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9 mai 2005 1 09 /05 /mai /2005 22:00

            Copenhague, aux murs roses et aux théâtres dorés, vit se dérouler l’épisode le plus mélodramatique de notre quête. Que la ville fût devenue un haut-lieu du psycho-batave ne constituait pas la raison de notre halte, qui était que Randall Webb y avait un frère, Tobby Webb, tailleur qui jouissait d’une belle réputation dans toute l’Europe du Nord. Les deux frères ne s’étaient pas parlés depuis près de quinze ans, sans qu’aucun motif de discorde ne vînt éclairer la nature de cette longue et pénible séparation. A ce que je pus déduire des propos sibyllins tenus par Randall Webb lors de notre voyage en train de luxe, il semble que ce dernier ait toujours essuyé le mépris de sa famille, qui souhaitait évidemment qu’il embrassât une carrière respectable. Tobby, qui était le cadet, consola la famille Webb de la défection du fils aîné, en choisissant la voie de la couture, où il ne tarda pas à créer d’immenses bénéfices, grâce, notamment, insiste Randall Webb, à une certaine malignité commerciale qui serait la signature du tempérament Webb. « Poire, je travaille depuis le jour de ma naissance à l’éradication pure et simple de cette tare familiale ».

 

            Je sentais à mesure que nous approchions de Copenhague que l’esprit de Randall Webb était tout entier tendu vers la rencontre imminente avec Tobby Webb, et je m’étonnai de trouver mon jovial compagnon dans de si sombres humeurs. L’incessante activité intellectuelle de Randall Webb s’abîmait dans de muettes ruminations qui ne laissaient pas de m’inquiéter. Mon trouble augmenta en apprenant de Legendre que celui-ci avait perdu toute sa bourse par l’effet d’une sournoise machination ourdie par Randall Webb qui, désireux de tromper la vigilance de Legendre, l’avait invité à un cercle de jeu (sous une identité avantageuse, cela va de soi), où des gens du meilleur monde, du moins d’un monde différent de celui de Legendre, s’adonnaient au whist et au piquet jusqu’à l’aube. Là Legendre, enthousiasmé par le vin de Tokay et les femmes galantes, ébloui par l’extrême facilité qui nimbait les gestes et les paroles de ses partenaires de jeu, oublia toute mesure, et ses impitoyables adversaires le plumèrent jusqu’au dernier sou. Randall Webb avait quant à lui amassé un profit considérable ; aussi proposa-t-il bruyamment de rembourser une partie des dettes de Legendre. Le pauvre maître d’hôtel se croit à présent le débiteur de Randall Webb et c’est le plus sincèrement et le plus loyalement qu’il sert désormais les volontés de son bourreau, tout en vouant une haine inextinguible à ceux qui le ruinèrent au piquet et au whist. Cette conspiration morale qu’avait planifiée Randall Webb ne faisait cependant briller aucune lueur de malice dans son œil ténébreux : plutôt que célébrer son triomphe, comme il eût normalement fait, Randall Webb observait un calme australien. (voir à ce sujet l'article "Rock Australien et fin du monde" )

 

La famille Webb en 1952 : en haut à gauche, Randall ; dans les bras de sa mère, Tobby.

 

            Nos bagages furent déposés dans une consigne, car nous devions reprendre notre chemin sitôt le dîner achevé. Pas un seul mot ne me fut adressé durant le trajet, de la gare au restaurant, et ce silence, en vérité, me reposa en ce qu’il n’annonçait nulle épreuve me concernant mais une épreuve personnelle pour Randall Webb, dont j’allais être le témoin abasourdi. Tobby Webb nous avait précédés. C’est un homme de petite taille, aux joues tombantes et au front dur, qui par de lents battements de cils communique une sorte de torpeur à ce qui l’entoure, sauf bien entendu à Randall Webb, qui, avant même de s’asseoir, agrippa un serveur boîteux pour passer commande : « Une pintade aux morilles et une bouteille de whisky irlandais ». Nous prîmes place et pas un de nous ne parla. La commande arriva, Randall Webb dévora sa pitance et vida en quelques traits la bouteille de whisky irlandais. Alors il toisa son frère avec rage et humeur, et il le fit avec tant d’abnégation que Tobby Webb trembla lorsqu’il émit un triste « Quoi ? ». « Mon frère ! Poire, mon frère Tobby ! Tu as dû imaginer que c’était l’envie, une banale affaire d’envie, qui a causé notre rupture, comme si quelque chose d’aussi vivant qu’une rupture peut avoir un sens lorsque nous appliquons ce terme à notre famille, il s’agirait plutôt d’un ensevelissement, voilà qui ressemble aux manières qui sont les nôtres, à vos manières puisque je renie absolument tout de cet infect passé qui me lie à toi, à Père et à Mère, je te suis hostile comme au premier jour, Tobby, non pas, je le répète, parce que tu as assumé le rôle que Père m’avait destiné, je l’exècre autant que je te vomis, je te suis hostile parce que ton idiotie, ton inculture, ta haine profonde de l’art et de l’esprit me poursuivent encore, et je comprends qu’on doit vivre tout le temps avec ceux qui furent nos premiers ennemis, les premiers destructeurs de la beauté et de la sensibilité que sont les membres d’une famille, qui vous rivent toujours à celui que vous étiez avant de penser pour la première fois, avant de devenir une personne intéressante, qui intéresse les autres et parfois même les séduit, une personne valant bien plus que les habitudes grossières qui la constituèrent pendant qu’elle s’éveillait sous le regard de ses parents, comme si ces habitudes anciennes avaient un quelconque rapport avec la personne que je suis devenue, par mes propres soins, inventés par moi-même, mon originalité que j’ai dû arracher à la gangue familiale, et que jamais je n’ai été tenté d’abandonner, lorsque la vie m’a accablé, qu’elle s’opposait résolument à mes désirs, qu’elle retardait ma création, j’aurais pu juger puériles et vaines les imaginations que je nourrissais et j’aurais alors songé à rabattre mon orgueil, à devenir tel que vous me rêviez, or tout, absolument tout me retenait de céder à cet appel mièvre et funèbre à la fois de la famille, de l’idée de famille, c’est-à-dire de rapports réglés et improductifs entre les êtres, je n’ai jamais accordé foi à cette utopie, pas que je n’en eusse été capable, car tout le monde, quand l’énergie sommeille au point de s’évanouir, tout le monde lorsqu’il est au plus bas de la volonté et du désir, tout le monde peut sombrer dans la famille, elle est ce qui nous récupère quand notre esprit nous quitte ou quand il s’effraie de sa dissipation, l’amour que je n’inspirais pas et qui finissait par m’aliéner des jeunes femmes dont j’aurais au moins souhaité l’amitié, l’amour m’inclinait souvent à choisir la famille, non pas notre famille, mais le comportement familial, la décence et la sobriété, parce qu’à chaque fois que je n’inspirais pas l’amour, je finissais par dégoûter celle que je convoitais, et il n’est pas sûr que ce dégoût puisse s’expliquer par un geste ou une parole que j’ai eus, il était bien souvent une réponse défensive et éloquente de la part de la jeune femme à des sollicitations qu’elle ne voulait pas combler, mais chaque fois, ce dégoût me jetait dans des transes insupportables, et c’est seulement là, au bout de cette détresse du cœur mais aussi de l’esprit, que je songeais à l’idée de famille, pas notre famille, pas non plus une famille que j’aurais fondée, mais le comportement familial de décence et de sobriété, or il m’apparut que cette idée de famille jamais ne me conviendrait, que je préférais le dégoût tel qu’il m’accablait parce que mon essence est celle d’un créateur, la création imaginaire est ce pour quoi je vis, je ne peux plus diriger mes forces et mes pensées sur une activité autre que la création, tout en moi converge vers la création, la critique et l’amour sont les deux mannes principales de ma création et je suis à présent certain que la critique et l’amour veulent l’annihilation de l’idée de famille, en quoi toute la haine de la création se trouve résumée, la famille, l’idée de famille appelle depuis toujours la mort de la création, se conformer à l’idée de famille signifie tuer la création, c’est substituer à l’énergie spirituelle un fonctionnement biologique quasi végétal qui vous fait accomplir les activités les plus laides, qui vous fait prononcer les mots les plus hideux, qui vous fait concevoir les idées les plus sottes et les plus dégradantes, c’est tuer ce que j’appelle la création et que seules une certaine informité, une certaine cruauté venant de moi et venant d’autrui peuvent stimuler en même temps qu’elles me blessent et me précipitent dans le ridicule, c’est cette informité et cette cruauté qui néanmoins me sont utiles du point de vue de la création, pas l’ignominie de l’idée de famille, que, pour moi, tu personnifies plus qu’un autre, Tobby. » Et brusquement, Randall Webb jeta une liasse de couronnes dans la soupière, puis, me tirant à lui, nous quittâmes l’endroit avant que j’eusse fixé dans ma mémoire la réaction de Tobby Webb, duquel j’avais oublié de me soucier pendant la tirade de son frère. Au pas de course, nous atteignîmes un canal solitaire que cependant la nuit étoilée peuplait de feux volatiles qui sont autant de témoignages de la mobilité des affaires humaines. Randall Webb tâchait de suivre les unes après les autres les formes et les places successives d’une même lueur. « Poire, prenez ce que vous trouverez dans la poche gauche de mon veston, et remettez-le moi ». J’obéis. « Un Magnum 45, Poire, légèrement modifié au niveau de la crosse, dont vous pouvez apprécier la rondeur et le poids. Ainsi modelée, la crosse de ce Magnum 45, qui a abattu des drogués, des hippies et des jazzmen, adhère à la paume, elle ne laisse pas l’air s’infiltrer et plus essentiel, elle assure la meilleure trajectoire. Ce Magnum 45, que l’on m’a procuré en 1971, c’est-à-dire peu après ma rupture avec l’essai poétique, je compte l’utiliser contre vous, Poire, et contre moi. Nous méritons de mourir, nous méritons d’être délivrés d’un monde où le Psycho-batave n’a plus cours. C’est fini, Poire. Dès 1964, Roy Orbison savait que c’était fini puisqu’il chantait « It’s Over », et plus j’y pense, plus je comprends que la chanson d’amour, dans le cas de Roy Orbison, est au fond davantage qu’une chanson d’amour privé, circonstancié et intra-mondain , comme l’est la majorité des chansons d’amour, et plusieurs parmi elles, même si elles se concentrent sur un objet défini, n’en sont pas moins de très grandes chansons d’amour. Seulement Roy Orbison a hissé son exigence au-dessus des exigences communes, pas en fuyant l’objet défini et en s’attachant de façon ostentatoire à l’objet indéfni, Roy Orbison n’était pas du genre à mépriser l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, il ne chante d’ailleurs que cela, et il chante en plus ce qui excède l’amour privé, circonstancié et intra-mondain. Au terme de cet amour, si l’on se place sur la ligne des événements, on trouve la perte, et au-delà de cet amour, si l’on se place sur l’horizon du sens, on trouve l’abandon.

