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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 17:51

On ne sait pas grand-chose de Jamie & the Jury, bien qu’ils aient été signés sur Columbia et se soient payés le luxe d’être produits sur le même 45t, celui qui nous concerne ici, successivement par les grands Larry Marks et Terry Melcher. Groupe de Long Beach,  ils ont connu une carrière paradoxale typiquement sud-californienne : à la fois surexposés (labels millionaires, producteurs de luxe, apparition de dix secondes dans un film d’exploitation, The Angry Breed, premières parties de prestige - Turtles, Buffalo Springfield) et secrets aujourd’hui au point qu’aucune photographie ne semble subsister.

 

This too shall pass est un titre qu’il est très malaisé de classer, non seulement dans un genre, question qui n’a finalement pas tant lieu d’être en ce lieu et ces quelques mois qui ont vu s’agglomérer et se confondre le classique et le baroque, mais avant tout dans un mood. Morceau dansant mais à peine, entêtant mais de manière évaporée, mélancolique mais du bout des lèvres, il est avant tout marqué du sceau de la rêverie. Maniaquement calibrés, les instruments et voix sont tendrement distordus, non pas à la manière des grands producteurs poliment iconoclastes (Joe Meek, Curt Boettcher), mais avec celle que feront subir à la pop vitaminée de la fin des années 60 les moguls du bubblegum. L’entrée en scène de la moindre note, du moindre son ou souffle semble avoir été sciemment mise en place, pourtant l’ensemble ne sonne pas comme la routine bubblegum parce qu’atténué par un sfumato qui retient l’énergie inhérente au morceau mais le charge d’un délicat onirisme. Les guitares sont des tôles frémissantes au vent ; les chœurs, des bulles qui éclatent une à une à la surface d’un lac ; la voix même de Jamie, son lyrisme nasillard, connote moins le cartoon qu’un fantasme de vaudeville sorti des studios Ealing.

 

Jamy---the-jury.jpeg

 

This too shall pass évoque aussi le Moyen-âge. Le titre d’abord, emprunté à la poésie perse soufi, au désuet tutoiement solennel, mais également cette joute miniature entre les instruments, le tambourinement épique ponctué par des cors jouets, les hennissements des guitares de bois… Finalement pas le Moyen-Âge des introspections amnésiques de David Crosby et des mystic males aux vagabondages lysergiques, mais comme un rêve d’amour courtois asexué, gigantesque songerie d’enfant devant un puzzle défait.

 

 

Jamie & The Jury - This too shall pass

 

 

 

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Giles Strange - Watch the people dance


Tolkien Rock : The Hobbits, Thorinshield


The Gremlins, Caméléons la tête en bas


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29 janvier 2010 5 29 /01 /janvier /2010 18:44

J.C. Horton, Dot Records. Un label Californien, un nom qui connote une certaine âpreté sudiste. Deux titres, You are love/If you want my love qui épèlent le sésame d’un temps d’embrassades à ciel ouvert, d’avant l’intrusion dans le champ artistique et amoureux des « ennemis du système ».

A nous d’intercaler nos rêves entre ces maigres données.

Dot records est une filiale de Paramount, et de la même manière que le studio cultivait le style, comme l’illustrent les europes inexistantes de Lubitsch ou les dentelles fanées de Von Sternberg, notre homme mystère synthétise les raffinements 1966 : blue-eyed soul timidement torrentielle, déhanché rougissant de sa propre sensualité, doo-wop de linceul, accords aquarelles au bord de l’évanouissement…

L’universalité du propos ne pourra nous éclairer davantage : J.C. Horton chante bien l’amour, sa qualité solaire, le UI. « You’re the you in every song I sing ».

Parce que l’humanité sera pour toujours incapable d’offrir une réalité à Tim Granada, parce qu’il fallait que Bobby Fuller s’éclipse avant la maturité, parce que Buddy Holly est né le 3 février 1959, J.C. Horton continuera de peupler les limbes comme un des plus beaux souvenirs d’homme à venir.

