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9 octobre 2007 2 09 /10 /octobre /2007 10:32

            J’entrai dans un patio aux dimensions modestes, pavé de dalles bleues, planté de cerisiers rachitiques, dont les branches étaient brûlées, et que ponctuaient ça et là des statues pourrissantes. Le lieu entier criait son abandon. Mermouch à nouveau raidi et impérieux me signala la présence de quatre formes animées, et il le fit en pointant son index sur une même latitude et à égale distance de son buste. Il y avait Jean-Pierre Paul-Poire, appuyé contre un muret, qui me regardait avec embarras, ne parvenant pas à dissimuler sous son flasque poncho la dégradation de sa silhouette. Puis, s’exerçant à des foulées somptueuses, Sred Sweign, en tricot de corps, bondit sur ma droite. J’aperçus enfin un homme gras et vermeil, qui portait également une tenue de bain, et dont l’activité, molle et ennuyeuse, consistait à agacer quelque chose à l’aide d’un tison. Dans une cage, du genre de celle qu’on réserve aux canaris, un individu minuscule et meurtri se tenait recroquevillé. A force de mauvais traitements, sa peau était devenue translucide et glabre, y compris celle qui lui recouvrait le crâne. Indigné, je hélai, sans résultat, le très vieil enfant qui maniait le tison. Mermouch, cependant, sous l’effet d’un charme probablement, avait adopté des manières détendues et cordiales : Sred Sweign, plus onctueux que jamais, s’était mêlé à notre groupe. Je ne cessai pas tout de suite d’observer l’être malingre dans sa cage et celui qui lui donnait la question ; je savais qu’il s’agissait de Jean Pop 2, et le connaissant pour un « sybarite inquiet », je m’interrogeai sur l’éventuelle déconvenue qui avait pu le mettre dans cet état. Sa personne évoquait une divinité secondaire du panthéon bouddhique, bovine et sacrée, un genre de Bona Dea de l’Orient, très domestique, mais surtout très peu guerrière, et  peu à peu délaissée au profit de figures importées et spectaculaires. J’eus une seconde intuition, qui se rapportait cette fois à notre situation commune, dans ce fort inhospitalier du nord de l’Iran. Les livres regorgent de récits mélancoliques sur les gardes que quelques exilés assurent malgré eux aux confins des Empires. Les peuples ennemis, pouvant surgir aux remparts ou bien échauffer les imaginations en n’apparaissant jamais, ne méritent pas l’intérêt et l’affection que nous portons à ceux qui, civilisés, habitués aux raffinements de la vie urbaine, attachés à la puissante renommée de leur cité, se confrontent à la barbarie. Je songe aux soldats romains qui arpentaient, de fort en fort, le limes. Au contraire de leurs homologues de l’Orient, ils n’étaient pas assurés de rencontrer une civilisation au-delà de la leur. Ils ignoraient et ne pouvaient croire qu’au-dessus de ce limes, il existait des Parthes, qui leur en remontraient en matière d’armée, de négoce et d’arts. Non, ce long mur septentrional ne les gardait pas des rusés Orientaux, mais des anciens Ecossais, ces Pictes vindicatifs qui empestaient la tourbe et le mouton. Même après des siècles, les Ecossais demeurent l’un des peuples les plus terrifiants du monde, fait de bouviers fanatiques et de lords possédés, de taverniers louches et d’idiots criminels, de mineurs dérangés et d’adolescents alcoolisés et violents. Les pasteurs d’Ecosse sont dénués d‘aménité. Dans notre jeunesse, John Ernest et moi avions été sensibles à l’excès au cauchemar de l’Ecosse. D’autant plus qu’enfants, l’Ecosse représentait déjà pour nous une certaine somme de terreurs, liées aux récits de fantômes et de landes. La nature de nos terreurs avait changé, mais l’Ecosse persistait à en être le lieu : elle recelait des peurs pour l’enfant et des peurs pour l’adulte. Trois films, entre 1971 et 1973, avaient renouvelé notre fascination. Le premier, Straw Dogs, témoignait de la sauvagerie de villageois aux dents brunes. Le second, The Offence, exposait la névrose d’un policier anguleux, à l’esprit encombré de visions macabres, et que rien ne peut distraire, ni la nuit de Glasgow, ni ses espaces bétonnés, encore moins sa femme décharnée. Le troisième, The Wicker Man, résultait d’une étonnante synthèse entre paganisme hippie grotesque et aveuglement insulaire, et à l’effroi que suscitait le récit en lui-même se superposait l’effroi de goûter à un mélange typique du Heavy-metal britannique, qui faisait gémir mon ami Randall Webb et s’esclaffer le bon Don Creux. Ce dernier, lorsqu’on lui offrait de déguster une pomme, s’enquérait immanquablement de leur origine et déclinait l’offre si les pommes n’avaient pas été cueillies à Summerisle.

Ces trois œuvres façonnèrent pour nous la moderne horreur de l’Ecosse, et celle-ci ne devait plus rien aux fantômes. « Lewis, on enduit de miel les bords de la coupe lorsque l’enfant est obligé de boire une potion amère. 

-Vous dites ?

-Je dis qu’en prévision de ce que vous allez entendre et voir, vous feriez bien de passer un moment en notre compagnie, qui tâche toujours d’être la meilleure avec nos Phrères.

-Sweign !

-Lewis !

-Je songeai, mon ami, à un pays de ténèbres, que ce fort écrasé de soleil et les solitaires qui le peuplent m’évoquent infailliblement.

-Ah oui, il s’agit du Telemark.

-Non. Le Telemark, vous seul le rêvez comme il faut.

            Mermouch fumait joyeusement, tentait de se représenter les chiffres précis du Telemark, sa population, sa densité, sa géographie physique et l’histoire de ses industries, en plaisanta avec nous puis nous enjoignit de boire un cognac : « Comme trois officiers de Sa Majesté, de retour des Indes dans leur Surrey natal». Nous lui obéîmes. Jean-Pierre Paul-Poire, qui regardait dans notre direction, ne fut pas convié.