 

            

           Que Roy Orbison chante le terme et l’au-delà de l’amour, je l’ai compris après plusieurs écoutes quotidiennes de la chanson de 1964 « It’s Over ». Je m’interrogeais en particulier sur l’usage de la seconde personne. Il serait réducteur de n’y voir qu’un masque, d’ailleurs Roy Orbison emploie la première personne dans toutes ses chansons à l’exception de la chanson de 1964 « It’s Over ». Si Roy Orbison a recours à l’emploi  de la seconde personne, l’explication la plus satisfaisante est qu’il élabore un discours sur la nature humaine, parce qu’il était temps pour lui d’ajouter à l’amour privé, circonstancié et intra-mondain la dimension supplémentaire de l’amour en tant que composante substantielle de notre nature. De toute manière, pour ce qui regarde l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, dont il avait médité le terme avec autorité, Roy Orbison ne pouvait dépasser la splendeur poétique de « Cryin’ » où l’on peut entendre :  « I love you even more than I did before/But Darling, what can I do ?/For you don’t love me/And I’ll always be/Cryin’ over you ». Il faut toujours prêter une attention non mesurée, une attention délirante à ceux qui savent chanter « You don’t love me », pas « You won’t love me » ni « You can’t love me » mais « You don’t love me », c’est là, Poire, ce que votre cœur peut crier de plus douloureux et de plus atroce. Roy Orbison, après avoir traduit définitivement le terme de l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, a chanté l’au-delà de l’amour, qui est l’abandon, qui est l’amour en tant que composante substantielle de notre nature, l’amour en tant que composante substantielle et destructrice de notre nature, qui abrite en elle les moyens de sa propre destruction, qui favorise et ne prétend au fond qu’à sa propre destruction. En 1964, Roy Orbison, sur les mesures d’introduction de la chanson « It’s Over », chante « Your baby doesn’t love you anymore », en égrenant les syllabes de l’adverbe « anymore », ce qui a pour effet non seulement de créer une temporalité mais aussi d’annuler cette temporalité. L’amour qui passe s’achève et la possibilité de l’amour cesse, l’amour s’achève après s’être déroulé et la possibilité de l’amour ne se présentera plus. Après avoir vécu et chanté la perte, Roy Orbison se confronte à présent à l’abandon, c’est-à-dire qu’il se confronte au monde en tant qu’homme qui a dépassé ce monde, lui qui, finalement, résume et le style Italo-américain d’où il s’est inventé et l’espèce humaine dont il est une réussite absolue et en même temps terrible, Roy Orbison est une réussite absolue et terrible, il porte au plus haut l’idée d’être humain sensible mais c’est un coup fatal pour l’être humain en général. Ce coup est tellement mortel que les interlocuteurs de Roy Orbison dans la chanson de 1964 « It’s Over » ne sont pas des êtres vivants ni même des succédanés ou des inventions d’êtres vivants. En 1964, Roy Orbison s’adresse au vent, aux étoiles filantes, aux couchers de soleil, aux arcs-en-ciel et ceux-ci en retour s’adressent à lui en la plus formidable sentence métaphysique qui soit : « That’s all, that’s all ». La répétition de « That’s all », Poire, signifie que nous devons penser les deux sens de l’expression, à savoir que tout est fini, et que ce n’était que cela, l’amour et la possibilité de l’amour se sont éteints, et avec eux, la nature humaine, qui repose sur l’amour et que l’amour terrasse, la nature humaine ne signifie pas plus que l’amour qu’elle contient, qui l’anime et la perturbe à la fois. Poire, au nom de Roy Orbison, je vais maintenant vous ôter la vie en me servant de ce Magnum 45 à crosse modifiée, puis je me supprimerai. »

 

            Tout en discourant, Randall Webb avait continué de fixer les miroitements de l’eau. Alors, avec une rapidité et une présence d’esprit que je ne soupçonnais pas en moi, je le poussai dans le canal et m’enfuis. Lorsque je fus arrivé à la gare, je me rappelai soudain que la clef de la consigne devait être restée dans la poche du veston de Randall Webb. Je devais plaider mon cas devant la personne préposée aux consignes mais je ne la trouvai pas. A cette heure aussi avancée de la nuit, les officiers et les membres du personnel se faisaient rares ; des solliciteurs nombreux et très bruyants se disputaient les services des quelques malheureux qui travaillaient là cependant. Je m’assis sur un banc pour attendre mon tour quand une main glacée vint se poser sur mon épaule : « Poire, mon cher Poire, venez dans mes bras… Je n’en peux plus, tout cela m’épuise, vous allez me conduire à Jean Pop 2. » Randall Webb, son Magnum 45 à la main, pleurait comme un enfant et comme une vieille femme.

 

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Published by JEAN-PIERRE PAUL-POIRE - dans Lettres de M. Poire
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8 mai 2005 7 08 /05 /mai /2005 22:00

Maladie

Jeanpop2 apposant ses mains sur les pédés progressifs

Jeanpop2 et M. Poire, malgré leur complexion olympique et leur santé radieuse, se sont ce jour-là intéressés aux déboires pathologiques de leurs frères de race, c'est-à-dire les étalons sixties à l'encolure fière. Loin de sombrer dans le pathos pédé progressif, ils ont une fois de plus inondé les ondes de vibrations ballsy psycho-bataves.

Luke and the Apostles "Been burned"

The Hysterics "Everything's there"

The Standells "Medication"

The Playgue "I gotta be goin'"

The Ovations "Rockin' chair"

Don and Dewey "Heart attack"

Patti Drew "Fever"

The Crows "Call a doctor"

Paul Penyman "Satellite fever, asiatic flu"

Charlie Feathers "Jungle rock"

The Cavemen "It's trash"

The Continentals "Sick and tired"

The Bad Seeds "Sick and tired"

Paul Kelly "Chills and fever"

Herbert Hunter "I was born to love you"

The Sequins "A case of love"

Lindy Lane "Low grade and high fever"

Jimmie Rodgers "TB blues"

The Band "Chest fever"

Bo Diddley "Pills"

The Easybeats "Come on in, you'll get pneumonia"

The Insane "Someone like you"

The Specters "Depression"

The Modds "Leave my home"

The Heart Attacks "Baba diddy baby"

Vous pouvez écouter l'émission en direct tous les mercredis de 20h à 21h30 sur le site de radio campus Orléans (voir les liens). Vous avez grand intérêt à le faire. 

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Published by JEANPOP II - dans playlists
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2 mai 2005 1 02 /05 /mai /2005 22:00

Folks, si le plus vétuste et le plus légendaire d’entre les styles est aujourd’hui raillé, bafoué, insulté, la faute en revient à la fois à la logique-même de sa maturation, à son irrésistible puissance économique et aux hippies malfaisants et cyniques de l’été 1967. Plus que tout autre, le style italo-américain a nourri son histoire de l’art et de la guerre, il a été un prolongement naturel, dans le domaine musical, de Hollywood et de Broadway, il a réalisé l’utopie d’une Industrie de l’Imaginaire. Comme il en fut pour nos deux précédentes revues, nous diviserons notre étude en 1) contenus 2) formes.