 

jc horton

 

J.C. Horton - You are love


J.C. Horton - If you want my love

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23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 18:29

Pour qui n’y a jamais posé les pieds, il semble presque impossible d’imaginer New York éclairée par le soleil. C’est la nuit que s’y propagent les sirènes perdues et les huées de néons que nous désirons y trouver. Et c’est toutes les nuances nocturnes qui s’y logent alors : la lune balafrée des hommes aux doigts d’or, celle percluse de rouille qui éternue la suie nous séparant de l’aube, la nuit enfin des capes ocres qui s’évanouissent derrière des immeubles trop blêmes.

La cape est celle qu’aime à s’entourer Giles Strange. Derrière cette onomastique de serial de gare se tient un des trois faux frères des Strangeloves (les deux autres se prénommant Miles et Niles), cette fabulation de trois petits moguls New-Yorkais gentiment visionnaires. « Watch the people dance » contient autant de bagarres, rebondissements et mâchoires menacantes que les comics de leur enfance. La musique de Giles Strange, si elle est toute empreinte de la classe urbaine des voisins du Queens The Denims, si elle est exécutée avec la même rigidité féline qui feint de déborder toutes les quatre mesures, possède quand même un mystère sur lequel il est malaisé de mettre un visage : proche des furies baroques des Easybeats ou des machines de guerre maniaquement calibrées de Sean Bonniwell, elle ajoute au sublime dédain du précédent, qui s’inscrivait déjà au-delà du sentiment, une nouvelle couche de peinture nuit scintillante qui en renforce l’opacité et le glamour crapuleux.

Ainsi, hanté par ces guitares louves, on imagine volontiers Giles Strange tel James Caan à la fin du « Gambler » de Karel Reisz, à l'orée de la nuit, face au miroir d’un hôtel jaunasse, admirant intensément la plaie vive qui lézarde son visage avec fierté, horreur et soulagement.

 

James-Caan---The-Gambler.jpg

 

Giles Strange - Watch the people dance

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 08:46

Le Texas est un état créateur d’espace. Ceux qui en sont originaires ne se contentent pas de l’habiter mais en le chantant le peuplent de fantasmagories.

Le cinéma, de King Vidor à Terrence Malick, a su capter l’incandescence interminable du crépuscule sur les prairies. Deux gigantesques initiateurs Psycho-Bataves, Buddy Holly et Roy Orbison, parvinrent également à en traduire la déraison cosmique. Mais laissons ces titans et intéressons-nous aujourd’hui à deux groupes de petits maîtres, The Five Americans et Neal Ford & The Fanatics.

Les premiers pratiquent un folk-rock exemplairement respectueux des traditions, à tel point qu’ils furent remarqués par John Wayne en personne. Leur qualité intemporelle réside principalement dans une aptitude à jouer une musique bien terrestre sans pour autant toucher le sol. Prenons leur chef d’œuvre, « Big cities », page marmoréenne de poésie américaine. Ce chant d’amour aux grandes villes des Etats-Unis connaît son zénith pendant le munificent pont central, lorsque les chœurs récitent les Big cities une à une, tandis que les instruments atteignent une altitude impériale, dans un mouvement euphorique uniquement égalé par le compatriote Bobby Fuller. The Five Americans sont un aigle et leur vision lentement escamote les choses d’ici-bas.

On retrouve dans « I have thoughts of you » de Neal Ford la même amplitude horizontale, une égale confiance panoramique, seulement on est ici au ras du sol, de l’eau plus précisément tant cette merveille évoque une lente dérive sur un fleuve mercuriel. Avec Neal Ford, le voyage est mental ; les instruments, leur manière de se fondre dans les cavernes languissantes, possèdent une qualité onirique puissamment évocatrice, créatrice d’espace en dedans. Cette chanson est un cygne, et en remontant le courant imperturbable, s’insinue dans notre mémoire toute entière et devient le reflet de notre amour amnésique.