 

            Une fois installés autour de notre verre, Mermouch produisit un petit sac qu’il fit rebondir dans sa main. Le contenu émit quelques sons clairs et grinçants, comme des morceaux de craie. On me pria d’ouvrir le sac et je ne tardai pas à comprendre que les fins débris que j’avais sous les yeux étaient un squelette broyé. Je sentis ma bouche se sceller. « C’est tout ce qu’il en reste. Après tant de pérégrinations, et tant de larcins, on ne pouvait pas espérer qu’elle nous soit restituée autrement. Le soir de sa découverte, Jean Pop 2, ravi ou bien dévasté, en croqua quelques morceaux. Je dus mettre à profit un court instant d’inattention pour lui confisquer l’objet. Depuis, Pop consacre ses journées à humilier le voleur, que nous capturâmes au Caire. Celui-ci gisait dans une ruelle où des ruffians l’avaient laissé pour mort après l’avoir, chacun son tour, copieusement étranglé. Tel que vous le voyez, lou ride était néanmoins en meilleure santé avant notre retour au fort. Il y a trois jours, cependant, son corps était tellement amoindri que nous jugeâmes bon de le faire rentrer dans une cage à canaris. Plus besoin de visiter une cellule : désormais, Pop transporte la cage au gré de ses déplacements. Le lendemain, soit deux jours avant votre arrivée, Sred Sweign et Jean-Pierre Paul-Poire firent leur apparition. Mais comme vous l’avez compris, Poire nous est devenu un fardeau. Sitôt ses bagages posés, il s’est délibérément vêtu d’un poncho, a adopté une voix menue et pincée puis s’est fendu de quelques saillies nihilistes, qu’il accompagne d’un rire rauque. Il roule ses cigarettes. Critique le gouvernement des Etats-Unis. Il fait de l’humour sur les faiblesses des créatures, et croit élever le niveau de ses plaisanteries en les débitant sur un ton froid et monocorde. Il prône la déconstruction.

-Ah oui ! La déconstruction.

-Après avoir été le zélateur le plus fameux du Psycho-Batave, notre vieux Poire en est devenu le plus aigre contempteur. Quelle tristesse. Il y a chez cet homme, je le compris à Istanbul, un démon de l’échec et celui-ci ne le laisse pas en paix. Certains naissent avec l’étrange faculté de se toujours représenter leur probable déclin, ce moment où l’aura se dissipe pour de bon, et, de façon incompréhensible, alors que ces projections morbides devraient les aider tout spécialement à conjurer ces malheurs fantasmés, veulent tout ignorer des moyens, pourtant réels et accessibles, d’atteindre leur salut. Ils guettent un miracle ou bien se confient à des manières qu’ils ne maîtrisent que médiocrement. Je suis un vieil homme et je ne rougis pas de ce que j’ai accompli. J’aimerais cependant réconforter Jean-Pierre Paul-Poire.

                                                             Sred Sweign

-C’est aussi et surtout théoriquement que Poire a été dépassé. Vous savez, il existe un nouveau langage du Psycho-Batave, ou plutôt deux nouveaux langages, qui entrent en résonance, et l’un et l’autre ont surgi à l’encontre du langage jadis initié, dont Poire avait été l’un des inspirateurs. On connaît des individus exceptionnels qui, avec une grande cohérence, ont adopté des langages différents, et même antithétiques. Je crains que Poire n’en fasse pas partie : il redoute de faire évoluer, de trahir une matière dont il se sentait maître. Vous observerez que Randall Webb s’est probablement tu pour une raison similaire.

-Et Jean Pop 2 ?

-Jean Pop 2 ? Eh bien, regardez-le.

-Il se porte comme un charme.

-Oui. Il se porte comme un charme. C’est là son art principal.

-Cela force l’admiration.

-Ah oui !

-L’admiration, bel et bien.

-Ces deux langages qui ont maintenant cours, quels sont-ils ?

-D’abord, de la géométrie ; ensuite, un peu de torpeur « hippie ».

- « Hippie » !

-Oui, les deux langages peuvent s’articuler en ce que la géométrie a toujours été le soutien des théologies positives. Les représentations des cieux ou bien les ordres angéliques le prouvent assez. Les cohortes démoniaques aussi bien. Géométrie et arithmétique. Ce que ces deux forces organisatrices contiennent, c’est la poussée du mystique. Le Psycho-Batave a une manie de la quantification, c’est entendu, et il géométrise, oui, il géométrise avec voracité. Nous sentons à présent que ces lignes tracées en tous sens ne le sont que par un souci de faire reculer les ténèbres. Il est admis, je crois, que le divin ne consiste pas dans le désir brut et ses courbes rebelles. L’exactitude, la proportion, la symétrie : c’est le Psycho-Batave et Dieu tout ensemble. Le Dieu de saint Thomas. Et néanmoins, le Psycho-Batave se réclame de la plus haute intensité, et l’on reconnaît assez généralement que celle-ci ne s’obtient qu’à la faveur d’une soudaine et inopinée explosion. Nous défendons au contraire l’idée qu’une explosion continue, mêlée absolument à la structure parfaite, vaut mieux qu’une explosion ponctuelle. Comme un ciel orageux d’Angleterre, jamais zébré d’éclairs. « Psychotic reaction » n’est pas Psycho-Batave, mais « Lorna » l’est, « Drive It » de The Wig l’est, car ils sont aussi fermement charpentés qu’uniment explosifs. Alors cette intensité que nous recherchons se confond avec l’ordre et la rigueur.

-Les « hippies » ?!

-Mais les hippies, Boulter, il ne faut pas désigner des individus par ce terme, Mermouch l’emploie uniquement pour vous échauffer, il sait très bien de quoi il retourne, c’est une intention diabolique.

-Que dois-je entendre alors ?

-Les codes esthétiques et moraux des hippies ont pu être adoptés par certains qui, Psycho-Bataves indiscutables, ont flairé là une bonne manne.

-Vous voulez dire : faire du gain. C’est en effet estimable. Mais si nous nous reportons à ces années 1967/1975, il n’y avait aucune raison de rechercher des succès financiers. En vérité, la recherche du profit est liée et causée par la désaffection du monde pour le Psycho-Batave. C’est une fois que Don Creux et d’autres ont décrété l’échec du Psycho-Batave, après 1975 donc, que la passion pour l’argent se justifie. Les années qui ont passé depuis, dévolues à l’enrichissement, sont comme un enivrement, et pas celui des fêtes. Alors, Sweign, cet opportunisme de certains Psycho-Bataves au début des années 1970, qui ont joué du sitar et filmé des adolescentes hirsutes, constitue bel et bien une trahison.

