrate malade de raffinements de La Chute De La Maison Usher et à celui qui l’incarna pour le cinéma, Vincent Price le très sobre. Quand percent les premières lueurs de la chanson de Richie Furay, je vois nettement Lord Usher grimacer de douleur à cause d’une ouïe trop fine, et je sais que pour cette raison, « The Hour Of Not Quite Rain » figure un château au milieu de brumes. La nervosité de Lord Usher ou bien le chant aigu de Richie Furay démontrent assez qu’il ne s’agit nullement d’un manifeste en faveur d’un art tamisé et secret. En outre, je postule que la manière de Douglas Sirk dans  Written On The Wind  répond à la même logique d’un confinement hystérique, toutes pointes dehors : non pas un réduit pour pleurnicheurs, mais une Prison mythologique. A l’intérieur de la Prison, une intense accumulation d’objets d’art, de signes puissants qui éloignent l’ombre de la vie. L’Orgue du Fantôme comporte cela, la constitution d’un espace saturé de signes de l’art, comme peut l’être le songe d’un enfant d’il y a deux siècles. La pompe ténébreuse de « The Hour Of Not Quite Rain », de la part d’un homme réputé pour sa gentillesse et son Pat un tantinet simplet, m’étonne cependant. Pourquoi Richie Furay, lui qui emblématise le son énergétique et virtuose du country-rock californien balbutiant, pourquoi notre homme a-t-il bâti une Prison de l’art, où toutes les reliques du romantisme anglais, et de son précédent surtout : le roman noir, se trouvent réunies ? Il faudrait le lui demander. S’il est un refus ambigu de la vie, je veux dire : ses drames, ses actions, ses acteurs, ses sentiments, tout ce par quoi nous admettons que telle musique naît d’une circonstance et la prolonge pour d’autres, un refus qui autoriserait une création luxuriante et néanmoins sélective, dans une relative immatérialité, ce refus de la vie est l’écho orgueilleux et inaltérable de « The Hour Of Not Quite Rain ».

             Buffalo Springfield - The hour of not quite rain


Par M. POIRE - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 29 novembre 2005

L’unique 45 tours (le lecteur attentif saisira la magie contaminée par l’adjectif « unique ») de The Living Children présente en face A un honnête mid-tempo plagié sur le riff de « Smokestack lightning ». La face B, en revanche, vient d’un autre flacon, millésimé teenage trauma 66 : guitares blafardes prostrées sous un néon, percussion minimale et noyée dans le brouillard, voix blanche de forêt boréale.

Mais la caractéristique du genre que la chanson pousse plus loin que jamais, c’est une chaleur paradoxale : le motif bavard, presque enjoué, de basse, offrant une alternative à la rythmique « travaux forcés » habituelle, les voix entrelacées autour d’une dernière chandelle, Byrds d’après la catastrophe… ces éléments moins coutumiers nous autorisent à avancer cette affirmation : « Now it’s over » est une chanson heureuse, à des kilomètres de la béatitude imbécile des crasseux de san francisco ; Elle met en situation un stoïcisme élégamment bouleversant. « When the day is through you’ll be glad it’s over » : il ne s’agit pas ici d’une satisfaction mais d’un soulagement, la perte d’un fardeau plutôt qu’un pas de plus vers la bonhomie et le ventre.

La chaleur de cette chanson est celle de la nuit, la nuit au cours de laquelle, comme le rappellent les paroles, on a besoin d’être quelqu’un : la plénitude du désespoir n’est pas offerte à n’importe qui. The Living Children, derrière leurs allures d’ectoplasmes sans visage, incarnent à merveille cette sensualité des dernières minutes.

The Living Children - Now it's over


Par Jean Pop II - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 2 commentaires - Ecrire un commentaire

Mardi 15 novembre 2005

           Aux antipodes de la Nouvelle-Angleterre était une région où le goût du Psycho-batave tendre était partagé par des hommes qui ne comptaient pas de puritains parmi leurs ancêtres, ni d’universitaires parmi leurs cousins, encore moins de futurs Présidents des Etats-Unis d’Amérique parmi leurs proches relations. Cette région pouvait tout juste s’enorgueillir d’avoir vu naître le gouverneur philanthrope John Pear ainsi que le pilote mélomane Don Creux, qui tous deux, par ailleurs, préférèrent l’exil incertain au tassement inéluctable d’une existence écrasée par le soleil, la pierre et le sable. L’Histoire n’explique pas pourquoi les studios Viv-Debra de Phoenix, Arizona, développèrent un style Psycho-batave tendre éminemment parfait. L’amateur sait que la conscience d’une pureté produit à terme un maniérisme, que l’on identifie par exemple chez les meilleurs groupes de Nouvelle-Angleterre : retenue de l’énergie, recherche de la maigreur, prédilection pour l’accord mineur. Tels maniérismes n’avaient pas cours à Phoenix. De même, on observera que le centre mondial du style Vieux loup, l’Etat de Washington, générait certains procédés, toujours à cause de cette conscience de la pureté. Mais plus à l’Est, dans l’Etat de l’Iowa, la même signature musicale pouvait être appréciée, dans une forme aussi vigoureuse et saine, mais surtout moins lourde, délestée de ses penchants les plus manifestes pour le cri et la violence.