 

http://i33.photobucket.com/albums/d88/jeanpop2/NealFordandtheFanatics.jpg


The Five Americans - Big cities

Neal Ford & The Fanatics - I have thoughts of you

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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 08:46

D’abord, les faits : un mystérieux japonais (affublé qui plus est d’un nom de femme), débarque en 1968 à New York pour enregistrer un double album sous la houlette d’un producteur dont on préférera par décence taire les antécédents. Le résultat de cette conjoncture improbable ouvre de nouvelles pistes davantage qu’il n’éclaircit celles qu’on s’attendait à fouler. Le double-album est constitué d’un premier disque émaillé de pop-songs furtives tandis que le second ne consiste qu’en deux plages d’une quinzaine de minutes chacune.

Il est difficile de préciser la tonalité ou le genre des chansons d’Harumi. Force est de constater qu’on n’est pas en face de l’horreur stoner flower power attendue et redoutée. Bien sûr on trouvera ici ou là un phaser languissant, un groove de hippie, un quart de ton vaguement indianisant, mais rien de grossièrement exotique dans la forme musicale. Dans ses meilleurs moments (« Don’t know what I’m going to do », « Hurry up now », « What a day for me »), Harumi joue une blue-eyed soul aux muscles fatigués ; cependant l’ensemble laisse une déstabilisante impression d’hétérogénéité, qui ne dérangera que les sots ans cœur, ceux qui ne savent pas distinguer le beau du trivial dans leurs propres rêves. Dans ce disque où l’on ne sait jamais où s’accrocher, fait à l’évidence par un homme accoutumé à ce que le sol se dérobe sous ses pieds, on retrouve malgré la douceur et la politesse de l’ensemble une inquiétude toute californienne. Harumi chante comme le rescapé d’une catastrophe qui tenterait tant bien que mal de raconter le parfum de la mort. Armé d’une joie fragile, il laisse ses estampes (Ukiyo-e, « images du monde flottant ») dériver sur la rivière, jusqu’aux deux contemplations finales, échos de montagnes mises à terre, qui finissent de donner à ce singulier double-album un goût d’avalanche.


Harumi - Fire by the river

Harumi - What a day for me

Harumi - Don't know what I'm gonna do

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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 10:32

"Tu ne te rends pas compte du pouvoir que tu as sur moi. Il suffit que tu me demandes de me jeter par la fenêtre et je le ferai." C'est à la bouleversante litanie de l'amour sorcier, qui se joue météoriquement depuis toujours, que j'assistais chez mon ami Mac Becquerel un soir d'été où il était sur le point de se résoudre en débris de verre pour sa femme. Et c'est dans le hiératique été de Memphis que The Yo Yo's enregistrèrent leur déclaration de défenestration assentie, "Leaning on you". Et c'est un classique, c'est-à-dire une chanson qui en résume deux-cents autres et dispense de leur écoute, une chanson comme celles de Paul McCartney, des frères Gibb ou de Smokey Robinson, qui aurait presque autant d'impact chantée par Petula Clark, Johnny Matthis ou autres serpières.
Construite sur le modèle Italo-américain d'alternance entre couplets rêveurs et refrain en explosion (de détresse lamée ou de joie ascendante), dialectique dreamy/drama imparable, elle est tout entière élan d'un coeur à l'autre, le nôtre, aidée en cela par un chanteur dont la raucité adolescente laisse épisodiquement place aux tremblances angoissées des nuits d'enfance ("it would scare me to death"), par les désarmants "What can I do ?" sur fond de pluie, ces déchirures de guitare qui annoncent la crevasse du refrain, surtout par ce piano délicatement consolateur en ce qu'il accélère la montée des larmes.
Le plus beau étant qu'on devine que le drame est consenti. De la même manière qu'il est impossible de croire au "I'll find a way" de leurs voisins de l'Arkansas The Romans, difficile ici de compatir à la phrase "It's sad but true" qui annonce le refrain. Contrairement à ce que laisse entendre le chanteur, même s'il feint de maudire son addiction, on sait qu'il s'y exalte, qu'il sait qu'il y a trouvé son amour, grand ouvert, à travers lequel il se précipitera.