-Allons, Boulter, quand je parlais d’une bonne manne, je la limitais à l’inspiration, à la définition d’un mood étrange et neuf, sans même songer aux finances, et je n’admire pas l’opportunisme, ni avant ni après 1975.

-Un mood ? Mais, Sweign, tout a été pensé sur le mood, et il n’en est pas une nuance qui ait échappé au jugement de Randall Webb. Dès 1966, le mood a été compris en extension. Il a ensuite disparu parce que l’adolescence authentique a disparu. Il existe même comme une borne, qui est ce film ultime de Delmer Daves, celui qui met en scène le groupe Little T & The Spoons. Voilà. Passé ce film, et le mood et l’adolescence ont cessé d’être des valeurs actives.

-Vous ne voulez donc pas admettre que le moderne Centre d’Etudes Psycho-Bataves ait une compréhension plus profonde du mood, qu’il en ait détecté la présence dans des productions post-1966, et c’est pourtant une vérité établie.

-En effet, je ne l’admets pas et vous me voyez agacé devant votre entêtement à me le faire admettre.

-Et cependant, écoutez-moi. Vivre parmi les hippies, s’imprégner de leurs représentations, ce dut être un drame, un traumatisme qui légitime certains effacements, les retraites des meilleurs d’entre nous. Pour ceux qui imaginèrent de respirer cet air empoisonné et de continuer de vivre malgré tout, leurs efforts ne méritent pas l’opprobre, et je pense même que ceux-là, en ne refusant pas la souillure, ont permis au mood de renaître, sous une forme autre, mais pas assez distincte pour nous empêcher de l’identifier. L’idée nous a frappés à la découverte de « Times Gone By » de ce que je suppose être un duo de songwriters, Brym et Stonz, autrement dit : Brym-Stonz Ltd. La progression d’accords obéit idéalement à l’esthétique de l’Orgue du Fantôme. De fait, je parle d’une chanson que vos études personnelles vous ont amené à connaître, et si tel n’est pas le cas, alors je peux excuser votre incapacité, Boulter, à donner du mood une définition supérieure à celle proposée par Randall Webb. Car cette mélodie de basse et ces harmonies éthérées de la voix, sont très caractéristiques de l’année 1967, de son tiers automnal. Par là, nous frayons déjà avec les hippies. Seraient-ils autre chose ? Peut-être de timides Psycho-Bataves ? Leurs fiancées, de riches Californiennes étudiantes à Berkeley ? Leurs comparses, arboraient-ils une fine moustache latino, une veste de l’Armée du Salut ? Enfin, il fallait nouer des amitiés et faire le sexe. Et puis, nous ne méprisons pas Arthur Lee ni les Byrds pour s’être commis en hippies, quand nous savons combien âpres et vénaux ceux-là pouvaient se montrer, et surtout combien cela n’entama pas, au moins pendant une année, leur pouvoir créatif. Ce mood intriguant qui baigne le fabuleux « Times Gone By », nous le définissons ainsi comme l’intuition vaporeuse de la mort. Avant cela, le mood, c’était une fêlure toute personnelle, le désastre intime de l’abandon, qui ne trouve pas la force, comme dans les productions Italo-Américaines, de se mettre en scène avec éclat et somptuosité. Ce désastre ne veut pas être surmonté, au contraire il persévère en lui-même, et devient un jour terne. Pareil classicisme du mood est celui de The Mauve : « You’ve Got Me Cryin’ », celui de The Plagues : « To Wander », celui de The Vendors : « My Rose-Ann ». Brym-Stonz initient un mood qui ne se limite plus à la sphère privée, celui-ci naît d’autre chose qu’une affaire sentimentale, il naît de l’existence, du fait d’être lui-même, du problème central qui est le temps, à qui une bonne partie de la poésie mondiale est justement consacrée. Il ne s’agit pas d’un temps marqué d’épisodes, doué d’un sens, un temps qui se diviserait en heures fastes et heures malheureuses. C’est le temps pur, sa majesté, et le corps qui s’y épuise, le mystère d’un temps plus vaste qu’aucune perception. Quand l’homme veut se saisir dans la tourmente du temps, les sonorités douceâtres et les rythmes élastiques de la musique des hippies le lui permettent. Je mentionne également « Love Is Like » de Strange Fate, dont la combinaison basse-célesta forme un arrangement très hippie. Ce terrible continuum que je tiens pour l’expression seconde, post-1966, du mood, nous la trouvons à l’état brut dans « Once There Was A Girl » de Blue Condition. Et cette fois, la section rythmique épouse sans nuance, avec conviction, les canons du groove de hippie : un rebond sans grâce et néanmoins happant. Voyez : « Condition », « Fate », on ne recule pas devant la métaphysique. Je pourrais parler d’un mood métaphysique, si je ne craignais pas d’être taxé d’individu pompeux. Mais, Boulter, il ne suffisait pas de créer une musique pour un mood nouveau. C’est l’incursion-même de certains dans le territoire hippie, et ce qu’ils y firent de peu avouable, qui nous subjugue. Je veux dire qu’il existe une mélancolie très particulière, très moody, dans le destin de quelques hommes, issus du Psycho-Batave, projetés dans le maelström hippie. Leur expérience nous frappe comme l’exemple-même d’une désolation Psycho-Batave, un laisser-aller violent et grotesque. Marvin Marty a ainsi tourné son « Wine Killing ! » sous l’empire d’un tel sentiment. Mais avant lui, il y eut Roman Polanski et « What ? » en 1971. Seule une désolation Psycho-Batave peut engendrer un aussi trouble assemblage que celui réunissant l’érotomanie, la villa de Carlo Ponti, des vedettes complaisantes européennes, des parties de ping-pong, un récit en miroir, et bien d’autres ravissements comme un officier russe et le maître d’œuvre portant moustache. Et avant Polanski, il y eut Mario Bava et « Une hache pour la lune de miel » en 1969 : là nous touchons à l’épuisement sensoriel, trop de couleurs, de plans, de formes.