 

 

1. Origine, Références et Valeurs

 

            Le style italo-américain, qui doit à l’Italie une compréhension infinie de ce qu’est la sensibilité et à l’Amérique une connaissance exacte de ce qu’est le pragmatisme, s’est pour la première fois incarné dans le Doo-Wop, genre nocturne et souple, dont les principales figures Billy Ward & The Dominoes, The Marylanders, The Five Royales ou encore The Orioles ont défini avec rigueur et pour toujours l’esthétique italo-américaine. Malgré les différences de forme et de genre, tous les disques italo-américain, enregistrés de 1951 à 1972 (« The Night » de The Four Seasons), souscriront aux règles édictées par le foudroyant « Crying In The Chapel ». Ces règles, que je vais détailler, sont au nombre de trois et toutes s’articulent autour du problème typiquement italo-américain de la réception.

            S’émouvoir comporte de nombreuses nuances qui vont de la lamentation à l’enthousiasme et qui constituent le seul, et vaste sujet du style italo-américain. Lorsque Spencer Wiggins chante, le cœur reprend ses droits, la joie immédiate annihile la faculté de juger : il n’y a pas de protest-song italo-américaine, voilà pourquoi Phil Ochs enregistra Pleasures Of The Harbour. Et pourtant nul n’accusera Spencer Wiggins et Phil Ochs de sombrer dans la mièvrerie, parce qu’il est dans la nature de telles forces de charrier le drame humain dans son ensemble, dans sa complexité, sans le priver d’une seule de ses facettes. Il faut une grande sagesse, que ni l’âge ni le savoir ne permettent d’atteindre, mais que seule la vie entendue non comme la somme d’expériences mais comme le passage répété d’un état à un autre, que seule la vie procure. Le chauffeur de limousine de The Spinal Tap avait raison au sujet de Frank Sinatra : si ces Anglais pédés progressifs savaient combien Frankie a aimé et souffert, ils mesureraient la réelle profondeur de son art. Le récepteur idéal du mood italo-américain dispose d’une idée juste de toutes les variations du sentiment, aussi la joie enfantine de Buddy Holly lui est essentielle au même titre que la tristesse olympienne de Roy Orbison, toutes les deux marquées du sceau de la vie et de la vérité. Le sérieux requis ne doit pas effrayer celui que l’ironie exaspère : ce sérieux procède d’un cœur désenclavé, libre de toute entrave, mais dont la lutte émancipatrice fut jalonnée de mille défaites.

 

 

            Ce point pouvant être illustré par le superbe Comme Un Torrent de Vincente Minnelli, j’avancerai tout de suite au second point, qui retiendra l’attention dégoûtée de plus d’un Vieux Loup. La sentimentalité du style italo-américain ne tourne jamais à quelque pornographie affective en raison de ses impératifs de tenue, hérités de la glorieuse époque du Doo-Wop. Ce souci d’une présentation décente, d’une correction des manières dans la forme et l’écriture musicales a évolué, dans les années 1962/1965, vers un pharaonisme du meilleur goût. En témoignent la vogue des girl groups et plusieurs chefs-d’œuvre de Northern Soul, en particulier le bien nommé « Let It All Out » de The O’Jays. Qu’ont de commun Eddie Whitehead et The Sweet Things ? Le sens du drame et la nécessité de lui donner un tour opératique. Comme dans toute réussite hollywoodienne, le faste porte en lui une culpabilité, ou plus justement une malédiction, qui est un discours sur la grandeur et la misère de l’homme ; alors pouvait résonner dans telle chanson de The Impressions la note italo-américaine, qui n’est pas une note floue, indécidable, comme dans le j***, mais une note pressentie et permise, qui assume le pathétique de l’ensemble. Les odieux huff et gamble n’ont retenu du style italo-américain que l’extrême sophistication de la mise en place, ils en ont perdu le pathétique, en ont chassé le sentiment. Le goût de la réussite a changé de signe : le grand Van McCoy, le grand Brute Force pensaient en terme de réussite humaine et sensible, tandis que huff et gamble couraient après une réussite primaire et bestiale. Yeah folks, tout le destin de la Soul Music s’est joué dans le dévoiement du mood italo-américain. Et il est vrai que ce que nous admirons chez Eddie Whitehead n’est pas étranger à la débâcle de 1972, comme les mieux informés auront remarqué que The O’Jays de 1965 sont devenus en 1972 the o’jays de huff et gamble. Mais dans la discipline des chefs-d’œuvre 1964 du label Goldwax, nous pourrons savourer le style italo-américain, encore loin de rencontrer son destin, la plénitude d’un style que ne travaille pas son démon de la cupidité. Ainsi nous en venons au troisième point, aussi nécessaire que les deux précédents, néanmoins cause du discrédit dans lequel le génie Italo-américain est tombé de nos jours.

            Nous avons posé que la réception expliquait la nature du style Italo-américain, auprès non seulement d’hommes que les expériences ont mûris mais aussi de la famille, ce qui signifie la communauté de buts et d’intentions du style Italo-américain avec le parent obèse de la variété. Puisque le rendement légitime ce genre de production opulente, il devient difficile de ne pas associer les noms fameux de Phil Spector et de Burt Bacharach à la fois aux ravissements Italo-américains et aux mièvreries dont ils ont pu se rendre coupables. La récupération actuelle du style par les pédés progressifs permet d’y voir clair. Le constant souci de ne pas se séparer de l’homme et de ses désirs terrestres, qui a toujours caractérisé l’Italo-américain, trahit une soumission du style à son public ; créer l’esprit plutôt que le saisir dans son libre développement est contraire à la doctrine Italo-américaine, si bien que dans une société intelligente et cultivée, celle de 1964 par exemple, le genre multiplie les réussites tandis que dans une société délétère et HIPPIE comme celle de 1970, la honte s’étale, Carole King se métamorphose en carole king. Evidemment des pôles de résistance apparaissent, tels Bergen White (rencontré il y a quelques mois à Milan, voir Lettre de Lombardie) ou Al Green, mais dans un cas, nous avons affaire à une œuvre anachronique, dans l’autre, il s’agit du point limite d’industrialisation du style Italo-américain à tendance McWellback. Aussi pouvons-nous espérer que le style renaisse à la faveur d’un éveil spirituel des masses, il dépendra d’elles et de leur exigence d’art que l’Italo-américain renoue avec son génie propre.

 

 

 

2. L’Ecriture

 

            Vous l’aurez deviné, l’écriture Italo-américaine tente de concilier deux aspects a priori contradictoires qui sont, d’une part, l’adhésion sentimentale impressioniste et d’autre part, la référence au professionnalisme et à la technique. Pour justifier ce que certains lecteurs percevront comme une aberration, nous insisterons sur le fait que du point de vue Italo-américain, la sentimentalité prouve son authenticité par l’accumulation et la sophistication, ce qui revient à dire qu’on n’honore le sentiment qu’avec force. La nudité émotive, celle des songwriters californiens, est par conséquent un concept imbécile.

            L’emploi des références joue ici un rôle crucial puisqu’écrire comme un Italo-américain, c’est-à-dire comme un Classique sensible, consiste essentiellement à raconter des drames. Mais sans égard pour l’opinion très pédé progressif d’après laquelle l’auditeur d’une chanson ou le spectateur d’un film doit repousser tout effort auctorial de manipulation affective, l’auteur Italo-américain tirera ses effets de manière intrinsèque, par le contenu du récit, et de manière extrinsèque, par l’implication émotionnelle totale. Au fond, le style Italo-américain réfute la théorie de la distanciation. Et pourtant rien ne s’oppose davantage au style Italo-américain que les mignardises de lard von trier ou de ken loch, dont les manipulations présentent le double inconvénient de servir des « idées politiques» et d’ignorer la réserve et la dignité, qui font la grandeur de Frank Capra. Si le concept de manipulation affective est recevable, celui-ci comporte donc des impératifs éthiques et esthétiques : on ne manipule pas pour rien et pas n’importe comment. Il faut placer l’homme devant son humanité et employer pour cela toutes les ressources d’un art du Sublime. Comment appliquer ces considérations à l’écriture d’un article Italo-américain ? Je ne saurais donner de meilleure indication au lecteur que de se référer au programme radiophonique de Jean Pop 2, où l’exercice régulier de la monographie Italo-américaine a acquis ses lettres de noblesse. Là ont été évoqués avec minutie et amour les destins privilégiés de Marvin Gaye, de David Ruffin, de Dennis Wilson et de Roy Orbison. Qu’il soit question de l’un d’entre eux et les séparations entre œuvre et vie deviennent inopérantes, œuvre et vie de l’artiste mais aussi œuvre et vie de l’auditeur, la puissance de l’épanchement et la capacité d’une musique à susciter l’épanchement, voilà les termes d’un discours Italo-américain. Evaluer l’importance de Dennis Wilson, ou bien de The Dovers, comme dans l’expression « Cette fille est une chanson de The Dovers/ Je me sens comme Dennis », consistera donc à en déchiffrer les signes dans la personne de Jean Pop 2, comprendre que certaines images et certains événements ont modelé son cœur, qu’ainsi la logique affective d’un homme peut se fonder sur une poignée de chansons. Pour côtoyer The Great Jean Pop 2, je peux vous affirmer que celui-ci a éclairé le monde sur le génie de Dennis Wilson, grâce à ce que son esprit a retenu comme images et événements parmi la vie de Dennis Wilson, à savoir : la chanson de 1972 « Cuddle Up » et le « Folks » adressé à la foule de Los Angeles en 1983. En mettant en lumière ces deux faits, Jean Pop 2 a fait admettre la validité artistique de l’Instantané Italo-américain, qui renouvelle ou ressuscite le genre sacré de la Pietà. Quoi de plus similaire qu’une représentation de la Vierge qui provoque douleur et pitié et un adieu larmoyant de Dennis Wilson ? Nous retrouvons nos interrogations liminaires sur la nécessité d’une manipulation affective, cette fois nous les complétons par une justification historique.