The Yo Yo's - Leaning on you

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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 19:45

Il y a des rapprochements arbitraires qu’il est beau de faire. Tout le monde a en mémoire le hit planétaire des New-Yorkais de The Heard, « Stop it baby ». Peu en revanche sont ceux qui se souviennent du similairement nommé « Stop it girl » des quasi homonymes The Wylde Heard.

Dans l’unique film de Marlon Brando, le troublant « One-eyed Jacks », il est une scène centrale et gratuite à la fois, spectaculaire dans tous les cas, dans laquelle nous assistons à un duel brutal entre le personnage incarné par Marlon Brando et celui de Timothy Carey, de ceux qu’on n’a pas eu le temps de voir venir et qui nous laissent vide et fumant comme le canon du revolver. Ce duel entre ces deux acteurs hors du commun est comparable à ce qui s’équilibre et se déséquilibre entre les deux morceaux qui nous concernent. Brando et The Heard représentent une norme outrée, là où Carrey et The Wylde Heard endossent la pelisse du jusqu’auboutiste qui ne craint rien, et le ridicule moins que tout, dont le moindre mouvement dénote une fébrilité indéfinissable et explosive.

Brando aurait dit à Carey, après avoir tourné cette scène de duel où ce dernier est descendu, qu’il était le seul acteur de sa connaissance à bouger encore à terre alors qu’il est censé être mort. C’est que, si l’acteur de « The Chase » est déjà réputé pour son surjeu, Timothy Carey, avec toute son hallucinante démesure déplace le débat quelques bornes plus loin, lui pour qui le terme « overplaying » semble avoir été inventé.

On peut dire de même pour The Wylde Heard, qu’ils surjouent. Dans un accès de fièvre qui prête à sourire, tout animé d’une grandiloquence sans réelle grandeur, mais qui éparpille tout en construisant, nous laissant alors pantois sous les rideaux de poussière, le groupe s’empêtre dans une chanson trop complexe pour lui mais est bien décidé à en sortir le front levé.

Un peu d’onomastique : comparons les noms de chacun des groupes. The Heard s’impose, monosyllabe, monolithe, concision pleine d’attitude. The Wylde Heard y greffent  non seulement l’adjectif « wylde », dont le sens est justifié par l’effectif débordement du morceau, mais ils en modifient la graphie, se plaçant alors sous le double blason inquiétant de la difformité et de l’analphabétisme. De plus, leur art musical substitue un baroquisme férocement appuyé, joué sur le mode de l’hystérie, à la pureté rhythm’n’blues de leur quasi-homonymes pétris de Pat.

The Wylde Heard, junk-band magique, excessif, porte au front la brûlure sacrée de l’été 1966. Il ne risque pas de se laisser récupérer par la brigade des Vieux Loups, n’étant pas assez monstrueux pour être franchement drôle et se laisser « déguster » comme un film cheap. Une nouvelle escopette à la ceinture de Jean Pop 2 en somme.

 

The Heard - Stop it baby

The Wylde Heard - Stop it girl

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13 mars 2007 2 13 /03 /mars /2007 19:43