Ce désespoir fut-il celui de Marcus, cet audacieux personnage qui semble avoir traversé plusieurs, sinon tous les sous-genres de la musique américaine entre 1960 et 1970 ? Les chérit-il d’un même amour ? Il est plus probable que Marcus les a pratiqués en Psycho-Batave meurtri et instable. Son « Grains Of Sand » énumère sans vergogne les artifices sonores de la musique de hippies : un sitar, des tablas, une flûte traversière, une batterie lyrique, « qui pose une question », un rythme alangui, méditatif. Pourtant, « Grains Of Sand », peut-être grâce au chant tremblant et louche de Marcus, atteint à l’intuition de la mort prochaine, et de la mort à l’œuvre de tout temps, aussi bien. Cette chanson révèle la justesse de l’ancienne métaphore : la vallée de la paix. Son rythme ne nous invite pas au sommeil de la drogue, comme il serait facile d’en ricaner, la structure et la tenue des instruments y sont beaucoup trop affirmées : la torpeur de « Grains Of Sand » ne se livre pas exactement, elle se contraint à une forme qui la rend saisissable, et nous rappelle opportunément que son auteur a appris l’art de la composition. Notre vieux Psycho-Batave tente de parler le langage d‘une époque et malgré ou à cause de son habileté, nous reconnaissons en lui le fruit d’une époque antérieure. Je ne sais pas de plus bouleversante expression. »

            Sweign pleura. Il pleura pendant quatre heures pleines, jusqu’au réveil de Jean Pop 2 qui, avec infiniment de lenteur, nous rejoignit autour de la table que nous n’avions pas quittée, abîmés, Mermouch et moi, dans un silence respectueux. A la vue de son ami Sweign, Jean Pop 2 commença de pleurer lui aussi, mais sa nature brusque et impétueuse faisait que ses pleurs étaient bruyants et qu’il les accompagnait de coups, certains portés sur Mermouch qui restait immobile. Cette petite scène ne s’interrompit qu’avec la chute de la cage où lou ride était emprisonné ; ce dernier tentait peut-être de s’évader. L’état préoccupant de ses forces ne lui permit guère de prolonger son effort, et la cage ne bougea plus. Ce micro-événement décida Jean Pop 2 à enfin m’adresser des mots de bienvenue. Mais alors que la conversation prenait tournure entre lui et moi, cette conversation que je méritais bien d’avoir depuis l’apparition du spectre de Randall Webb, Jean Pop 2 s’écria : « Nous ferons tourner les tables ce soir. Elles nous révèleront ce que j’annonce tout de go : j’ai tué Randall Webb. Il vous dira comment, et pourquoi. Vengez votre ami sur le champ, et celui-ci ne pourra vous expliquer la bonté de mon geste. Vous devez me croire lorsque j’affirme que Randall Webb a exigé de moi que je le tue. Randall Webb a voulu mourir de ma main, Lewis. That’s right. » 

Marcus - Grains of sand

Brym-Stonz Ltd - Times gone by

Strange Fate - Love is like

The Wig - Drive it

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Published by Boulter Lewis - dans Notes de Boulter Lewis
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5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 15:36

Oiseaux

Sred Sweign, en digne descendant d'Olaf l'idiot, illumina cette émision de son savoir et de sa sensibilité de poète solaire. Hormis cela, l'ambiance joyeusement dissipée fit beaucoup pour nous distraire de la toujours triste absence de M. Poire.

Phrase de la semaine : "Ils sont partis du lait, ils sont allés jusqu'au métal." (Sred Sweign)

The Nightbirds "Nightbird"

Mike & The Ravens "Mr Heartbreak"

The Falcons "Please understand me"

The Crucibles "Beware of birds"

The Birds "Next in line"

The Music Machine "The eagles never hunts the fly"

The Monks "Cuckoo"

The Mockingbirds "How to find a lover"

The Birdwatchers "It's to you I belong"

The Flamingos "I only have eyes for you"

Four Holidays "Grandma bird"

The Falcons "I'm a fool I must love you"

Sly & The Family Stone "Chicken"

The Bluebirds "Sweet Polly"

The Ugly Ducklings "Just in case you wonder"

The Barbarians "Hey little bird"

The Birds Of Prey "City lights"

The Beach Boys "Little bird"

The Dodos "Make up my mind"

The Falcons "I'm that man"

Bergen White "The bird song"

Ravens "This I know" 

Uder Mermouch a attribué au Texas un indice de 4.9 sur l'échelle Psycho-Batave

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2 octobre 2007 2 02 /10 /octobre /2007 07:19

Il existe deux types de déserts : l'un est un exil d'enfance, l'autre est dénué de pancartes publicitaires, parfois même de couleurs.

Celui dépeint par Fargo dans leur étonnant album appartient à la première catégorie. Depuis leur studio de Salt Lake City, le duo électrise un désert de fanfreluche, fardé comme un cowboy flamboyant, où l'on imaginerait volontiers s'agiter et y faire ses tours de revolvers le Kirk Douglas de "Man without a star", infatigable trublion écarquilleur de pupilles. Le désert de Fargo ne l'est finalement pas. Il est intégralement repeuplé par toutes sortes d'attractions qui tendent à l'hétérogène : à partir de références évidentes (le nom du groupe forcément couvert de la poussière des pistes, l'inévitable féérie des guitares Byrdsiennes, les harmonies en pétales pour accompagner la mort du feu) s'accumulent des strates de sophistication Mc Cartneyennes, des réverbérations de parking aérien, des crachins de notes pailletées, toute une atmosphère de friandise bon marché qui loin d'étouffer l'intérêt des morceaux l'anime, l'amplifie, jusqu'au déversement lyrique ininterrompu d'un "Talks we used to have" gonflé d'enthousiasme solaire.

A l'avalanche de motifs chez Fargo répond la rectitude horizontale de New Dawn. Originaire de l'Oregon, désert vert dressé contre l'océan, ce groupe, à l'opposé de la tonitruance du groupe de l'Utah, s'attache à représenter un désert privé de pittoresque, comme le sont les westerns de Monte Hellman au regard de ceux de ses contemporains italiens. Contemporains aussi d'un autre désert, musical, nommé 1970, New Dawn ont la tête de leur musique : élégants, mais tristes, avec quelque chose de dignement terne dans leur mise. Leur musique est réduite à l'essentiel vital, et si parfois un tambourin ou des handclaps sonnent à l'oreille, c'est moins pour suggérer la présence insidieuse du crotale que pour maintenir la chanson d'aplomb, la faire malgré tout poursuivre sa quête vers l'horizon blanc. Car dans ce fascinant désert total, on peut lire en braille un poème sur la solitude et son pic, l'amour. Comme le personnage de "The Shooting" incarné par Warren Oates qui finira par tirer sur son propre double dans les dunes, New Dawn reproduit l'éternelle métaphore de l'amour, ce besoin qu'on a d'être submergé par des vagues qu'on veut d'ailleurs mais qui ne sont que les nôtres.