            En 1965, Phoenix damait le pion à toute la Nouvelle-Angleterre, en même temps qu’elle contribuait à l’éclosion du style Sunrise Pop, bientôt magnifié par The Dovers. L’heureux groupe arizonien avait pour patronyme The Door Knobs. The DOOR Knobs, mes chers frères, ne lisaient pas aldous huxley. Ils ne pouvaient pas même prononcer correctement le nom germanique de bertold brecht. Ils ne savaient pas qui était Antonin Artaud. Mais ils connaissaient leur affaire bien mieux que leurs louches quasi-homologues de Californie du Sud. Leur principal fait d’arme fut l’épiphanique « I Need You Lovin’ Baby », et l’adjectif n’est pas usurpé si tant est que l’épiphanie, dans l’emploi singulier qu’en fit James Joyce, désigne un événement du quotidien promis à l’Eternité. « I Need You Lovin’ Baby » allie en effet l’instantané et l’indestructible dans une alchimie typique du Psycho-batave et s’interroger sur la possibilité d’une telle alchimie revient à avouer que l’on est soi-même capable de la provoquer. Quel mystère ne sonde-t-on pas sous la permission accordée à certains individus de créer un Anodin supérieur, une Evidence supra-terrestre ! Car rien, mes chers frères, ne vous étonnera dans « I Need You Lovin’ Baby » mais tout vous séduira par la grâce ineffable de son mouvement. La lumière est prodigieuse en ceci qu’elle est première et ennemie du secret. Orchestre de la lumière, comme d’autres l’ont été avant ou après eux, The Door Knobs firent exactement comme s’ils avaient été les premiers à célébrer l’amour. Ce n’est pas de la prétention, mais une disposition spéciale dont ceux qui en sont dépourvus se plaindront avec aigreur, comme ils fulminent après le Pat qu’ils n’auront jamais.


Par M. Poire - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire

Jeudi 3 novembre 2005

        « Il suffit d’un chef-d’œuvre pour devenir une légende. Il en faut deux pour prétendre au génie. » asséna Jeanpop2 un jour de soleil vertical, plus Wellesien que jamais. Puis il me prêta deux 45 tours, « Shades of blue/Love’s a fire » de The Werps et « Voices green and purple/Trip to New Orleans » de The Bees, en me précisant tout de même qu’il s’agissait de deux volets d’un triptyque Psycho-batave dont l’achèvement ne devait m’être révélé que lorsque je serais digne de jouer dans un film de Sam Peckinpah. Depuis, j’ai sombré dans l’alcool, enterré ma femme, respiré la poussière rouge du Mexique et parlé au vautour que j’avais juré voir perché sur mon lavabo.

        Alors j’ai eu accès à la pièce manquante du triptyque, « Lorna/Got a little woman » d’Adrian Lloyd, auquel je m’intéresserai ici pour sa face B. Larsen se déployant comme une menace aérienne, rythmique aux semelles de plomb et arpège en toile d’araignée, les premières secondes donnent la pleine mesure du génie d’Adrian Lloyd, que partagent très précisément The Werps et The Bees à plusieurs niveaux : d’abord, chacun des trois groupes n'a publié qu’un 45 tours, soit deux titres d’une intensité maximale et constante, carrière Psycho-batave absolue. Mais surtout, ils convoquent tous trois des imaginaires qui, bien que géographiquement lointains, convergent sur un point central, le primitivisme païen. Si The Werps évoquent les malédictions Egyptiennes, The Bees le vaudou haïtien et ses débris louisianais, Adrian Lloyd semble rescapé du romantisme anglais le plus tribal, celui de Mary Shelley. Et bien qu’il chante la femme, et que les rythmes avec lesquels il fait marteler ses histoires sales évoquent parfois The Troggs, le moral n’est pas ici rattrapé par la tendresse de Reg Presley ou par le parfum des filles du premier rang. Les musiciens d’Adrian Lloyd sont d’authentiques troglodytes, qui n’ont pas appris les règles élémentaires du sourire et de la poignée de main. S’il y a ici un parallèle à proposer avec Frankenstein, il ne s’agit évidemment ni du monstre rigolo chanté sur le mode du rockabilly horrifique, ni du croquemitaine trop fardé des films de la Hammer : Adrian Lloyd, c’est la créature de Frankenstein dépouillée de pittoresque. En détresse sur la banquise, elle vient de tuer son père et s’apprête elle aussi à plonger dans la nuit.

               Adrian Lloyd - Got a little woman


Par Jean Brave - Publié dans : Album/Song of the week - Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire

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