            Or la religiosité intime à l’Italo-américain ne s’exprime pas dans le secret, ni dans le kitsch contemporain, mais dans la profondeur imaginative du Baroque de la Contre-Réforme. Aussi l’Arrangeur est-il l’architecte principal du style Italo-américain. Par lui adviennent la précision, la richesse et la discipline qui conviennent au genre. N’oubliez jamais de saluer le travail d’équipe dans vos futurs articles : l’Arrangeur, comme Horace Ott dans « You Better Make Up Your Mind » chanté par Brooks O’Dell ou Van McCoy dans le déjà cité « Let It All Out » interprété par The O’Jays. Randall Webb invoquait le Dan de 1976 pour expliquer qu’il fallait s’entourer des meilleurs : sans le savoir, Webb donnait la formule du style Italo-américain, et non du style Psycho-batave. Le formalisme incarne le mauvais démon de cette approche, ne perdez pas de vue que la chanson en tant qu’Idée vaut davantage que les parties qui la composent. La virtuosité instrumentale ne mérite donc pas d’éloge outré, attirez plutôt l’attention sur la manière dont les moyens mis en œuvre servent à la perfection l’Emotion fondamentale, considérez que les talents musicaux sont comme l’hommage dû à la beauté d’une femme brune, hommage forcément intense mais à la mesure de son objet. N’admettez rien dans cet hommage que le temps n’ait pas consacré, la Beauté prisée par l’Italo-américain possède des attributs fixes et intangibles et correspond à un idéal universel et intemporel, alors ne faites pas le malin en trouvant beau ce qui prétend insulter la Beauté, ne soyez pas déviant comme lou ride.

 

 

 

3. Travaux Pratiques

 

Exercice 1

Laquelle de ces propositions, tenue par Sred Sweign, dénote un mood Italo-américain ?

 

a) “ The Night” commence par la solitude du danseur et se termine par le réconfort d’une femme brune, en quoi la séduction précaire du night-club se trouve résumée.

b) “The Night”… Peut-être s’agit-il d’un tournant ou d’une Fin. Je perçois nettement l’irrépressible.

c) « The Night » ressort sous la forme de la variété grand public ce que les Tempts ont accompli en plus sexuel.

d) « The Night » ? 1972 ? Du glam ?

 

 

Exercice 2

Complétez cette proposition par une référence Italo-américaine.

 

Perdre après avoir aimé ou s’efforcer de ne pas s’exposer à la perte en n’aimant point a été le dilemme de …

 

 

Exercice 3

Racontez sur le mode subjectif, en 5 lignes maximum, votre découverte de James Carr, en laissant percer votre fascination pour le son des disques Goldwax.

 

Exercice 4

Expliquez pourquoi l’amour ne sera plus vécu sur le même mode qu’avant depuis la séparation de The Young Rascals. Considérez la Beauté abstraitement et dans son éternité.

 

Exercice 5

Sur le groupe ou chanteur de votre choix, composez votre article Italo-américain !

 

 

 

 

VOTRE MANQUE D’ENTHOUSIASME DEVANT LA QUALITE ET LE SERIEUX DE NOS RECHERCHES MERITE BIEN UNE BORDEE D’INJURES :

 

Tas de Squares ! Sales Hippies ! Acteurs de théâtre ! Tiers-mondistes ! Germanophiles ! Mangeurs de drogues ! Peintres homosexuels modernes !  Bouchers Obèses de Terroir !

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1 mai 2005 7 01 /05 /mai /2005 22:00

Macwellback

William Holden, Macwellback style

Jeanpop2 et M. Poire ont encore une fois contourné les lieux communs journalistiques pour extraire la sève psycho-batave des sarments usés du Macwellback. Ainsi l'heure et demie fut parsemée de remarques nonchalantes et pénétrantes de nos deux héros, nos deux vieux potes.

Something Real "Yes I do"

Super Chikan "Ain't nobody"

Charles Wright "Express yourself"

The Young Rascals "Groovin'"

The Blades Of Grass "That's the way you'll never be"

Freddie Allen "We've only just begun"

Shugie Otis "Inspiration information"

The Detroit Executives "Cool off"

Al Green "Have you been making out OK?"

Tony Dangerfield and the Thrills "I've seen such things"

Ronnie Ong "Buttons and bows"

Emitt Rhodes "Pardon me"

The Cassinos "Leader of the band"

Michael (The Bad Seeds) "People sec. IV"

The Sloths "Makin' love"

Robert Parker "Hip-huggin'"

Eddie Floyd and Carla Thomas "It's our time"

Leon Haywood "Ain't no use"

Buffalo Springfield "It's so hard to wait"

Lee Hazlewood "Easy and me"

J.K. and co "Little Children"

Pavement "Range life"

The Orioles "Teardrops on my pillow"

Curly Moore "Don't pity me"

Vous pouvez écouter l'émission en direct tous les mercredis de 20h à 21h30 sur le site de radio campus Orléans (voir les liens). Vous avez grand intérêt à le faire. 

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27 avril 2005 3 27 /04 /avril /2005 22:00

La nature perverse et capricieuse de Randall Webb se manifesta avec éclat lorsqu’il m’annonça la prochaine étape de notre périple : Dresde, ancienne capitale de la Saxe, région hostile et martiale a priori contraire au surgissement de l’essence psycho-batave. Mon sang se glaça d’épouvante lorsque le sardonique Webb ficha son doigt richement paré sur l’endroit de la carte où figurait Dresde. Impossible, avais-je protesté, l’Allemagne est le sanctuaire du rock gothique, du rock planant, du rock hard ! Là-bas, le système philosophique s’alimente de plomb, l’humour se dégrade en farce rustique, la séduction n’opère que par vociférations et coulées de sueur ! Randall Webb, naturellement, se gaussa de mes craintes qu’il mit sur le compte d’une méconnaissance de ce qu’était l’Allemagne, et surtout du pouvoir cathartique qu’un tel pays ne manquerait pas d’exercer sur mon esprit « capucin », c’est le mot qu’il a employé presque aussitôt, comme s’il avait préparé depuis longtemps, à force de m’observer, et sa décision de nous exiler en Saxe et son argumentation dont le coup principal était bien ce « capucin » qui m’atteignit comme une gifle, un esprit « capucin » comme le mien, poursuivait Randall Webb, devait éprouver sa valeur au contact d’une terre rugueuse, étrangère au style et à la pensée, à moins que cette dernière ne tourne en système, qu’elle ne convertisse son agilité en une productivité insatiable, qu’elle ne se fasse l’équivalent dans le domaine spirituel d’une usine d’armement et, ajoutait-il, rien ne servirait mieux les intérêts de votre cause que de savoir comment transmuer quelques intuitions brillantes en une machine de guerre, comment améliorer certains propos mondains, certaines outrances privées au point d’en faire des missiles et des tanks, rappelez-vous Guitar Wolf :  « Missile Me », concluait-il, satisfait de son point d’orgue à l’heure où vous et moi pleurions la perte de Billy Wolf. Quel autre choix avais-je ? Randall Webb nous acheminait à la résolution de l’essence psycho-batave et en refusant de le suivre, je mettais un terme à toute notre entreprise. Alors nous partîmes.