 

Fargo - Round about a way of describing our situation

Fargo - Talks we used to have

Fargo - Cross with no name

New Dawn - Billy come lately

New Dawn - Last mornin'

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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 12:20

Noir

Pour cette émission qui évita aptement l'écueil vieux loup (une émission consacrée au noir où il est question du Tennesse ferait frémir plus d'un Italo-américain) étaient non seulement présents Mermouch et le Révérend Tom Frost, devenu incontournable chêne millénaire, mais également l'exquise MDS qui ne prit pas le micro, mais dont la présence dans les studios irradia les sens de nos amis et leur permirent un instant d'oublier le siège tristement vacant de leur Phrère Poire

Phrase de la semaine : intraduisible (Tom Frost)

Buddy Holly "Blue days, black nights"

Black & The Blues "I'm sad"

Retreds "Black Mona Lisa"

The Throb "Black"

Gonn "Blackout of Gretely"

Dalek & The Blackstones "Could be in love"

Wilde Things "My life is black"

The Nightcrawlers "The little black egg"

Little John & The Monks "Black winds"

Syl Johnson "Black balloons"

The Temptations "Ode to a black man"

Chuck Brooks "Baa baa black sheep"

The Kinks "Big black smoke"

Morning Disaster "Black leather books"

The Black Diamonds "Not this time"

The Other Half "The girl with the long black hair"

The Hustlers "The sky is black"

We The People "Love wears black"

Yemm & The Yemen "Black is the night"

The Black Sheep "It's my mind"

The Black & Blues "Come to me"

Sonny Charles & The Checkmates "Black pearl"

Marion Black "Listen black brother"

The Shangri-las "Dressed in black"

The Dee-Jays "Blackeyed woman"

Uder Mermouch a attribué au Tennessee un indice de 4.8 sur l'échelle Psycho-Batave

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21 septembre 2007 5 21 /09 /septembre /2007 10:41

Fleurs

Pour cette émission délicate, le révérend Tom Frost nous a infligé son agréable présence et sa verve sudiste assumée. Précisons également que malgré le thème dangereux, nos éditorialistes ont une fois de plus contourné la mare hippie pour gratifier leurs auditeurs de top-notch en barre. Yeah.

Phrase de la semaine : "Vous manquez de street credibility" (Jeanpop2 à Mermouch)

Flower Children "Mini-skirt blues"

Better Sweet "Like the flowers"

The Savages "Roses are red my love"

The Bed Of Roses "I gotta fight"

Breakers "Don't send me no flowers I ain't dead yet"

Flowerz "I need love"

The Wild Flowers "A man like myself"

Flower Power "I can feel it"

Lavender Hour "I've got a way with girls"

Tim Hardin "Misty Roses"

John Williams "Flowers in your hair"

Phil Ochs "Flower lady"

Jackie De Shannon "Children and flowers"

The Carstairs "He who picks a rose"

Betty Harris "Twelve red roses"

Minnie Ripperton "Les fleurs"

Hearts & Flowers "Ode to a tin angel"

The Brain Train "Black roses"

The Holy Mackerel "Wildflowers"

Plant Life "Flower girl"

Clefs Of Lavender Hill "First tell me why"

 Uder Mermouch a attribué au Rhode Island un indice de 5.9 sur l'échelle Psycho-Batave

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21 septembre 2007 5 21 /09 /septembre /2007 10:33
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7 septembre 2007 5 07 /09 /septembre /2007 18:45

Bleu

Pour cette émission de rentrée, Jeanpop2 et Uder Mermouch rivalisèrent de gouaille et de brillance oratoire, pour tâcher de faire oublier à l'auditeur l'actualité préoccupante autour de M. Poire. Le contenu musical est toutefois resté brillant d'un bout à l'autre, laissant présager de beaux volumes futurs toujours consacrés aux couleurs.

Phrase de la semaine : "Il est présent dans notre ciel" (Mermouch, à propos de Poire) 

The Everpresent Fullness "It's all over now baby blue"

The Banshees "Project blue"

Ravin' Blue "Love"

The Juniors "Miss blue jeans"

The Blue Aces "That's alright"

The Shades Of Blue "The time of my life"

The 4th Amendment "Always blue"

Blue Boys "Why did you go"

The Blue Things "Doll house"

The Blue Beats "She's coming home"

Billy Thorpe & The Aztecs "Blue day"

Tony Worsley & The Fabulous Blue Jays "How can it be"

The Blue Stars "Baby come home"

 Darius "Shades of blue"

The News "Blue shoes"

The Shades Of Blue "Penny Arcade"

The Werps "Shades of blue"

The Rockin' Ramrods "Bright lit blue skies"

The Blue Beats "Extra girl"

Fargo "Sunny day blue"

Larry & The Blue Notes "In & out"

The Blue Rondos "Don't ned your lovin' no more"

The Amberjacks "Blue Jaunt"

The Deverons "Blue is the night"

Rising Suns "I'm blue"

 Uder Mermouch a attribué à la Pennsylvanie un indice de 5.5 sur l'échelle Psycho-Batave

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20 août 2007 1 20 /08 /août /2007 19:02

The Sunrise Pop - Soft Rock Mixtape !!!

Downlad it here !

The Hard Times "Come to your window"

The Everpresent Fullness "Darlin' you can count on me"

Freddie Allen "We've only just begun"

The Byrds "Lady Friend"

Jackie De Shannon "Where does the sun go ?"

The Blades Of Grass "That's the way you'll never be"

The Poor "How many tears"

The Tikis "I'll never forget about you"

Fargo "Talks we used to have"

Price & Walsh "Try your best to forget her"

The Fun & Games "Topanga Canyon Road"

The Mystery Trend "House on the hill"

The Five Americans "Big cities"

The Blazing Sons "Do you know the reason"

Bobby Fuller Four "Let her dance"

The Dovers "I could be happy"

Poco "Make me a smile"

Joe & Bing "Daybreak"

Jumbo "Promises"

We The People "The day she dies"

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30 juillet 2007 1 30 /07 /juillet /2007 15:51

This is it. The Psycho-Batave contest is now over and we are pleased to unveil the names of the winners.

