Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
30 juin 2006 5 30 /06 /juin /2006 19:39

            Un jour d’été que Jean Pop II se promenait à Florence, accompagné de cinq femmes, son ouïe fut titillée par des rumeurs provenant de derrière cette place où il aimait à voir les vieilles dames nourrir les pigeons. Curieux, il s’y dirigea et tomba sur une jeune foule bariolée qui entonnait des chansons pleines de vulgarité enthousiaste.

            « Qui sont ces gens ? » demanda-t-il.

            « Des supporters de football, Maître. »

            « Fort bien. »

            Amusé par ce cortège qui semblait fêter une victoire sur une autre nation, Jean Pop II le suivit à quelque distance à travers les rues pavées. Le groupe fut vite interpellé par une contre-manifestation des plus abjectes : une bande de pédés progressifs maussades. Ceux-ci, perchés bien précautionneusement sur un balcon, avaient mis leur transistor au volume maximal, empoisonnant l’atmosphère du voisinage avec du post-rock canadien (Eux qui n’ont jamais entendu parler de Painted Ship ou de Guess Who). Leur chef, terne personnage mal rasé à la bouche molle, portait un T-shirt sur lequel était inscrit « Fuck God » et toisait les manifestants d’un air lymphatique et suffisant.

            C’en était trop.

            Jeanpop2 se rua sur la gouttière, l’escalada avec l’agilité d’un bassiste louisianais, et arrivé à hauteur du fâcheux, il lui administra un uppercut qui précipita ce dernier sur le bitume. Et c’est du haut du balcon qu’il s’adressa ainsi à sa dépouille :

« Cadavre ! Mérites-tu seulement le goudron qui te servira de cadre jusqu’à la fin de ton existence physique ? De quoi est faite ta pauvre vie, PP de basse extraction ? D’engouements tièdes pour la déconstruction systématique de l’art, notion que tu transportes comme un sésame social. De la honte glaciale de ne pas être au fait de tous les « undergrounds » (le mot qui résonne le mieux à tes oreilles de chacal) du monde, de la hantise de partager avec le plus grand nombre tes mesquines découvertes, disques de « collectifs » que tu te gardes pourtant bien de chérir, puisque tu n’as pas de maîtres.

Pas étonnant alors de trouver parmi tes disques les albums vinyles des bouchers de das vélvète untergrund. Je ne répéterai pas pour ton cerveau inéduquable tous les griefs imputables à ce groupuscule. Saches d’abord que le New York des bas-fonds que tu fantasmes vélléitèrement quand tu n’es pas occupé à tes mondanités n’a pas attendu les vignettes du george brassince américain qu’est lou ride pour être rendue sous la forme la plus vive dans l’art.

Prenons pour exemple un film que tu ne connais pas, car Hollywoodien : « Sweet smell of success » d’Alexander Mackendrick. Tu ne comprendrais pas les motivations de Tony Curtis/Sydney Falco, qui ouvre des portes, traverse des rues sans fin pour quelques chantages minables, les yeux dévorants. Tu ne l’as pas vu, fier d’allumer les cigarettes de J.J. Hunsecker/Burt Lancaster, ce dernier détenteur d’un Pat terrifiant (« Match me, Sidney ! »), qui peut sortir d’une boîte de Times Square à l’aube et proclamer devant une rixe, intouchable : « I love this dirty town. »

         

Tu ne comprendrais pas car tu resteras étranger au luxe, à la couche supérieure de la nuit New-yorkaise, à l’élégance corrompue qui ne se réveille pas dans un squat qui ne peut inspirer qu’une blatte comme lou ride. Le véritable groupe de la violence urbaine, c’est le Dan de « The Royal Scam », dont même les cartes postales (« The fez », « Haïtian divorce ») ne sont pas plus fraîches qu’une bouche de métro.