            Comme de juste, le meilleur hôtel nous accueillit, mais nous le dûmes cette fois aux relations personnelles de Randall Webb, qui se défiait prodigieusement de Legendre. Celui-ci, que le zèle et l’empressement avaient déserté, trompait sa déception en multipliant ses assauts en direction des femmes de chambre, qu’il aimait brunes et grasses. Bien que ses fonctions auprès de nous se trouvassent réduites, je ne le renvoyais pas, en prévision des jours où Randall Webb rejoindrait son destin. Legendre nourrissait une aversion sans pareille pour notre compagnon mais lorsque Webb grondait au sujet de ses chaussures qui n’avaient pas été cirées, des journaux qui n’avaient pas été déposés sur la table, des cartes de visite qui n’avaient pas été distribuées, son emportement était tel que Legendre, étouffé de terreur, exécutait sans délai la tâche qu’il avait négligée. Après que l’offense eut été réparée, Randall Webb se lançait dans un sermon abstrus sur les valeurs et les devoirs de la domesticité, sermon que Legendre devait ensuite répéter mot pour mot et dont il devait enfin gloser les parties les plus délicates. Enflammé par ses prouesses oratoires, Randall Webb, d’une démarche puissante et athlétique, venait me trouver dans le salon de musique où j’avais pris l’habitude de déjeuner. Chaque matin, j’essayais de convaincre l’orchestre de ne plus jouer ces insipides ballades fabriquées à Philadelphie dans le plus total irrespect envers le mood italo-américain, je leur expliquai que The Impressions, en revanche, méritaient toute leur attention et qu’ils devraient par conséquent, s’appliquer à en jouer l’œuvre intégrale. Je sentais alors qu’une main retenait mon épaule : « Vous ne les aurez pas comme ça ! Ces Allemands ont la tête dure ! Ici les femmes trouvent billy paul sexy. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai emmené ici ? Rien ne vous est acquis, Monsieur Poire, tout vous résiste : c’est l’Allemagne ! Ah ! Ah ! Ah ! » Et c’était sans doute afin de défaire quelques liens supplémentaires avec mes patries d’élection que Randall Webb nous guidait ensuite vers le cours de tennis de l’hôtel. Nos matches se confondent pour moi, qui perdis à répétition, toujours sur le même score, d’une manière identique. Mais à l’issue d’une de ces défaites, dont le but consistait autant à m’humilier qu’à grandir le génie de Randall Webb, se produisit une confession des plus sobres et des plus stimulantes à la fois, une de ces confessions dont vous, Jean Pop 2, aimez à recueillir les fruits féconds, je veux parler d’une confession sur la nature de l’essence psycho-batave.

 

La Nouvelle Angleterre en 1966.

 

            L’équipement sportif de Randall Webb, bien que datant de l’année de 1975, ne présente aucun manque : trois raquettes, une en bois, deux en métal, du matériel de tension, des boissons protéinées, des serviettes-éponges, des bracelets de force. Son attitude sur le cours se signale par une extrême nervosité et la volonté constante de battre l’adversaire sur ses points faibles, qui dans mon cas concernent tous les secteurs du jeu. Randall Webb pratique un tennis offensif à base de volées spectaculaires : il ne ménage pas ses efforts, sans considération pour la valeur du jeu adverse, et va même jusqu’à contester quelques points chanceux que j’inscrivais à mon insu. « Vous n’avez pas gagné un seul jeu, Poire ! Votre ébahissement devant mon inventivité, mon charisme et mon endurance vous prive de tous vos moyens. Il est vrai que s’il m’était donné de jouer contre moi, je ne doute pas que je perdrais moi aussi : mais heureusement, je ne suis pas mon propre adversaire. Ah ! Ah ! Ah ! N’oubliez pas la douche, Poire. » Lorsque plus tard je devais rejoindre Randall Webb au salon de thé, et que je l’y trouvais engloutissant des quantités inhumaines de pâtisseries, celui-ci repassait en détail chaque phase de notre match et analysait avec beaucoup de minutie les raisons techniques et tactiques qui faisaient sa supériorité sur le court. Je devais convenir qu’il avait été, du premier point au dernier point, un joueur d’exception, que si je souhaitais porter mon jeu au niveau du sien, cela me demanderait des années de recherche et de labeur, qu’enfin je gagnerais à m’inspirer de ses postures psychologiques qui sont celles d’un champion, parce que, M. Poire, insistait Randall Webb, on ne saurait prétendre au psycho-batave si l’on ne devient pas un champion, si l’on ne mobilise pas son énergie au service de la victoire totale et cruelle, toute victoire psycho-batave est totale et cruelle, elle chante les qualités éminentes du vainqueur et fait comprendre à l’adversaire qu’il n’est pas de taille, que faute de pratiquer le style psycho-batave, il ne quittera jamais l’ornière de la médiocrité, aussi je vous pulvérise sur un court de tennis parce que pour l’heure, vous méritez d’être pulvérisé. Or, une fois, Randall Webb dérogea à son principe de suffisance. Il me parla de l’été 1966, où lui fut révélée l’absolue tendresse du style psycho-batave.

            « L’année 1965 a été pour moi celle du Texas ; des miracles musicaux avaient lieu chaque jour de la sainte semaine dans des bourgades dont vous ignorez tout. Au bout d’un temps, les miracles s’espacèrent et je sus qu’il me fallait quitter le Texas. Je me souvins alors que j’avais une tante dans le New Hampshire. Ma tante, qui a toujours été la meilleure personne pour moi, me proposa dans une lettre, que je garde par-devers moi, de venir dans ce qu’elle appelait « le royaume du psycho-batave tendre », ma tante, voyez-vous, refusait de considérer une entité comme le psycho-batave tant que l’on n’y avait pas introduit de nuances, elle me faisait remarquer que les très nombreuses essences végétales de la Nouvelle-Angleterre lui avaient appris à raffiner n’importe quel concept, à tel point que l’effort inverse, celui de la synthèse, lui répugnait hautement, elle me disait : « Randall, ne pense pas rassembler sous un concept unique des réalités éparses, n’imagine pas que le psycho-batave soit un, car celui que j’ai sous les yeux, et il s’agit bien d’un style psycho-batave, celui-là ne doit rien à The Barons, à The Cynics. Il y a, en Nouvelle-Angleterre, une variété de psycho-batave très singulière, qu’il me faut baptiser le psycho-batave tendre. »

 

La sublime Cassietta Webb, tante de Randall Webb

 

             J’étais intrigué, Poire. Peu après, je vérifiai les théories de ma tante en assistant au concert de The What Fours, dans un club appelé The Marble Faun. The What Fours venaient du Massachussets, d’où était également originaire l’ami dont je fis la connaissance ce soir-là, Boulter Lewis. En vérité, si ma tante avait été l’aiguillon de la curiosité, Boulter Lewis avait été la foudre de la connaissance. Boulter me procura les assises théoriques du psycho-batave tendre, et par là, je compris que j’allais devoir modifier l’orientation de mes recherches. Lui et moi, nous vîmes The What Fours, dont la prestation timide ne devait pas laisser de souvenir autre que la chanson « Eight Shades Of Brown ». Boulter et moi, nous ne retînmes de ce concert que la chanson « Eight Shades Of Brown », nous n’évoquâmes ensuite ce concert que pour discuter à l’infini le charme de la chanson « Eight Shades Of Brown », et ce que Boulter ne voulut pas voir, c’est que très tôt j’avais considéré la chanson « Eight Shades Of Brown » comme le sommet du psycho-batave tendre, dans mes écrits ultérieurs la seule chanson « Eight Shades Of Brown » donnait une idée de l’incomparable magie du psycho-batave tendre, cela, Boulter qui était natif de la région, ne pouvait le comprendre parce qu’il vouait une admiration égale et instruite à plusieurs groupes de la Nouvelle-Angleterre, parce que, pour une sensibilité aussi analytique que la sienne, il ne convenait pas d’élire parmi un genre le groupe qui en assumerait le mieux l’idée, Boulter mais aussi ma tante ne tolèrent pas que les idées subsument les êtres, Boulter et ma tante traitent les groupes psycho-bataves comme les espèces végétales du Vermont, avec un raffinement maladif, avec une science experte de la nuance, mais je venais d’ailleurs, j’avais un goût et une science tout aussi experte que la leur de l’idée, et à moi seul, que la Nouvelle-Angleterre n’avait pas bercé dès son enfance, était réservé de sublimer la Nouvelle-Angleterre, de la faire tenir en tant que fantasme dans une forme entre toutes, et cette forme, Poire, qui désormais enfante pour moi le génie poétique de la Nouvelle-Angleterre, c’est The What Fours, plus précisément la chanson « Eight Shades Of Brown » de The What Fours. La chanson « Eight Shades Of Brown » possède un titre parfait puisqu’il comporte un chiffre, un état de la lumière et la couleur des forêts, et rien dans la musique n’infirme cette perfection initiale, à commencer par la superbe mélodie du couplet, sa progression en accords mineurs et la résonance inquiète, pourtant limpide, de son motif de guitare. Si je fixe mon esprit sur cette inquiétude si originale, invoquée à nouveau dans le merveilleux pont, je découvre qu’elle a été suscitée par le paysage-même de la Nouvelle-Angleterre, une promenade en forêt au cours de laquelle le promeneur décèle des signes antiques, des scènes de sorcellerie, tout un passé puritain alliant la forêt et la mort. Les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours ont été visités par le fantôme légendaire de leur pays, une visite non glorieuse mais morbide parce qu’elle a causé l’inquiétude, parce qu’elle a révélé à d’innocents puritains la violence de leurs ancêtres puritains, cette visite a brisé l’illusion d’une nature amicale et d’une Histoire paisible, elle a inauguré le règne de l’inquiétude plutôt que de l’indignation, simplement parce que les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours excellent dans l’art de la politesse, de la dissimulation et de la révérence, personne n’attendrait d’eux l’emportement vulgaire d’un pédé progressif de San Francisco, personne n’attendrait d’eux une réaction autre que l’inquiétude, qui est le sentiment métaphysique premier. C’est pourquoi, Poire, par cette connivence avec l’effroi, comme si l’on pensait sa ressemblance avec l’objet de notre crainte, comme si l’on se savait familier de ce que l’on redoute, c’est pourquoi la chanson « Eight Shades Of Brown » reste le chef-d’œuvre inégalé du psycho-batave tendre. »

 

            Randall Webb me fit signe de le laisser, et j’obéis. Il semblait que le phénomène d’inquiétude, davantage qu’un objet d’étude, avait surtout caractérisé l’histoire personnelle de Randall Webb. Je ne devais donc pas sous-estimer la valeur affective de certaines de ses confessions. Quelque prochain jour, je pourrais être forcé de prêter assistance à un homme que tous ses succès arrogants n’avaient au fond pas guéri de son incurable mélancolie.