 

Category 1 : Deep Soul 1964................................................MDS with  "Prickett Smith - The Girl Don't Know (What Hit Her) / Gonna Buy Me A Ticket (Clayton 66981)"

Category 2  : Teen trauma 1966.............................................PSPOT with ""Stop Hasslin' Me/I Quit"-Captain And The Crunches (IT) "

Category 3 : Psych/Prog 1970.................................................MDS with "Zenn Diagram - Dreams In A Mirror / A Hit Of Sunshine (Saphyre CR74326)"

Thank you.

 

MDS, double-winner

*

PSPOT

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19 juillet 2007 4 19 /07 /juillet /2007 17:38

            -Boulter Lewis, je vous livre mais ne vous abandonne pas, à la très salutaire pestilence de la terrible Chambre Terrible, en espérant que vous n’y défaillirez pas à l’exemple d’une jeune couventine qui verrait pour la première fois le lupanar auquel la destine un bien méchant oncle.

            Uder Mermouch sourit avec étroitesse et me laissa observer le contenu de cette pièce, qui devait être l’antichambre du lieu où se tenait Jean-Pop 2. Et je dus me pencher sur les quelques objets qu’elle contenait pour seulement commencer d’y réfléchir. La main, cette main que Mermouch me faisait miroiter, occupait mes pensées, aussi je m’agaçais de la contrainte qui m’était imposée de vaquer dans cet endroit sans inspiration ni goût. Les objets dont je relevais la présence étaient sans exception extrêmement déplaisants. Je soupirais. Alors Mermouch, dont c’était le tour de s’agacer, décida de rompre là mon inspection de la Chambre : « Y voyez-vous clair, Lewis ? Ou bien la dureté de votre périple a-t-elle atrophié votre jugement ? Est-ce là le fier Chief Lewis de la redouble garde-montée de Concord, Massachussets, le bras armé du Psycho-Batave, celui qui alliait au sûr maniement du gourdin une perspicacité et un cœur tels qu’ils le firent remarquer de Randall Webb qui vit en lui non seulement un directeur d’opérations mais aussi un directeur de conscience auprès des jeunes populations suburbaines de son Etat ?

            - Je peux admettre, Mermouch, que dans l’isolement où vous croupissez, vous élaboriez de longues joutes du Discours, et que trop heureux d’accueillir ce que dans la langue de Buvnana, on nomme un Phrère, vous lui fassiez subir le résultat courroucé de votre activité mentale. Mais à la décharge de celui qui vous écoute, embarrassé, sachez qu’aujourd’hui, peu après mon arrivée au pied de l’Elbourz, on m’a initié aux Mystères du Bulgare et évoqué devant moi, avec une grande pudeur, la mort du génie Marvin Marty. Considérez que ma cervelle a été nourrie à foison.

- Bon. Il n’y a donc pas lieu d’y revenir. La Chambre Terrible, Lewis, a été conçue pour répondre à la marche négative de l’esprit chez certains individus, parmi lesquels vous comptez peut-être. Les uns accèdent immédiatement à leur désir, ne le poursuivant que pour ce qu’il est et se moquant, ignorant ce à quoi leur désir se heurte ; les autres ne connaissent pas cette facilité d’élection, il leur faut d’abord, et ensuite régulièrement, écarter des désirs infâmes, ceux-là doivent vivifier leur amour en détestant ce qui trahit cet amour, ils adoptent une marche négative de la pensée, par dégoûts stimulants, si vous voulez. Rien n’est enviable dans cette disposition d’esprit, elle oblige celui qui en est pourvu à toujours se frotter à la mauvaise engeance, sa mauvaise engeance : il ne lui est pas offert de goûter simplement et immédiatement à son désir, il doit l’affronter à ce qui le menace pour en sentir le prix. Il est évident que les premiers sont enviés par les seconds, parce qu’on ne retire aucune connaissance valable de la fréquentation de son ennemi quand on recherche chez lui, non sa nature, mais un point à partir duquel, comme un ressort, on revient plus aimant vers son désir à soi. La tendance est présente chez l’enfant qui ne veut entrevoir le monstre que pour le bonheur de se cacher, ou bien lorsqu’il regarde la neige ou les éclairs, puis s’enveloppe de chaudes couvertures. Je vous parle d’enfants, parce qu’ils sont souvent considérés à tort comme les êtres immédiats, alors que bien des comportements chez eux révèlent déjà un art du médiat. Bref, notre Chambre Terrible recèle une concentration assez conséquente de ces petits artefacts propres à susciter l’irritation d’un Psycho-Batave et qui vous prépareront à la compagnie onctueuse de notre cher Jean Pop 2.

- Une sorte de purge, n’est-ce pas ? Qui vous dit que j’appartiens à cette seconde catégorie d’individus, celle dont vous prétendez qu’ils adoptent une « marche négative de l’esprit » ?

- Oh, je ne suppose rien du tout sur votre appartenance à telle famille d’esprits. Utilisez cette Chambre, ou bien ne l’utilisez pas. Je vous l’ai présentée, cela ne signifie pas que je vous y destine, que je vous en recommande l’usage. Vous faites comme bon vous semble, gros Yankee.

- Pardon, pourquoi ajoutez-vous « Gros Yankee » ?

- Pas de méprise, Lewis. Je ne suis pas comme Poire et d’autres, tombé sous le charme du Sud : toute cette fascination pour la terre maudite et aristocratique est source d’affèteries que je n’apprécie pas. Par « Yankee », je voulais vous signaler mon attachement pour ces Etats industrieux et pratiques du Nord, leurs belles institutions, leurs impeccables établissements bancaires et universitaires. Quant à « gros », il suffit à prouver que je ne suis pas hypocrite au point de nier la corpulence de mon interlocuteur, que je l’honore et lui souhaite de durer.

- Vous prétendez ne pas m’obliger à écorcher mes nerfs dans cette pièce et cependant, vous ne semblez pas m’indiquer d’autre issue.

- Parce que vous n’en voyez guère, que vous ne recherchez pas cette issue, au fond.

- Ce type d’argutie passe toute mesure, je m’en vais vous briser les vertèbres et je n’emploierai pour cela que mes mains !