Pour parler de ce qui est encore plus éloigné de ton champ visuel, taupe, sache que New York est également le dernier bastion de la lutte contre les hippies nord-californien dont tu fais partie. Un des plus vaillants groupes de résistance Italo-américains, The Four Seasons, donnera la leçon d’élégance ultime en l’an de désolation 1969 avec l’album « The genuine imitation life gazette » : En reprenant à leur compte certains motifs psychédéliques (le collage kaléidoscopique, la citation, le groove aristocratique anglais, le goût pour l’onomastique) mais en y appliquant la rigueur et le sens de la concision de leurs aînés. En détournant quelques clichés hippies (l’enfance égarée, le cloisonnement de l’individu dans la société, le vocabulaire biblique) mais avec une intention esthétique qui dépasse de loin le message simpliste et donne même l’impression d’une distance amusée à l’égard de ces thèmes.

Ainsi, le dernier clou dans le cercueil sanfranciscain est planté dès le premier titre de l’album, alors que des chœurs interpellent Frankie Valli par des dégoûtants « Hey bud » et que ce dernier leur répond, grandiose : « I’m a man just like you, so damn you call me by my name, you’d better call me by my name ». Autant imaginer Joe Pesci tabassant franck zapa.

Et pour t’apprendre à vivre comme ce que tu es, chien, je vais commencer par te tailler les oreilles en pointe. »

 

            Ainsi fit Jean pop II, et il fit vite, et il fit bien.

Steely Dan - Green Earrings

 

The Four Seasons - Wall Street village day 

Repost 0
9 août 2005 2 09 /08 /août /2005 22:00

Le lecteur n’est pas sans savoir que Jeanpop2 emploie deux ecclésiastiques Polonais, Woycek et Cekwoy, pour ratisser de fond en comble les conventions de disques et participer aux enchères les plus primordiales. Woycek et Cekwoy se trouvaient donc dans la salle des ventes « Basil Goulandris » de Lausanne à l’occasion de la célèbre mise aux enchères « Teenage trauma 66 ». De nombreux collectionneurs au poil sale aboyaient à l’unisson dans cette salle, parmi eux le français Bertrand B. accompagné comme d’habitude de jeunes filles anorexiques à franges laquées. Les enchères allaient bon train et Jeanpop2 donnait ses consignes par téléphone. Cependant, Bertrand B., certainement jaloux de la renommée et du flair de l’éclairé Jeanpop2, surenchérissait systématiquement sur les objets que ce dernier convoitait, jusqu’à les remporter ; ainsi s’appropria-t-il « I am alone » de Bad Manners, « Come to me » de Black And Blues et l’acétate de l’inestimable « Love is tuff » de The Fantastic Dee-Jays, « lui qui n’entend rien au genre suprême du trauma adolescent, pour se consacrer entièrement à la plus niaise sunshine pop. Je m’en vais de ce pas rosser cet impudent vendeur de meubles » proclama Jeanpop2, délaissant alors son œuf d’autruche à la coque pour apprêter l’hélicoptère qui allait l’amener deux heures plus tard sur les lieux du délit. Ainsi parla Jeanpop2 face à l’assistance médusée :

" Messieurs les ours, j’ai fait un long voyage pour punir cet individu qui par tous ses efforts tente d’accéder à la félicité Psycho-batave, mais je vous affirme ceci : ses motivations sont uniquement dictées par la mode. Ainsi ce pantin mondain tente-t-il aujourd’hui de s’approprier le folk-punk dépressif parce que je l’ai remis au goût du jour en dévoilant ses infinies qualités au grand public. Ne lui faites jamais confiance ! Abhorrez-le de toutes vos fibres, car il a sali des pans entiers de l’art en les désinterprétant, de sorte que le monde entier aujourd’hui les mésinterprète !

Oui, cet homme a voulu nous faire croire que l’innocence a pour borne 1969 et non 1966. En d’autres termes, son infantilisme aux allures de sophistication l’incline à attacher le plus grand crédit au genre dit sunshine-pop qu’il ne déchiffre qu’en diagonale. Fort de sa pseudo-science qui n’est que collectionnite de banlieue, Bertrand B. n’a finalement retenu qu’un kitsch diffus et quelques trucs techniques de son accointance avec la musique californienne.

l'aube de The Byrds

En choisissant d’ériger sur un piédestal de liège le genre le moins noble et le plus touristique de cette musique, ce faux aristocrate scandaleusement non oisif jette un voile public sur la branche essentielle que je baptiserais Sunrise pop, et dont les fruits les plus gorgés de sève Pycho-batave sont Bobby Fuller, The Dovers, The Tormentors, The E-Types et bien sûr The Byrds. Ici, pas de candeur feinte, pas de chœurs en arc-en-ciel au-dessus d’un berceau de carton, rien qui distraira le pédé progressif, ce raciste qui fait semblant de s’ignorer tel, rien non plus qui alimentera son fantasme de « musique paradoxale », où la surface guillerette dissimulerait un « torrent noir », comme il se plait à le dire de The Beach Boys, groupe suprême dont il ne connaît qu’un album et demi.