            On appelle New Jersey Spirit toute tentative de la part d’un jeune groupe aux moyens et à la technique frustes, de rivaliser néanmoins avec des productions plus confortables, sophistiquées, typiques des grandes centres urbains. Cet effort donne le sentiment que la chanson ainsi réalisée ne retient des modèles prestigieux que leur élégance de composition et qu’elle les dépare de toutes les affèteries moelleuses qui sont le signe de leur haute naissance. Le New Jersey Spirit nous oblige à dire : cela est bien trop savant pour être gainé dans une telle forme, et pourtant cette disparité semble la condition du charme unique qui en émane. La figure ingrate du New Jersey, son relatif anonymat, sa laideur suburbaine n’expliquent pas, à vrai dire, le choix que nous avons fait de cet Etat qui, à ce que l’on en juge depuis fort longtemps déjà, figure une des cinétiques du désir Psycho-Batave, celle de l’ascension, au sens où nous parlons d’ascension sociale, la plus mondaine et la plus prosaïque des ascensions. Le New Jersey Spirit ne cherche pas tant à améliorer son art, qu’il possède pleinement, qu’à briguer une meilleure Considération. Si le New Jersey mérite son importance dans le symbolisme Psycho-Batave, c’est en raison de sa position géographique qui le situe à peu près à la croisée de deux axes : Boston-Washington/Philadelphie-New York, position propice à de multiples avatars stylistiques, tellement distincts, antithétiques parfois, qu’ils créent dans le New Jersey un Etourdissement. L’étourdissement, c’est une confluence impitoyable de penchants hostiles les uns aux autres qui ne donne jamais lieu à une synthèse harmonieuse ou à une bataille rangée, mais à une colère hébétée et sans objet, l’impression de se trouver aux prises avec des forces très développées dont nous ne maîtrisons pas le passage. Là apparaissent The What-Nots, originaires d’une localité qui compte aujourd’hui dix mille âmes, Hillsdale.

                                  

            Leur joyau « I Need You Baby » n’est pourtant pas empreint du New Jersey Spirit. Les résidents du New Jersey, étourdis, ne comprennent pas eux-mêmes ce dont leur Etat est le jeu, il faut pour cela une distance suffisante, qui nous permet de comprendre, par exemple, pourquoi les légendes du Michigan, The Unrelated Segments, témoignent pour leur part d’un sens accru du New Jersey Spirit. A défaut de cette science, The What-Nots reflètent à la perfection cet étourdissement initial. « I Need You Baby » ne vacille jamais, preuve que cet étourdissement n’entretient guère de rapport avec la gaucherie sentimentale, avec la fébrilité de «l’âme ». Cette musique avance d’un pas lourd, obnubilée, soucieuse à l’extrême de  ne pas dévier, maintenant un cap absurde et progressant sans agilité. Prêtons une attention au jeu de basse et au contre-chant qui appellent presque le qualificatif d’ « autistes ». Il serait magnifique d’apprendre que c’est un seul et même homme qui se charge des deux parties musicales en question, car nous pourrions affirmer que celui-là personnifie l’Etourdissement du New Jersey. L’égale dureté et intensité de la chanson « I Need You Baby » traduit la peur d’un individu qui, faute de la dominer, la couvre du mieux qu’il peut, en outrant les gestes classiques de l’assurance. Mais il ne pourra pas en extirper la raideur pétrifiante. Nous parlons de puissances subies de l’extérieur et étouffées de l’intérieur, de puissances qui cernent l’individu, d’un étourdissement de puissances dont la violence veut une réponse bruyante, ce qui, pour nous, définit le versant tragique du New Jersey Spirit, et aussi l’Adolescence. The What-Nots, en sus de leur génie Psycho-Batave, présentent une image de ce que fut l’Adolescence, au moins aussi exacte que celle montrée dans le dernier film de Delmer Daves. De ce que FUT l’Adolescence, puisque ces grands créateurs ont témoigné de ses derniers feux en 1966 et qu’à présent ce concept, comme ceux d’entéléchie, de monade, ou de quoddité, renvoie à d’antiques manières de vivre, comme à de bouleversantes Atlantis.