- Gare, Lewis ! »

Soudain, je fus en mesure de comprendre le défi qui m’était lancé, quand mon regard se posa sur un médiocre foulard multicolore, et alors, par coups d’œil successifs, tout forma un système de représentations qui figura pour moi les règnes honnis du Psycho-Batave. Le moindre objet révélait son ennemi et mon esprit fut tout entier soulevé de la colère des Titans. Le lecteur me permettra de renoncer ici à tout effet dramatique, auquel je préférerai une synthèse claire de mes observations. Jamais je ne pus nommer aussi exactement les exécrations du Psycho-Batave, jamais je ne vis d’aussi près la nature de ce qui, pendant les quatre dernières décennies, flétrit le cœur de mon ami Randall Webb.

Une première série d’objets se regroupait sous l’idée du Règne de l’Animal, toutes conceptions grossières, appuyées, de la musique. Il y avait d’abord nos opposants les mieux connus, les Hippies crasseux de San Francisco, qui furent les promoteurs du flou, du nébuleux, de l’interminable, qui exposèrent les fins tissus du Psycho-Batave au soleil meurtrier du concert à ciel ouvert, dont l’avatar le plus obscène est bien le « festival », et qui plus tard fournit le cadre attendu aux manifestations abjectes du « folklore ». Cela, la scène WASP du folk l’avait par ailleurs déjà réalisé, mais comme on s’en doute, une initiative de la Nouvelle-Angleterre n’est jamais généreuse, elle se laisse oublier et n’engendre guère de rassemblement. Les Bouchers du rock « metal » et « progressif » entérinaient et cette dissolution des rapports et cette massification, du volume, de la durée, des instruments, de la structure. Boucherie, oui, liée à la bêtise des instincts et de la culture. On n’opposera pas trop facilement une musique instinctive à une musique cérébrale, quand ce qui détermine la valeur d’un instinct ou d’un mouvement de l’esprit est bien l’usage droit que l’on en fait. De ce point de vue, celui d’un usage stupide et faux des instincts et de la raison, nous jugerons que Black Sabbath, Genesis et les Sex Pistols sont un seul et même groupe, parce qu’ils pataugent dans la même merde. Je terminerais la description de ce Règne par son espèce la moins soupçonnée : les Anglocentristes, qu’ils enveloppent leur carcasse galeuse de l’Union Jack ou bien exacerbent leur dandysme. L’anglocentrisme est cette tentation qui révèle combien nous nous déterminons par rapport aux gigantesques Etats-Unis : nous en rejetons la culture du spectacle, qui ne nous paraît pas convenir à l’intelligence et au goût, mais nous reportons notre affection sur le pays d’Europe qui, entre tous les pays d’Europe, a enfanté les Etats-Unis. Les Anglais ne sont ni les plus subtils, ni les plus pervers, ni les plus raffinés, ni les plus choquants. Hormis The Beatles et Joe Meek, tout est allé de travers dans ce pays, que les fiertés 1.nationale, 2. prolétaire, 3. urbaine, ont remisé parmi les régions à folklore. L’Angleterre du Music-Hall, telle que Greg Shaw, d’un regard absolument neuf et englobant, la vit un jour. Ce désastre folklorique, un groupe nous permet de le saisir dans sa progression : The Kinks, et un autre groupe a toujours témoigné de son horreur, souillant d‘abord le mouvement Mod, inventant l’opera-rock, et culminant dans le stadium-rock, ce groupe haïssable quatorze fois, le plus immonde de tous, est The Who, dont nous reparlerons tant le pédophile Pete Townshend est décidément l’addition de toutes les tares que nous évoquons ici. Lou Reed lui-même ne témoigne pas d’une telle complétude dans l’abjection.

                                               Pete Townshend

Une deuxième série d’objets faisait écho au Règne de la Magie, auquel participent malgré eux, certains bons éléments du Psycho-Batave. Les chamans, qu’on dit « possédés », en constituent le premier groupe, en nombre et en importance. Non contents d’abasourdir ou de négliger la musique à l’avantage de leur personnalité dégoulinante et totalitaire, ils renouent avec l’image romantique et primitiviste du Poète. Cette image avait son sens, sa pertinence dans la première moitié du XIXème siècle, dans le domaine littéraire surtout, mais au cœur de la révolution Psycho-Batave, elle est un embarras, une honte, et même une vomissure. En outre, le chaman transpire, il transpire tellement que la transpiration devient le signe de son élection. Il ne s’agit pas d’une transpiration de traître, c’est la transpiration des entrailles, qu’on croit la mesure de la sincérité, de l’urgence, cette même-transpiration est le corollaire enfantin de « l’inspiration ». Dans sa forme extrême, le chaman laisse place au prophète, qui associe au délire narcissique une volonté de contrôle, qui a bien compris que le premier, par sa puissance démonstrative, pouvait nourrir la seconde. Très souvent, le shaman suit la pente qui le mène au prophétisme : ainsi Jim Morrison. De plus rares fois, il se désempêtre de tout cela à la faveur d’un accident qui lui apprend le ridicule de sa posture. Bob Dylan connut cette lucidité : du chaman qu’il fut, il n’y eut nul prophète. Les pâtres , enfin, désignent la variété la plus inoffensive de nos « inspirés » ou « possédés » ; si leur douceur bucolique inverse les manifestations les plus sordides décrites plus haut, on doit néanmoins s’inquiéter de la confiscation de l’idée de poésie dont ils se rendent actuellement coupables. Les pâtres sont ceux-là même qui se sont emparés de l’enfance, de ce qu’ils lui supposent de candeur et de créativité ( !) pour l’affronter aux conflits de l’âge adulte ou aux peurs profondes de l’être humain, et obtiennent pour tout résultat le « doux-amer », comme on dit, « l’acidulé-poivré », le « lisse-rongé de l’intérieur » et autres fadaises bêtement contradictoires.