Non, chez tous les groupes précédemment cités, le torrent c’est la chanson, et elle dit ce que souligne la musique, et la chanson est sentiments, c’est-à-dire météorologie et non pantomime. Pas de sourires en l’air, pas de mouvements exaltés ou ironiques des bras, finalement presque pas d’image du tout avec ces groupes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il n’existe aucune photographie de The Dovers, presque pas de The Tormentors ou The E-Types, pas tellement de The Byrds, malgré leur stature historique. Et c’est ce qui sauvera pour toujours ces immenses entités Psycho-bataves, cavaliers de l’Aube immaculée, aussi loin de la mode que John Ford l’est d’Hollywood, c’est-à-dire en plein centre, en rotation perpétuelle. Et c’est au nom de la générosité, monsieur très laid, que je vais maintenant vous enfoncer une cassette de Cheap Trick dans l'oreille."

Ainsi fit Jeanpop2, et il fit vite et bien. Puis il s'en retourna dans sa villa, lui qui est allergique à la poussière.

 
Repost 0
Published by JEANPOP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article
27 février 2005 7 27 /02 /février /2005 23:00

            Jeanpop2 était en vacances avec les Jeannettes sur la côte ouest. Cette douce compagnie avait décidé, pour se relaxer du voyage, de s'attabler à la terrasse d'un café choisi pour son âpreté visuelle et son manque de pittoresque. Leur repos fut de courte durée : des trentenaires aux crânes rasés et fines lunettes bleues vinrent s'asseoir près d'eux et se mirent à bavasser de The Radiohead en vantant le sérieux politique et artistique de ce groupe citoyen. C'en était trop pour le fourbu Jeanpop2. Il poussa un cri de rage, renversa sa table et apostropha ainsi cette clique : 

 

             "AAHHH! Il est temps d'affronter la vérité : vous êtes vieux et sans coeur! Votre vie s'épuise en contingences dénuées de la moindre rêverie! Vous travaillez jusqu'à mourir d'épuisement, redoutez d'être trop longtemps retenus devant un feu rouge car vous n'avez aucun but dans votre vie hormis celui de ne pas penser à son terme! Votre engagement politique n'est qu'un loisir sans conséquence! Excrément! Vous n'avez pas la moindre notion de la Flânerie telle qu'elle a été théorisée par Sred Sweign, poète non-institutionalisé dont le génie passera toujours au-dessus de vos têtes lisses! the radiohead! HAHAHAHAHAHA! HAHAHAHAHA! HAHA! Etes-vous des hommes ou n'avez-vous jamais eu conscience du génie d'Harry Vanda et George Young, que vos idôles louchantes, faméliques et sainement engagées n'osent pas citer, de peur de disparaître instantanément dans les oubliettes de l'art?

            The Easybeats commencèrent leur carrière en Australie, mais en rêvant du Merseyside et des jolies filles qui hantaient le club The Cavern, plus fraîches et douces que les gorgones violentes de Sydney. Leurs deux premiers albums, plus qu'honorables mais encore dénués de grâce, nous les révèlent en émouvants expatriés de sol et d'âme, soucieux d'apporter à leurs chansons cette touche anglaise tant fantasmée en cette fin d'époque 1965-1966. Précisons de manière tout-à-fait factuelle que les chansons étaient alors signées George Young (guitariste) et Stevie Wright (chanteur), c'est-à-dire qu'on reste encore à la lisière du sublime, on attend encore l'éveil miraculeux qui commence à s'accomplir avec le premier titre du troisième album, "Sorry", chef-d'oeuvre indéniable de l'équipe Young/Wright. Rythmique implacable, métallique, danse sauvage que viennent éclairer en fin de piste les choeurs de Vanda et Young, choristes géniaux dans la profusion d'idées comme dans l'exécution.