 

            Bien à vous, Jean-Pierre Paul-Poire

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27 avril 2005 3 27 /04 /avril /2005 22:00

Rapidité

L'essence psycho-batave fut une fois de plus déversée par les calices brûlants de Jeanpop2 et M. Poire ce soir-là. Sous le haut patronage de Thomas Bernhard, les diserts compagnons décochèrent les flèches de feu top notch de la connaissance universelle. 

The Outcasts "Everything's allright"

The Triumphs "Lovin' cup"

Sonny Flaharty and the Mark VI "Hey conductor"

Tina Britt "The real thing"

Fatimas "Hoochy coo"

Alice Clark "You hit me (where it hurt me)"

Ken Williams "Come back"

Ronnie Dawson "Jump and run"

The Sparkles "Hipsville 29 BC (I need help)"

Bunker Hill "The girl can't dance"

Speedball Baby "Do the blackout"

Q65 "You're the victor"

The Prodigal "You got me"

The Dee Jays "Blackeyed woman"

The IV Pack "Whatzit"

The Jackson Investment co. "What can I do"

Jimmy Crockett and the Shanes "That lovin' touch"

The Others "I can't stand this love, goodbye"

Charles Spurling "Let me be (steppin' soul)"

Bobby Mandolph "Got to get you back"

The Chants RB "land of 1000 dances"

The Motions (US) "Land beyond the moon"

Ways And Means "Breaking up a dream"

Thor's Hammer "I don't care"

The Nightbirds "Nightbird"

The Cindermen "Don't do it some more"

The Cobras "Instant heartache"

Vous pouvez écouter l'émission en direct tous les mercredis de 20h à 21h30 sur le site de radio campus Orléans (voir les liens). Vous avez grand intérêt à le faire. 

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24 avril 2005 7 24 /04 /avril /2005 22:00

Le soir du vingt-quatre mars, je dus intervenir  au 114, Pagan Road pour une affaire de coups et blessures. Le suspect s’appelait John Ernest, sa victime était son fils âgé de seize ans, également auteur de la plainte. Dans la voiture qui me conduisait chez les Ernest, je soignai chaque détail de mon intervention en écoutant « Mad Daddy » des fugitivement psycho-bataves The Cramps. La chanson ne me fut pourtant d’aucun secours lorsque je découvris la véritable raison des violences paternelles. John Ernest m’ouvrit la porte, l’air courroucé, et me désigna un adolescent obèse, étendu sur le sol, qui poussait des gémissements aigrelets. Son bras gauche paraissait démis, ce que je voulus vérifier en tâtant moi-même l’adolescent qui geignit alors de façon insupportable dans mes oreilles. John Ernest n’attendit pas que je lui demandasse des explications : « Ce sale petit con a tenté de m’extorquer de l’argent pour se rendre à un concert de the kills ; j’ai refusé et l’ai enfermé à double tour dans sa chambre ; une heure plus tard, je monte surveiller s’il n’a pas pris le large par la fenêtre et je constate alors qu’il est en train de punaiser un poster de the dépêche mode ! Officier, dois-je laisser l’affront impuni ? Sur le bureau, une pile de disques canadiens et islandais ! godspeedyoublackemperor ! J’ai saisi Knight, c’est le nom du petit, par l’épaule et la justice étant de mon côté, ma force se trouva décuplée ! » « Beau travail, approuvai-je. Mais pourquoi ne pas laisser votre fils prendre seul la mesure de l’ignominie de son goût ? Il en reviendra ; les temps sont difficiles, j’élève moi-même un garçon et une fille, chaque jour je prie pour qu’ils n’agissent pas comme votre fils obèse ; je sais cependant que la tentation a dû les effleurer d’acheter des disques islandais, peut-être ont-ils déjà cédé à l’instant où je vous parle. Mais, M. Ernest, croyez que la lumière de la raison brille pour tous, votre fils, scrupuleusement guidé, saura la faire briller sur lui, je n’en doute pas. » « Officier, vous ne protégez pas vos enfants, comment connaîtront-ils ce qui est bon pour eux ? » « Les principes que je leur inculque depuis la naissance, M. Ernest ! Pour l’heure, ceux-ci sont refoulés mais ils révèleront bientôt leur puissance et leur justesse. Avez-vous initié dès l’âge tendre celui dont vous souhaitez former le goût et le jugement ? Ce ne me semble pas le cas tant vous avez agi avec impétuosité, sans avoir douté qu’un jour la situation se présenterait ainsi et que seule la patience et l’endurance constitueraient alors la réponse adéquate. Vous payez les conséquences d’une éducation lâche et insouciante, vous n’avez pas pris au sérieux la lente maturation de l’esprit psycho-batave, qui, vous en convenez, est néanmoins affaire de fulgurance et de vitesse des flux : lente maturation/exercice foudroyant, ce paradoxe nourrit ma réflexion depuis son commencement. Maintenant, je vous demanderai de nous laisser seuls, moi et votre gros fils. » « Officier, j’apprécie votre sollicitude : faites comme bon vous semble. » J’invitai Knight à me joindre près de l’âtre tandis que le père s’éloignait pour vaquer à quelque tâche ménagère. Ainsi débutai-je mes œuvres éducatives dont je ne doutais pas qu’elles feraient un jour ma réputation.

 

Boulter Lewis patrouillant dans les rues de Concord (Ma)

 

            « Knight, la médiocrité de ton jugement n’est pas en cause ; tu admireras le fait que je tolère tes errances, que je les excuse, et que si tu souhaites persévérer, je ne m’y opposerai pas. Mais il y a une histoire que tu dois connaître, qui traite de l’héritage, de l’amour qu’on lui témoigne, de la nécessaire trahison de cet héritage, et enfin de l’accès, joyeux et désolé à la fois, à un stade supérieur du sentiment : cette histoire est celle de The Charles et de leur 45 tours « Motorcycle ». Que sais-tu de l’année 1967 ? Quelle signification revêt-elle pour toi ? The Charles permettent d’entrevoir ce que représenta cette année ultime et funeste, l’année où la musique se sépara d’elle-même, et du projet mondial qui la définissait. 1967 vit naître la prétention, l’esprit de plomb, la divagation droguée, elle mit un terme plus ou moins respecté à l’effusion psycho-batave, et beaucoup estiment que San Francisco en fut la Babylone. Il y eut, pendant le printemps de cette année, une période de latence pendant laquelle surnagèrent quelques mémorables témoignages de l’esprit passé, impression similaire à celle que procurait la filmographie du grand Lucio Fulci en 1976. The Charles, qui n’étaient pas des décadents, parce qu’ils n’érotisaient pas la putrescence de la beauté, The Charles portaient avec bravoure les armes fanées d’une vieille maison, sans qu’il entre dans cette fidélité une quelconque morbidité. The Charles comprirent que l’année 1967 allait balayer tout ce en quoi l’esprit de la musique s’était incarné, si bien que leur « Motorcycle » tire sa force de l’hommage poignant qu’il rend au fondement vieux loup du garage-rock, tout cela en un geste typiquement psycho-batave. Pourquoi le style vieux loup et non pas le style italo-américain ou pédé progressif - ce dernier te qualifiant, gros garçon ? L’accointance vieux loup/psycho-batave s’avère plus pertinente dans le genre considéré, peu arrangé, moins faste, d’où sa fragilité : à la même époque, le style italo-américain ne souffre aucun déclin, et jusqu’en 1972, il enfante des chefs-d’œuvre éclatants, notamment « The Night » de The Four Seasons. Quant au style pédé progressif, sa domination s’étend et comme il s’agit d’un style large, protéiforme, tout ce que le pédé progressif offrait de meilleur céda devant le pire. Nous n’en sommes pas revenus. Alors « Motorcycle » de The Charles… Penchons-nous sur les plus sûres jouissances psycho-bataves, celles dont on dit qu’elles sont indépassables. On s’aperçoit que pris à l’écart, l’élément mélodique, ou bien l’élément rythmique, peut se parfaire ; l’indépassable, c’est la chance unique d’une conjonction, le surgissement d’une combinaison inédite. Ces combinaisons (non les parties) ont en elles une certaine perfection, une suffisance qui les rend sources de leurs actions internes et pour ainsi dire, des automates incorporels. N’en déduis pas, Knight, que le psycho-batave se résume à une économie générale, car l’incident est la particule motrice, le subtil appel d’une totalité fortuite et hors de ce monde. Si extérieurement la forme du psycho-batave consiste en une économie, on objectera qu’il manque à cette description un principe d’animation, c’est là toute la différence, que vaut en effet l’économie, la tenue proprement italo-américaine de « Seven Rooms Of Gloom » de The Four Tops, sans l’immense vie qui la fait imploser, sans le dynamitage céleste immodéré ? « Motorcycle » se présente, lui, plutôt comme un milieu, réunion opaque et précaire de discordances : entre le format et la progression des accords, entre la voix et le chœur, entre l’instrument et l’arrangement. Le vieux loup rôde parmi les colonnes intuitives de ce garage killer. Vieux loup : la virilisation comique de la voix, le lissé de l’orgue, la guitare mélodique qui tutoie le chant, etc. Et psycho-batave : le geste naturel du refrain, le beat abrasif, certaines ponctuations de guitare rythmique. « Motorcycle », jeune bouffi, est cet interrègne fait de rapines, en vérité très 1967. Combien « I Keep Tryin’ » de The Jay-Jays se situe sur un autre segment, une autre couche de temps et d’humanité… Là, le psycho-batave est dans ses droits, en sa plénitude entièrement tissée de fulgurances. Vois-tu, « Motorcycle » emblématise ce printemps 1967, et nous qui savons ce que les années futures ont proposé, nous pouvons aujourd’hui affirmer que « Motorcycle » est le symptôme d’une vieux-loup-isation du style psycho-batave. En croyant rendre hommage au père, les psycho-bataves The Charles devinrent à leur tour le père. La révérence se double d’un vieillissement : combien émouvant cet instant où saluant notre aîné, on prend conscience que l’on est soi-même, mais pour d’autres, un aîné. Knight, voilà ce que tu devais connaître. »