The What-Nots - I need you baby

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4 décembre 2006 1 04 /12 /décembre /2006 00:13

Bryan Ferry est un cas de ce qu’on appelle le Psycho-Batave Contrarié. Il a par conséquent, à l’intérieur de formes très éloignées du Psycho-Batave, dans des registres parfois douteux et pas même dignes d’être classifiés, toujours adopté une posture d’esprit typique du Psycho-Batave, d’après laquelle élégance et concision sustentent un imaginaire du luxe ainsi que la prédation de la chair féminine. Homme pivotal, Bryan Ferry s’est longtemps pensé comme un post-moderne, de ceux qui tournent en dérision les anciennes représentations populaires et les recyclent alors en objets contemporains ; un attrait passager pour la mise en pièces, la destruction, permet également de l’associer, bien vaguement, aux dadaïstes. Bryan Ferry ne se connaissait pas encore, et il fallut l’éviction de son odieux comparse dégarni pour que notre vieux beau naisse à lui-même. En 1975, année de déliquescence californienne et de moelleux philadelphien, Bryan Ferry rayonne enfin pour ce qu’il est : le rival blanc de Marvin Gaye et le héraut britannique de l’Orgue du Fantôme.

            1975 : « You Go To My Head », oeuvre solo, relecture d’un air chanté par Frank Sinatra en 1946, à l’origine interprété par Glen Gray & The Casa Loma Orchestra en 1938. Bien. Bryan Ferry a dépassé le stade de la rencontre fortuite, de la collusion entre formes ennemies ou relevant de niveaux culturels distincts ; cette fois, s’il y a œuvre de synthèse, car Bryan Ferry ne renonce pas à cela, l’idée de synthèse, s’il y a œuvre de synthèse, c’est parce que les parties réunies présentent entre elles des similitudes de contenu, de signification, qui motivent la synthèse. Ce que Bryan Ferry roucoule, avec rigidité certes, dans son interprétation de « You Go To My Head », est une découverte prodigieuse, que lui seul a faite, la parenté organique du show-business américain d’avant 1945 et de la régnante soul de Pennsylvanie, instituée par le primat de la Séduction. En d’autres termes, Bryan Ferry, en ne s’attachant qu’aux formes prises par la célébration de la Séduction, fait se rencontrer des mondes a priori incompatibles, et révèle leur plus secrète identité. D’un côté, une mélodie désuète, très sinueuse, des trouvailles poétiques exceptionnelles comme ce « This heart of mine hasn’t the ghost of a chance » : THE GHOST OF A CHANCE ! Rendez-vous compte ! qui traduisent de manière idéale la facilité et le pétillement de l’inspiration nord-étatsunienne, de l’autre, un attelage érectile de basse, clavinet et wah-wah, aux moments-clefs, une section de cuivres extrêmement compacte, et le renfort d’une batterie de l’imminence : l’essence de la suavité funk, l’exacte suavité qui est le piédestal du Sexe. Bryan Ferry n’a jamais cru que l’élégance pouvait être isolée de ce qu’elle prépare ; dès lors que l’élégance est visée pour elle-même, la morbidité guette, et avec elle le flétrissement de la création ; Bryan Ferry utilise l’élégance à des fins évidentes, qui étaient celles que poursuivaient nos marquis spirituels de l’Ancien Régime ; Bryan Ferry veut le Sexe.