 

 

            Un des beaux versets de cette histoire est que le groupe dût déménager en Angletere pour s'affranchir de ses obsessions Liverpudliennes. Le 45 tours subséquent, "Friday on my mind", produit par l'aveugle Shel Talmy, n'est heureusement plus à présenter, et pour cause : c'est un phare absolu. Le morceau grâce auquel régulièrement, et encore de nos jours, des milliers de jeunes gens délaissent un avenir confortable et assuré pour rejoindre l'usine, le travail de nuit, renouveler les gestes somnanbuliques et ressentir le désir cataclysmique de l'ouvrier qui attend de tous ses muscles la libération du vendredi. Fulgurance psycho-batave absolue, pour laquelle on accepterait volontiers de sacrifier son intelligence et toute vie sociale afin de se perdre pour l'éternité dans les méandres de ces harmonies extraordinairement compliquées et limpides pourtant. "They don't know what it means to be alive" surenchérit le titre suivant en me l'apprenant. Et, comble du sublime, l'histoire de The Easybeats ne s'arrête même pas là. L'album "Friday on my mind", dont la géniale inégalité est soulignée par la reprise à prendre au premier degré de "River deep mountain high", sera suivi de deux médiocres albums dont une multitude de titres sont à sauver néanmoins. Peu importe.

            Passons directement à l'ombre dans l'histoire. En 1977 sont rééditées des bandes enregistrées entre 1966 et 1968, sous le titre "The shame just drained", collection incroyable de morceaux composés et dirigés par Vanda et Young. Les notes de l'album prétendent que si ces titres avaient vu le jour à l'époque, l'histoire du rock en aurait été changée. Et l'on ne peut que souscrire à cet argument, à tel point The Easybeats bouleversent ici la notion même de goût : comment "Lisa", "Peter" ou "Amanda Storey" (véritables êtres animés d'émotions, suggèrent ces titres touchants comme le refrain de "Friends of mine" de The Zombies), destinés par leur enflure, leur grandiloquence, à végéter dans l'arrière-cour faussement entretenue du pédé progressif, comment ces titres au souffle presque trop long sont ils si clairement irrigués par l'essence psycho-batave? D'un autre côté, le groupe est en ces moments immortels loin d'oublier sa propre humanité profonde : ainsi, pas d'heroic fantasy putride ou de fantaisie psychedelick-my-ass dans les textes, mais des bouleversantes confessions d'homme moyen comme dans "Me and my machine" ("Bought myself a car /thought I would go so far /thought all the girls would hang around with me /but so far I've been wrong /cos' no girls came along /and now there's just a car and only me /I thought that happiness was just a car away") dont la pulsation spectorienne en fait un véritable hymne populaire.

            Et malgré mon manque d'oxygène, je m'en vais tout de suite vous porter le coup fatal. En 1968, The Easybeats infligèrent à leur méchante époque poilue le suprême bon goût d'enregistrer un morceau superlativement mélodique, sexy, violemment exalté, et de ne pas le laisser paraître pour ne pas le voir se noyer dans la boue. Ce morceau s'appelle "I'm just trying" et c'est en son nom que je m'en vais de ce pas vous émasculer."

           

            Ainsi fit Jeanpop2. Les Jeannettes, bonnes vestales, immolèrent les attributs génitaux des infidèles.

Repost 0
Published by Sa Majesté JEANPOP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article
5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 23:00

Un ancien camarade d'université de Jeanpop2 se souvient:

 

            "Nous avons fréquenté, Jeanpop2 et moi, la même chaire de théologie à l'université de Stockholm. Bien qu'il ne fut pas très bavard et discrètement autoritaire, je me souviens de quelques moments passés en sa compagnie, et notamment ce jour où il entra dans une fureur noire. Nous nous trouvions dans une salle de permanence et nous entretenions du grand auteur polonais Witkiewicz qui venait de s'introduire avec fracas dans la vie de Jeanpop2. Soudain, une bande de garçons boutonneux habillés par leur vieille mère firent irruption et s'installèrent autour des deux plus grandes tables. Aussitôt Jeanpop2 sussura entre ses dents "Des rôlistes..." et ces derniers de déballer leurs plateaux de jeu et leurs figurines grotesques. Bon gré mal gré, nous supportâmes la mascarade prépubère pendant cinq bonnes minutes, quand l'un de ces personnages hygiéniquement suspects prononça distinctement ces mots : "Ah oui, un gnome comme dans la chanson de Syd Barrett, ce grand malade mental de l'histoire de la musique populaire anglo-saxonne..."