           

Je croise de temps à autre les Ernest, rien n’indique que mon intervention a définitivement pansé les plaies de cette famille. Alors je fais mon job.

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15 avril 2005 5 15 /04 /avril /2005 22:00

Nourriture

Jeanpop2 et M. Poire étaient accompagnés ce soir-là de l'immense Sred Sweign, descendu de ses hauteurs scandinaves pour nous entretenir des rapports étroits existant entre le rock mid-sixties et les arts de la table. Il nous a également présenté sa dernière publication, un manuel de cuisine indienne psycho-batave.

Salt "Hung up"

The Outsiders "Afraid of the dark"

The Mummies "Food, sickles and girls"

The Chocolate Watch Band "Sweet young thing"

Readymen "Shortnin' bread"

Charlie Adams "Sugar diet"

The Honeys "The one you can't have"

Marvin Gaye and Tammi Terrell "The onion song"

Apple "Buffalo Billy can"

The Pilgrimage "Bad apple"

October's Cherries "Barabajagal"

The Wild Cherries "Krome plated yabby"

Jolly Green Giants "Busy body"

Sean and the Brandywines "She ain't no good"

The Four Seasons "The Night"

The Marylanders "Fried chicken"

Gino Washington "Doing the popcorn"

The Sundae Train "Sing sweet Barbara"

The Jam "Something's gone"

The Lollipops "Look at this boy"

The Flying Burrito Brothers "Sin city"

The Sound Sandwich "Apothecary dream"

Bob Log III "Boob scotch"

Vous pouvez écouter l'émission en direct tous les mercredis de 20h à 21h30 sur le site de radio campus Orléans (voir les liens). Vous avez grand intérêt à le faire. 

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14 avril 2005 4 14 /04 /avril /2005 22:00

Eté 1960 : Joop Oonk et Tjibbe Veeloo (17 et 18 ans), deux étudiants à l'école de danse de La Haye décident de se lancer dans la musique, soutenus par l'approbation totale de leurs parents. Ils rencontrent le guitariste Hans Van Eyck, plus âgé et expérimenté qu'eux, lors d'une virée nocturne où ce dernier les impressionne par sa capacité à rouler des cigarettes d'une seule main. Ils fondent quelques semaines plus tard le groupe Johnny And The Jewels, renforcé de Kees Kranenburg  Jr. à la batterie.

 

1962 : le groupe, se contentant encore de jouer des instrumentaux à la mode, tourne dans les clubs et les salles de province où il apprend à devenir homme en faisant danser de plus en plus jeune que lui. Il y fait également la rencontre du capital, incarné par Herman Batelaan, trentenaire exubérant qui devient leur manager et les rebaptise The Jumping Jewels.

 

Fin 1965 : The Jumping Jewels, invités à l'émission batave "Fanclub" jouent une version explosive de "Dedicated follower of fashion" de The Kinks, qu'ils terminent par une apostrophe au présentateur, Jan Van Gan, qu'ils qualifient de roquet sans imagination et sans savoir, ce qu'il leur vaudra d'être temporairement banni des antennes et définitivement honni par leur manager. En décembre, ce dernier leur intente un procès, leur reprochant d'avoir gardé le nom idiot dont il est l'inventeur. Le groupe devient alors The Jay-Jays.

 

Février 1966 : Hans Van Eyck, jazzman velléitaire, est renvoyé du groupe en raison de son accoitance avec les premiers hippies hollandais. Il est aussitôt remplacé par Leo Bennink, ancien membre de The Black Albinos et de René and The Alligators, guitariste ombrageux choisi pour son mutisme et sa ressemblance avec Buddy Holly.

 

11 Mai 1966 : bouleversés par la vision de "Peter Ibbetson" d'Henry Hathaway, Veeloo et Bennink décident de concert de quitter leur petite amie et composent le soir même "I keep tryin'", qui ne sortira quelques semaines plus tard qu'en face B du 45 tours  "Got love if you want it" à cause d'impératifs commerciaux qui les contraignent à enregistrer une reprise en face A. La réfèrence de ce disque sera JF 333550.

 

 

Début 1967 : lucides, Veeloo et Bennink quittent successivement le groupe. Veeloo ouvre une boutique d'alcools fins et Bennink, après avoir brièvement rejoint The Motions, disparaît de la circulation. Le groupe continue néanmoins à enregistrer quelques 45 tours capillaires avant de s'étrangler d'insignifiance.

 

Fin 1967 : enregistrement simultané du "Friday on my mind" de The Easybeats à Londres (Parlophone A 8234) et du "Seven rooms of gloom" de The Four Tops à Detroit (MS-647).

 

Fin 1969 : Randall Webb se retire des lettres et progressivement du monde.

 

13 Août 1977 : naissance de Sred Sweign à Stockholm.

 

3 septembre 1977 : discours de Michel Piccoli à La Haye, qui se termine par cette phrase : "Et c'est pour ces raisons que je salue le pouvoir créateur du peuple Batave, qui est contraint de s'imaginer ses propres montagnes" Leo Bennink, ému, monte sur l'estrade et serre la main du grand acteur français.

 

2 octobre 1978 : naissance de Jeanpop2 à Téhéran pendant la révolution.

 

7 avril 1980 : naissance de Jean-Pierre-Paul Poire à Genève. Seul évènement positif notable pour la décennie à venir.

 

28 décembre 1983 : mort de Dennis Wilson au large de Marina Del Ray, Californie.

 

1 avril 1984 : mort de Marvin Gaye à Los Angeles, Californie.

 

14 avril 1994 : Jeanpop2 reçoit avec ahurissement le choc combiné de "I keep tryin'" et du "Hey Conductor" de sonny Flaharty and The Mark V (Counterpart 2591/2), qu'il découvre postés de manière anonyme dans sa boîte aux lettres.

 

21 août 1995 : Jeanpop2, lors d'une soirée northern soul à Rome, est ébahi par le spectacle d'un homme en larmes dansant sur le "Come back" (Okeh 7303) de Ken Williams. C'est bien sûr Sred Sweign. Les deux jeunes gens se lient d'amitié et se promettent de ne jamais se dire un seul mot en trop. Ils remarquent également le très jeune et fluet disc-jockey, qui les regarde avec insistance mais a le bon goût de ne pas les aborder frontalement.

 

23 août 1995 : Jeanpop2 reçoit une nouvelle lettre anonyme par laquelle il est sommé de se rendre sous la porte Pia, muni du plus grand disque de tous les temps. Il y est attendu par le DJ de la soirée de l'avant-veille, qui n'est autre que Jean-Pierre-Paul Poire. Ce dernier éclate en sanglots en voyant "I keep tryin'" sous le bras de Jeanpop2, morceau qu'il ne connaît pourtant pas encore mais dont le titre a justement visité ses rêves la nuit précédente. Une immense amitié se lie à nouveau, même si le mystère persiste encore de nos jours : qui est l'auteur du colis?

 

 

DJ Poire s'échauffant avant un set apocalyptique

 

Printemps 2003 : Jeanpop2 et Jean-Pierre-Paul Poire théorisent la vision psycho-batave en hommage à l'immense génie et à la beauté universelle de The Jay-Jays.

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13 avril 2005 3 13 /04 /avril /2005 22:00

Nous adopterons, pour plus de maniabilité, le même plan que précédemment, à savoir : principes, analyse du style et activités. Le vieux loup, bien que succédant immédiatement au pédé progressif, se situe aux antipodes de ce dernier, dont il ne partage ni les références, ni les critères et auquel il peut s’opposer point par point. Cependant, beaucoup parmi nous sommes contradictoires et il est vrai qu’aucun homme ne peut être vieux loup ou psycho-batave jusqu’au bout : nous connaissons des phases qui nous interdisent d’assumer pleinement une seule et même attitude. Les auditeurs de Jean Pop 2 savent bien que celui-ci, qui porte avec panache le style psycho-batave, peut aisément s’adonner au style vieux loup ou pédé progressif, sans que cela, néanmoins, jure avec le fondement psycho-batave de sa personne. Il faut simplement différencier des aspirations profondes et des humeurs superficielles.