Une troisième série d’objets renvoyait au Règne du Peuple. Plus que jamais, le souci du Peuple, de son approbation, marque les temps contemporains. Le goût des Peuples nous caractérise. Il faut les connaître, les pratiquer, et les honorer. Il est aujourd’hui très scandaleux de décréter la nullité spirituelle ou artistique d’un Peuple. Nous sommes tout de suite suspectés d’allégeance aux théories nazies. Les protélaristes/prolétarophiles jouissent d’un immense crédit qu’il est quasi impossible d’entamer. L’histoire ancienne de la musique populaire américaine est en effet liée à la représentation du Pauvre, celui des champs et celui des villes. Quantité de très belles œuvres Psycho-Bataves, à l’image des « Workin’ Man » et « Low-Class Man » de Dean Carter, continuent de nourrir la mythologie du Prolétaire. Il ne faut donc pas la traiter de haut et pourtant, il convient de s’en défier quand celui qui s’en réclame recherche un traitement populaire d’une matière populaire. Le Peuple est bon dans les mains des Nantis, parce que lui-même, le peuple, est incapable de se saisir dans une forme artistique satisfaisante. Les romans d’amour français du XVIIème Siècle mettaient en scène des bergers, comme la vieille poésie latine, et c’était un divertissement de Cour. De même, les Prolétaires ne doivent pas être ceux qui offriront de leur vie une représentation artistique correcte. Le Psycho-Batave l’exige, qui méprise Bruce Springsteen, prolétarophile notoire, dont l’humilité feinte n’a jamais produit que de grasses et grossières tranches de rock FM. Avec l’ultra-stylisé « Dode’s Kaden », Akira Kurosawa fait davantage en faveur du Pauvre que l’œuvre entière du plus infect ressortissant de l’Etat du New Jersey, qui, nous le suggérons maintenant, afin de préserver l’aura très Psycho-Batave qui est la sienne, doit interdire de séjour Bruce Springsteen, et l’exiler au Pays Basque, ou bien en R.D.A. Nous ne prendrons pas la peine d’accabler les piteux Humanitaristes qui ne trouvent pas de Peuple à leur mesure dans le quartier résidentiel, protégé et surveillé, où leurs villas de magnats de la pornographie s’érigent, et qui, par conséquent, reportent leur affection sur des tribus amazoniennes, dont le savoir millénaire et l’éthique de vie si pure forcent l’admiration. Notre peine, nous la prendrons davantage à l’encontre des révolutionnaires, saliveurs impénitents, parce qu’ils ne sont évidemment pas les véritables révolutionnaires. Le Psycho-Batave a reconnu l’infinie promesse d’une vie meilleure dans la musique de The Gestures, et a refusé très nettement les singeries bruyantes des MC5. Mais puisqu’il s’agit d’évoquer les musiques qui, en leur temps et au-delà, firent l’effet de missiles, je me rappelle, les larmes aux yeux, ces temps de prosélytisme où, tâchant de mon mieux de pallier l’absence de Randall Webb, parti en Floride puis en Europe, j’apprenais aux jeunes générations à bien séparer le geste à la fois cinglant et amical du Northwest Sound du geste lourd et empâté du MC5, j’attirais leur attention sur les saines et simples propositions de The Wailers et fustigeais la bave rhétorique et musicale du premier groupe de la décadence de Detroit.

                                                        MC5

Une quatrième série, enfin, symbolisait le Règne du Mondain. Et j’entends par là autre chose que la mondanité, plutôt le mauvais génie des villes, la pègre de l’avant-garde, tant est avéré le fait que nulle avant-garde n’est désormais possible ou acceptable depuis que les sociétés occidentales sont devenues richissimes au milieu des années 1960. J’ai toujours considéré que la véritable avant-garde était l’ultime fantaisie de l’aristocratie, comme son chant de l’irresponsabilité. Irresponsabilité devant la valeur marchande d’une création. Ce sens de l’irresponsabilité étant perdu à jamais, l’avant-garde n’est plus envisageable, et si l’on persiste à en parler, celle-ci n’est qu’une farce. De ce règne que j’appelle Règne du Mondain participent certains escrocs au premier rang desquels le putrescent Lou Reed et le bouffon Frank Zappa. J’ai à de nombreuses reprises connu le bonheur de cogner sur le premier mais le second, je l’ai toujours fui avec application. Lou Reed est en effet sujet à des crises de laconisme ou de mutisme qui rendent supportables sa bastonnade ; tandis que Frank Zappa, vous pouvez craindre qu’il se mette à gesticuler et à pérorer, qu’il ricane entre deux slogans qu’il aura lancés contre l’uniformisation ou le capitalisme. Les décadents sont les chiffes-molles idéales, ceux dont la passion pour l’ordure et l’excès invitent presque à les détruire, afin de les constituer eux-mêmes, à leurs yeux, comme des réalisations parfaites. Don Creux, lorsque nous partions en quête de putains expertes à Tijuana,  goûtait fort peu mon acharnement contre les musiques locales, et m’asséna une fois : « La ville aussi a ses ploucs, et, Boulter, mec, tu ne les accables pas assez ». Les décadents sont les ploucs de la ville ; comme ceux des campagnes, ils célèbrent avec morbidité leur quant-à-soi. Je trouvai là une raison supplémentaire de décrier le turpide Lou Reed. Au cours des années qui suivirent, marquées par la disparition de Don Creux, l’étiolement mental de Marvin Marty et l’étrange asile néerlandais de Randall Webb, je perçus Lou Reed comme un publiciste. Car un temps vient où le décadent désireux de rencontrer le marché doit non seulement étaler sa maigre et triste collection de fétiches mais surtout s’efforcer d’en renouveler la présentation. Alors l’esprit du publiciste se fait jour, cet esprit qui ressasse quelques motifs plus du tout choquants au point de les faire passer pour ce qu’ils n’auraient pas dû être : des banalités. Frank Zappa est-il plus infâme ? Le satiriste finit de nous écoeurer avec son cynisme convenu et l’insigne médiocrité de sa vision musicale. Il cherche bien entendu à déconstruire ces musiques commerciales, débilitantes et radiophoniques qui piègent nos consciences, et à cette fin, très naturellement, il maîtrise l’idiome du Jaz. Oui, le satiriste aime le Jaz, qui possède un cerveau.

 

 

                                                            Un groupe de jaz

 

 

 

            Je n’en pouvais plus. Le Jaz vint à bout de ma ténacité. Je manquai de m’effondrer lorsque Mermouch me retint par le bras : « Je vous avais promis une main, Lewis : elle approche. » Et nous quittâmes enfin la Chambre Terrible, qui m’avait exténué et dont je pouvais espérer qu’elle relèverait ma jouissance, sitôt la porte franchie. Une lumière douce fondit sur moi.

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Published by Boulter Lewis - dans Notes de Boulter Lewis
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