            Il n'en fallut pas plus pour faire déborder Jeanpop2 : il renversa la table en hurlant de rage puis s'avança vers la troupe en l'apostrophant ainsi :

 

            "HAAAAAAAAAAAAAAAA! Vomissures acnéiques! Qu'une mort douloureuse vous frappe ainsi que toute votre purulente descendance! Lecteurs de Nick Kent! Les frissons masturbatoires que vous vous accordez à l'écoute du plus surestimé des drogués pervers nommé Syd Barrett ne vous mèneront jamais à la porte d'un mystère considérablement plus immense : Joe Meek. Remerciez le ciel que je vous permette d'entendre ici pour la première et dernière fois son nom!

 

 

            Sachez que cet homme est l'inventeur de la mélancolie appliquée à la plus basse variété. Sachez qu'il existait un homme au début des années soixante qui sut rendre irréellement bouleversante une chanson comme "Sur le pont d'Avignon" ("Bridge of Avignon" Eve Boswell). Sachez que ce même homme posa son empreinte nocturne, distordue et merveilleuse sur une centaine de titres incroyables jusqu'au milieu des années soixante, et son génie est d'avoir accompli le chemin absolument inverse à celui du sinistre chanteur de The Pink Floyd : là où ce dernier, absent au monde et aux émotions, entonne des chansons tarabiscotées avec la voix du dormeur qui ne rêve pas, Joe Meek puise dans une matière première simpliste et souvent vulgaire (de la chansonnette de salon de thé, du médiocre blues blanc élevé à la Pale Ale...) de quoi émerveiller des légions entières de militaires birmans ; c'est là que se trouve la véritable poésie, celle qui a les pieds dans la tombe et reste suspendue aux paupières du jour le plus flagrant.

            Il faudrait préciser ici que Joe Meek était un ingénieur du son atypique, mais ce serait réduire la portée transcendentale de l'oeuvre du génie et en faire un personnage, comme on a fait un personnage de Phil Spector ou Lamont Djangopoulos. Et c'est ainsi que des individus aussi peu recommandables qu'un Bertrand Burgalat s'emparent de Joe Meek pour en faire une curiosité de soirée à guêtres bon marché. Précisons néanmoins ces quelques faits :

            - Son studio était installé dans son propre appartement au 304 Holloway Street à Londres, où il invitait les groupes à venir enregistrer leurs parties puis à vite disparaître pour le laisser seul face aux bandes et aux multiples boîtes d'écho et de compression qu'il confectionnait lui-même, et c'est là que commençait sa véritable oeuvre : tel Raymond Roussel, il faisait boucher tous les interstices de lumière afin que son génie ne s'échappe pas à l'air libre, puis il coupait les bandes, les accélerait ou les ralentissait, tout cela avec la prescience formidable que la série B, si elle n'est pas aussi efficace que la grande production en technicolor, peut en tout cas se révéler plus émouvante. En témoigne le sublime "Little Baby" de The Blue Rondos, où un jeune chanteur prolétaire agé de seize ans est métamorphosé en un Roy Orbison qui retrouverait le corps pâle de Claudette dans la Tamise. 

            - Les détracteurs de Joe Meek se gaussent du fait qu'il ait refusé de produire les premiers essais de David Bowie et de The Beatles. On ne peut que se réjouire qu'il ne se soit pas fourvoyé dans la grotesque illusion Bowie. Pour ce qui est des seconds, rien n'est plus compréhensible et on ne peut encore une fois qu'applaudir la perspicacité de Joe Meek, puisqu'il avait déjà remarqué le génie et l'indépendance effroyablement immuable de Mc Cartney/Lennon, lui qui comptait rester seul maître à bord lors de chaque naufrage organisé du 304 Holloway Street.