 

1. Principes

 

            Le vieux loup se signale par sa dévotion à une certaine tradition du rock’n roll. S’il ne craint pas qu’on l’accuse de conformisme lorsqu’il fait part de son admiration pour Elvis Presley, il échappe à tout reproche de ce genre sitôt passée l’année 1972. Après cette date, il considère d’un œil maussade l’évolution des choses et choisit avec soin les quelques groupes qu’il distinguera. Etrangement, c’est donc en dehors de ses périodes de prédilection que le vieux loup se révèle irascible et exigeant. Fidèle au blues et au beat originel du rock’n roll, tout vieux loup vous dira que ce qui compte, c’est la guitare et le grain. Cela explique à la fois pourquoi certains d’entre eux ont très mal tourné et pourquoi les meilleurs inspirent le respect. Le jeune vieux loup a admiré jimi hendrix et le « zep » ; de là, il est allé puiser dans le blues du Delta, pour enfin remonter aux années 1950, qui est la troisième étape nécessaire de son évolution. La clarté de son parcours lui rend amplement justice : il est un être de grande cohérence, et son rapport à la musique est exempt de toute moralité, comme c’était le cas chez le pédé progressif. Toute sa vie, le vieux loup honorera les Pères parce qu’il est dans sa nature de marquer des filiations. Pour cette raison, la jouissance ultime pour un vieux loup consiste à vous raconter l’Histoire de sa musique, et seule la pudeur l’empêche alors de vous prendre sur ses genoux : comment Howlin’Wolf prépare Johnny Burnette qui prépare Dave Aguilar qui prépare James Williamson, etc. Le vieux loup ne manifeste jamais d’impatience, conscient que l’apprentissage est long ; s’il lui est possible, il parrainera votre groupe pour peu que la musique qu’il joue dégage quelque chose de primitif. Il ne se formalisera pas outre mesure du son que vous adoptez, pourvu que l’on devine l’état d’esprit qui préside : l’état d’esprit du punk-rock. Oui, le punk-rock est un état d’esprit. Cela s’avère assez nécessaire pour justifier le mépris déclaré du vieux loup pour tout ce qui se rapproche d’une ballade, y compris peut-être une ballade de Buddy Holly ou d’Elvis Presley. Sur ce point, le vieux loup se distingue radicalement des trois autres catégories, en ce qu’il exècre toute sentimentalité. La joie, l’ardeur, la violence et la folie sont les seules valeurs à rencontrer son assentiment. Ou bien lorsque le vieux loup vous fait l’éloge d’Otis ou de Johnny Taylor, qui ont pourtant excellé dans le genre de la ballade, il se défend de toute naïveté en invoquant la détresse du peuple noir et autres antiennes. Voulant pousser son côté tough à l’extrême, le vieux loup ne boude jamais son plaisir devant le rock’n roll, à condition que son authenticité ne souffre aucun doute. Pourtant, faute d’une jeunesse exemplaire sur le plan du goût, le vieux loup manque de s’interroger sur son attachement pour des groupes comme the led zeppelin, the cream ou encore the mc5. Chacun sa croix, the mc5 vaut bien the smiths, mais certainement pas The Easybeats.

 

"Michael Jackson is true at heart" Stu Cook des Creedence

 

 2. L’écriture

 

            Le style vieux loup commence lui aussi par des références, que par excès de familiarité il cite sous forme de diminutifs. Vous devrez maîtriser chacun d’eux sous peine de passer pour un pied tendre. Il vous faudra même reconnaître l’existence de musiciens comme jimmy page, eric clapton, ou john mayall, chose délicate, qui cependant n’effraiera pas ceux qui ont volontiers retenu les noms fastidieux de the cure ou the rem. Outre les sobriquets tels que le King pour Elvis Presley ou la Reine pour aretha franklin, il existe ainsi quantité de petits noms, dont je vous livre les plus usités. Prenez garde à les bien prononcer : n’oubliez pas qu’en tant que vieux loup, l’accent est rédhibitoire parce qu’il connote l’affectation. Voici les diminutifs les plus fréquents : le Five (the mc5), les Stouge (The Stooges), les Creedence (Creedence Clearwater Revival), le Zep (the led zeppelin), le Dead (the gratefool dead), les Stone (The Rolling Stones), Otis (Otis Redding), James (James Brown), Sky (Sky Saxon), les Elevators (The Thirteen Floor Elevators), les Dolls (the new york dolls), les Pistols (the sex pistols), les Def (The Def Leppard), etc. Il s’agit là de références célèbres, que vous rencontrerez forcément dans vos lectures vieux loup, mais j’insiste sur le fait que les très nobles vieux loups sont incollables sur l’underground, qu’ils disposent, en particulier pour les années 1977/1982, de noms que même votre auteur ne connaît pas. Ne les embêtez pas sur ce terrain, ils pourraient vous en remontrer.

            Pour ce qui regarde la syntaxe et le type de progression que vous devrez choisir, il faut considérer le fait que la langue du vieux loup combat toute rhétorique, surtout littéraire. La langue employée doit se rapprocher de la langue parlée à l’oral, qui n’est pas la langue de Jean Pop 2, spontanément brillante et poétique. Je vous recommande d’émailler votre écriture de termes argotiques et injurieux ; ils sont l’indicateur de la vie et du courage. Le lexique de la guitare doit être su parfaitement. La syntaxe doit comporter beaucoup de tournures exclamatives ou si elle tente de les modérer, optez pour l’accumulation. Votre lecteur doit avoir l’impression qu’il bavarde avec son aîné : soyez chaleureux et ne ménagez pas votre culture. Si vous vous échauffez, adoptez un ton acariâtre et déversez votre bile sur la variété et la « techno », qui englobe tout ce que le vieux loup déteste et d’une certaine manière, représente pour lui la musique anti-rock’n roll que les jeunes écoutent. Au moins, ce type d’approche grossière permet d’éviter bon nombre de mensonges musicaux : le vieux loup ignore de quoi sont faits les disques de the massive attaque mais il sait intuitivement que cela ne vaut rien. Condamnez sans crainte.

            Un autre aspect, particulièrement retors, doit être traité maintenant. Au contraire des autres, le vieux loup se fait une conception artistique haute du rock. Et cette conception relève de l’académisme, je veux dire par là que pour un psycho-batave, le rock est essentiel mais sur un autre plan que celui de la légitimation. Le plus naïf des vieux loups voudrait que le rock constitue un mode de vie, le plus opposé possible au mode de vie bourgeois, relayant ainsi les anciennes préoccupations de la littérature. La chose est concevable lorsqu’on étudie certaines périodes mais le contenu conceptuel reste vague et ténu ; très souvent, le vieux loup vous entretient de héros disparus dans une langue de martyrologue : un tel est mort d’avoir incarné la passion du rock, tel Jeffrey Lee Pierce au foie perforé. Si les termes ne sont pas chrétiens, ils peuvent devenir sociologiques : le vieux loup voudrait défier la société bourgeoise, qu’il accuse de nourrir les inhibitions affectives de millions de jeunes gens. D’ailleurs, le lexique de la sexualité agressive abonde dans ce qu’il écrit. Bref, le monde attend sa grande libération dionysiaque, créée par le rock. Le fait d’assigner un rôle à la fois critique et providentiel au rock, vécu sur le mode de la passion, signale le vieux loup. Il est le seul à penser en termes de Sens, le seul à envisager des fins dernières, là où le psycho-batave, pourtant attaché à l’idée de Salut, n’entend par là qu’un pouvoir accru d’Expression, augmentant les territoires de l’Imaginaire.

 

Le bras psycho-batave de Rick, du Def 

 

 3. Travaux Pratiques

 

Exercice 1

           

Parmi ces propositions, laquelle peut-on attribuer à un vieux loup ?

a) Bo Diddley a renversé la valeur mortifère de la Répétition

b) Bo a donné au rock sa force érectile

c) Le Diddley Beat fonctionne bien dans un certain genre

d) Bo Diddley est celui qui a injecté de la sorcellerie africaine dans le rock

 

Exercice 2

Complète cette proposition par une référence vieux loup

L’album empile jouissivement les riffs à la…

 

Exercice 3

Vantez les mérites certains du dernier disque de Hipbone Slim en utilisant trois termes argotiques. Expliquez, en adoptant un ton menaçant, pourquoi the motorhead sape les fondements de notre morale judéo-chrétienne (vous devrez citer une référence vieux loup, et la mentionner comme un vieux loup le ferait).

 

Exercice 4

Expliquez en cinq lignes maximum pourquoi le punk-rock est un état d’esprit.

 

Exercice 5

Rédigez votre article vieux loup !

 

N’OUBLIEZ DE NOUS POSTER VOS REPONSES EN COMMENTAIRES. PRIX POUR LES MEILLEURS !

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