            Le vidéo-clip de « You Go To My Head » radicalise la voie esthétique des pochettes d’album de Roxy Music. Néanmoins, la musique est cette fois supérieure et totalement fondue à l’imaginaire visuel. Il s’agit d’une troisième donnée, qui complexifie la synthèse, d’abord, et évidemment, parce qu’elle n’est pas d’essence musicale, ensuite parce qu’elle introduit l’Europe. Longtemps, Bryan Ferry, héraut britannique de l’Orgue du Fantôme, comme annoncé plus haut, a médité sur les ruines culturelles de la MittelEuropa, tâchant d’en saisir l’effroi et le magique. Or, ses contemporains s’étant rués en masse sur le même objet l’avaient vidé de sa substance, et l’on sombrait à nouveau dans la honte du décadentisme, dans le cabaret berlinois abject. Bryan Ferry comprit que là où il y avait décadentisme, il n’y avait guère de Séduction, encore moins de Sexe, mais seulement l’ordure. Alors la référence changea de contenu. Bryan Ferry explora pour son compte la pornographie si particulière de la jet-set internationale seventies, peut-être la dernière jet-set, dans une veine fort similaire à celle du photographe Helmut Newton, résident monégasque. La jeune femme du vidéo-clip « You Go To My Head » est une longiligne aristocrate, aux pommettes proéminentes et incarnat, aux paupières violemment badigeonnées de bleu : éclat insoutenable de papier glacé. A environ une minute dix, alors que la basse martèle complaisamment le début du premier middle-eight, tandis que l’exquise créature minaude de l’air le plus outrageux du monde, Bryan Ferry, nonchalant, McWellback, se tient dans l’embrasure, sûr de la puissante onde sexuelle que la musique provoque et qui embrase le corps de la cochonne très riche. Cet homme, en 1975, était donc tout aussi expert que Marvin Gaye, et tous deux ont d’ailleurs décliné musicalement d’une même et pathétique façon, dans une débauche de synthétiseurs dernier cri : quand l’un, en 1982, chantait « Sexual Healing », l’autre chantait « The Main Thing ». A l’euphémisme près, il s’agit bien d’une commune recherche du Sexe par la Séduction.

 

Nota Bene : on dit souvent que Brian De Palma change le signe de l’érotisme hitchcockien en pornographie, dévoilant ce que le Maître pudibond voilait (exemple : la scène du musée, dans Vertigo, puis dans Pulsions). Eh bien, ce « You Go To My Head » funky opère ainsi avec les vieux airs du swing américain. Il dévoile ce qui était voilé. Nulle trahison : le contenu évolue avec la permissivité morale d’une époque et se glisse alors dans des formes plus racoleuses, qui finissent par en révéler la nature intime.

 

 

 

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4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 20:21

On le sait, la reconnaissance Psycho-Batave est souvent posthume, et le succès mérité, s’il frappe en priorité les groupes d’obédience Italo-américaine ou Vieux loup, laisse souvent les formations PB d’élite entre parenthèses. Ainsi The Remains, The Dovers, The Music Machine ou The Enfields ne goûtèrent-ils pas de leur vivant les récompenses pécuniaires, inexplicablement. The Gestures sont de ces héros. Leur hit « Run, run, run », admirable exercice de délocalisation du Minnesota sur la côte Pacifique, ne doit pas masquer la maturité resplendissante sur les autres faces de ce groupe pourtant à peine sorti de l’enfance.

Attardons-nous sur la B-side de « Run, run, run », « It seems to me ». Titre de l’imminence, jusqu’à l’explosion lyrique du solo de guitare et le déchevêtrement rythmique qui s’ensuit, il ilustre, sans ostentation ni fausse candeur, la plus merveilleuse façon dont on peut s’inspirer de la musique populaire savante dite jazzz.

La richesse harmonique des accords, les acrobaties rythmiques, le frémissement terrible et délicieux de l’ensemble sont les signes d’une compréhension accrue de ce qu’implique de jouer à la fois de manière classique et à l’instinct, bien que le jazzz ne soit évidemment pas invoqué ici. Un groupe proche de The Gestures, The Zombies, qui n’avait pas encore appris de John Lennon que le jazzz est une musique de merde, usa de quelques atours de cette musique populaire savante à leurs débuts, avant d’enregistrer l’album que l’on peut considérer comme le chef d’œuvre du Pédé progressif, Odeyssey & oracle. Mais malgré le niveau hautement top-notch des morceaux résultants, il reste quelque chose de quelque peu empesé dans la manière Zombies 1965 : le chant appliqué, le solo d’orgue systématique et retranchable, ce groupe de superbes Pierre Mückensturms connaît à l’évidence sur le bout des doigts sa leçon Italo-américaine. Cette ordonnance impeccable l’écarte cependant de la houle Psycho-Batave, en plein centre de laquelle virevoltent The Gestures, dans une ultime bourrasque, avant de retomber au sol pour de bon.

The Gestures - It seems to me 

Bonus :  

Yuya Uchida - Run run run

 

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