            - Le 3 février 1967, soit exactement au moment où The Beatles enregistrent "A day in the life" et huit ans jour pour jour après la mort de Buddy Holly, Joe Meek abat sa logeuse à coups de revolver avant de faire sauter sa propre tête étoilée. Acte totalement justifié si l'on considère ses dernières productions, véritables suicides, que ce soit par le métal avec "Singing the blues" de Jason Eddy and The Centremen, ou par le gaz avec "Please Stay" de The Cryin' Shames.

 

The Cryin' Shames

 

            J'en ai déjà trop dit pour vos coeurs secs, mais encore ces quelques mots définitifs, que je souhaite divinement inspirés par les chansons que j'invoque : n'oubliez jamais plus "Digging for gold" de David John and the Mood, quête métaphysique étouffante ("I know there's gold here I know there's gold here where are you gold where are you gold I've been looking a long long time I've been looking a long long time and I'm going out going out going out of my mind"), d'une noirceur qui vogue des kilomètres au dessus des pets humides d'un leo ferre.

            Et surtout n'oubliez jamais plus "Don't want your lovin' no more" de The Blue Rondos, chef d'oeuvre absolu de Joe Meek, chanson démembrée, nuit presque totale, noire et jaune, mélancolie suprême d'un homme mort vierge.

            Au nom de l'ivresse du désespoir, je m'en vais maintenant vous briser les os."

 

            Ainsi fit efficacement Jeanpop2. Le lendemain, il quitta l'université et je ne le revis plus. Un certain ami me rapporta qu'il tenta quelques jours plus tard de rejoindre les Khmers rouges. Il échoua."

Repost 0
Published by JEANPOP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article
13 janvier 2005 4 13 /01 /janvier /2005 23:00

C'est au restaurant que le scandale éclata. Tranquillement installé avec des amis, Jeanpop2 savourait son poulet Tandoori quand des gens aux cheveux filasse et aux vêtements tiers-mondistes firent leur entrée avec fracas : des acteurs. Ils s'assirent à une table, déclamèrent des vers assonancés, jonglèrent avec les couverts, puis se mirent en tête de bavasser de sexe avec ostentation.

Jeanpop2 renversa sa table en hurlant de rage et apostropha ainsi cette sinistre bande de saltimbanques :

 

"Rentrez sous terre, pourceaux! Vous n'êtes que du vomi séché de hippie, incrusté depuis trente-cinq ans dans les sanitaires d'un camping de Lozère! Fermez vos gueules et laissez-moi vous dresser l'histoire édifiante de The Mystery Trend comme on dresse une barricade.

San Francisco en 1966 était comme Varsovie en 1938 : l'enfer pointait à l'horizon. Les journées allaient se succéder sous un soleil blanc et quelques animaux perpétuels nommés grateful dead, country joe and the fish ou jefferson airplane, obersturmführers en guenilles, sortiraient bientôt de leurs squats caverneux pour semer les graines du terrifiant totalitarisme hippie.

Dans un coin du tableau, ce groupe qui n'a probablement jamais eu conscience d'habiter à San Francisco, the Mystery Trend, jeunes adultes en chemises, ceintures et imperméables, cheveux plutôt courts et yeux non vitreux. Leurs chansons aussi étaient courtes, bien ordonnées, sans la moindre trace d'improvisation et de débordement démonstratif.

Comme dit Alec Palao, le séminant rééditeur des bandes de The Mystery Trend, ces derniers préféraient les cocktails à l'acide, et Burt Bacharach à Ravi Shankar. Autant dire tout de suite qu'ils portaient en eux le véritable amour que les caniches en robe n'ont même pas réussi à salir. Un amour dignement exclusif et intellectuellement tendre, comme le souligne ce "Mambo for Marion" (à l'heure des dédicaces creuses telles "waltz for lumumba" ou "song for frisco"), beau comme un geste hésitant du jeune James Stewart. On ne chante pas ici un peuple ou une ville (une agrégation) mais une femme, fille, amante ou mère, soit un individu, véritable destinataire de l'amour qui le contient tout entier.

Ce groupe incapable de jammer, propre de toute drogue, désengagé, est également incapable de débordement : leur musique, d'apparence pâle et lisse, raide mais pas toujours solide, a finalement davantage la sophistication d'une production new-yorkaise, mais sans en avoir l'aplomb, comme en témoigne le très beau "There it happened again", qui ressemble à une chanson de Frank Sinatra jouée à l'heure du petit déjeuner, alors que le ventre est encore vide et les sens encore engourdis.

Et c'est en hommage à ce merveilleux groupe de la lumière et de la mesure, appolinien à une époque salement dionysiaque, que je m'en vais maintenant vous briser les côtes."

 

Ainsi fît Jeanpop2, et il fît bien, vite et proprement.

Repost 0
Published by JEAN POP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article
26 décembre 2004 7 26 /12 /décembre /2004 23:00

Jeanpop2, malade et alité, dicta cette méditation hallucinée à une scripteuse au chignon serré. Enveloppé de draps de satin pourpre, d'humeur plus ombrageuse que jamais.

 

"Seven rooms of gloom: il ne s'agit pas d'une nouvelle d'Edgar Poe, d'un film de Roger Corman ou d'une tranche honteuse de rock gothique, mais d'une chanson de The Four Tops, une des principales locomotives rutilantes de Tamla Motown, la fabuleuse usine où tous les employés étaient noirs, beaux et vêtus de vestes lamées. The Four Tops sont connus pour quelques hits (It's the same old song, Reach out I'll be there...) que d'autres, souvent Français en toute logique, ont sali de leurs mains purulentes. Mais, bien entendu, il n'y avait aucune chance qu'ils touchent à Seven rooms of gloom, puisqu'elle vole bien au-dessus de leurs membres chétifs. Chanson aussi remarquable qu'incroyablement peu remarquée et louée, chef d'oeuvre absolu de l'équipe Holland-Dozier-Holland, leur titre aussi le plus atypique, celui par lequel ils créent une percée, échappent à leur routine, à l'industrie et au calendrier.

Car ce morceau satisfait un fantasme que l'on croyait perdu pour l'inaccompli: celui de soul baroque. Dès les premiers choeurs appuyés par un clavecin squelettique, on a froid comme au contact du marbre, l'air est confiné et la lumière basse ("All the windows are painted black"). S'il y fait froid, c'est aussi que l'espace est vaste: sept chambres vides de présence humaine, peuplées de courants d'air qu'on appelle de manière plus romanesque des fantômes. Cependant la frénésie rythmique et les morsures vocales de Levi Stubbs nous retiennent d'employer à l'égard de cette chanson l'adjectif "hanté". La chanson hantée semble flotter dans les airs comme une menace et si elle gronde, c'est au loin derrière les landes. Son rythme est alangui et elle use volontiers de l'écho et de la réverbération. Elle est aérienne. La chanson possédée est tellurique: elle semble animée de tous ses membres par une présence extérieure, incontrôlable, tel un zombie mu par une force chamanique qui entamerait une danse fiévreuse. Ses mouvements sont syncopés et elle est éléctrique juqu'à la saturation.

Levi Stubbs et Kim Fowley (centre) 

Levi Stubbs est possédé. Asphyxié par la douleur, il vocifère dans l'ombre. Mais on n'est pas possédé que par l'angoisse. La preuve en est avec General Johnson, le génial chanteur de Chairmen of the board, groupe fréquemment comparé aux Four Tops pour sa collaboration avec Holland-Dozier-Holland. Cependant, le génie de General Johnson se situe de l'autre côté du spectre: s'il est possédé, comme dans Working on a building of love, c'est par une euphorie dévorante, une joie démente qui se révèle finalement aussi effroyable que la rage aveugle de Levi Stubbs. Quel que soit le sentiment qui l'anime, le possédé le porte au plus haut point, et tel James Cagney à la fin de White Heat, il coupe les ponts avec tout commerce humain pour devenir lui-même incandescent jusqu'à brûler la pellicule.

Je suis fatigué maintenant. Faites taire les chats qui se bagarrent dans le couloir. Je ne suis là pour personne. Ce matin, j'interdis au soleil de se lever." 

Repost 0
Published by JEAN POP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article
11 décembre 2004 6 11 /12 /décembre /2004 23:00

Ainsi témoigne un proche de Jeanpop2:

J'étais dans l'appartement de Jeanpop2 avec ce dernier, mon amie et un troisième personnage, hors d'âge, et qui restait obstinément silencieux. Nous bûmes de nombreux verres de diverses couleurs. Bien entendu, Jeanpop2 nous fît profiter des disques de sa collection, avec lesquels il alimentait son phonographe qu'il maniait avec une ferveur tremblante et inquiétante. Soudain, comme sous l'emprise d'un démon, il se leva d'un bloc et se dirigea vers un placard qu'il ouvrit, non sans en violenter la porte. Il plongea le bras dans l'obscurité et en sortit un disque que je reconnus immédiatemment par sa pochette caractéristique : The Velvet Underground & Nico. Puis d'un geste parfaitement maîtrisé, il ouvrit la fenêtre et projeta l'album en poussant un grognement libérateur. Ivre de colère, il se tourna vers nous et dit :

"Ne dites rien, laissez-moi parler. Je sais que je viens de commettre un acte que le monde percevra comme un outrage, mais je vais vous prouver que j'ai raison, que le monde a tort, et parce qu'il a tort, que l'outrage lui brise la mâchoire.

Comprenez d'abord que ce disque que d'aucuns présentent comme un trésor enfoui recueille depuis 1967 la poussière des musées. C'est un disque classique, avec tout ce que le terme implique d'objectivité dénuée d'émotion, un disque classique comme ceux de The Doors, Led Zeppelin, ou Aerosmith. La plupart des bons disques de The Beatles et de The Rolling Stones sont moins renommés que celui-là. Enterrons ce lieu commun journalistique.

Enterrons également celui qui présente The Velvet Underground comme une fontaine à vocations. "Peu de gens ont acheté leur premier album mais chacun a fondé un groupe". Mensonge ! Les nombreux individus graisseux qui ont acheté ce disque à sa sortie sont ceux qui végétaient trois ans plus tard dans une ferme canadienne avant de se décider à revendre leurs disques pour acheter des meubles anciens.

Considérons également que ceux qui revendiquent si fort l'héritage de ce groupe sont des gens aussi surestimés et ennuyeux que Brian Eno, Galaxie 500 ou The Jesus and Mary Chain.

Certains individus à lunettes rectangulaires prétendront que ce groupe illumine l'art contemporain et en est illuminé en retour. Illusion. Mensonge ! Si la carrière de Tom Jones avait été lancée par Andy Warhol, on en aurait dit autant. On l'aurait placé à l'avant-garde du rock arty et ce gros bonhomme posséderait le même "halo de mystère" qu'on confère inexplicablement à Lou Reed. Non, pas de bouleversement artistique avec The Velvet Underground. Les prétentions picturales de ce groupe se révèlent vaines face aux explosions de couleurs saturées survenues partout sur terre un an avant la parution du terne album "à la banane" : en Angleterre avec The Eyes, en Hollande avec The Jay-Jays, en Australie avec The Easybeats, en Suède avec The Shakers, en Bolivie avec Los Dhag Dhag's...

Méfiez-vous également des individus mal rasés : ils compareront John Cale à Maldoror et parleront de Nico en termes de "beauté éthérée". Mensonges ! Risibles mensonges. John Cale est un altoiste coiffé au bol et doté d'un accent gallois hilarant. Nico réussi l'exploit d'être à la fois hommasse, froide, sèche, laide et Allemande. En plus, elle chante comme John Cale parle. Non, décidemment le romantisme noir est à chercher dans le cerveau orageux de Sean Bonniwell ou chez une poignée de groupes aux noms éloquents : The Lost Souls, The Specters, The Endd...

J'ai dit."

Aussitôt il nous mit cordialement à la porte, restant en tête à tête avec l'individu mystérieux. Nous rentrâmes sous la pluie entendant encore résonner la voix orageuse de notre ami. Le lendemain, je n'allai pas travailler.

Eugene Waffle supervisera l'artwork du prochain opus de Lou Reed  

 

Repost 0
Published by JEAN POP II - dans Colères de Jeanpop2
commenter cet article