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2 août 2005 2 02 /08 /août /2005 22:00

            Ainsi parla Jeanpop2 :

            "Poire, je vois la candeur McCartnéenne de vos yeux se changer en stupeur, la stupeur des veilles de grandes révolutions, d'épiques découvertes. Vous ne comprenez pas. On vous a dès le plus jeune âge appris à faire le In and out Psycho-batave au son de Larry and The Blue Notes. Vous avez également expérimenté le sexe Italo-américain enveloppé des volutes ouatées de Smokey Robinson. Dans vos heures de Vieux loup, l'écume aux lèvres, vos déhanchements sont rythmés par The Chants R&B ou The Sparkles. Mais jamais vous n'imaginiez commettre la chose au son du "Depression" de The Specters. Laissez-moi vous raconter alors l'histoire de ce morceau :

             Ces quatre adolescents du Massachussets, lestes, décomplexés, avaient expérimenté les ravissements du in and out, défiant la permissivité des chauves, au bordel local. Ils en tirèrent leur sûre virilité et un morceau en hommage à cette psycho-batave whorehouse. Bien évidemment, les chauves et les grises s'offusquèrent de la hardiesse  des paroles de cette ritournelle bourrée de Pat. Ils séquéstrèrent alors leurs progénitures, leur imposèrent un régime au pain sec et à l'opérette des Appalaches, jusqu'à les forcer de laisser de côté la chanson honteuse. Après cette humiliation, plein de honte et de fierté, le groupe s'enferma en studio pour composer la chanson qu'ils voulurent par réaction la plus mélancolique du monde. Et écoutez, Poire, ils l'ont accomplie, et cette mélancolie est le bonheur d'être triste, d'être vivant, d'être la pointe rouge de la pyramide dans ce long désert privé de pittoresque, braise dans cet hiver sans étoiles.

Les parents et la petite soeur du chanteur de The Specters

             Parfaitement, Poire, vous avez tout saisi ! Cette chanson toute en faux-semblants, est un leurre ! Ma tête est surmontée d'un masque et tout ceci n'est que mascarade intense, à l'image du divin "Depression" ! Souvenez-vous, le jeu de l'ombre et de la proie ! Maintenant, amusez-vous et laissez-moi me faire gober le dard ! "

              A ces mots, Jeanpop2 s'éloigna en accomplissant de vertigineux sauts de cabri pour aller rejoindre un groupe de femmes lascivement expectatives. Je réalisai soudain qu'entrainé pas sa loghorrée, mon ami et maître ne m'avait pas laissé le temps de lui présenter Randall Webb. C'est alors qu'en me retournant je vis ce dernier fort occupé avec trois femmes noires, et ce de manière absolument frénétique. Randall Webb faisait le in and out comme on étrangle un tigre, son poitrail ruisselait et il hurlait son plaisir entre ses dents sans aucun égard pour le sublime "Depression" qui peinait alors à remplir l'espace.

                Soudain Randalll Webb s'immobilisa, tourna son visage défiguré par la douleur et s'affaissa d'une pièce. La musique avait cessé. Tous les visages convergèrent vers le corps de la bête et il  passa dans l'air comme l'haleine empoisonnée de l'été 1969.

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1 juillet 2005 5 01 /07 /juillet /2005 22:00

              Un petit homme affûté, au visage congestionné mais au centre duquel les yeux lançaient des éclairs, nous servit de guide. De sa voix aigrelette, où le comique le disputait à la violence, il nous expliqua que sa position actuelle était due aux nombreux services qu’il avait rendus par le passé à Jean Pop 2, sans compter qu’il n’y avait pas meilleure assurance que lui lorsqu’il s’agissait de redresser les côtes aux mauvais payeurs, le nombre de ces derniers s’était d’ailleurs accru en quelques années, à croire que plus personne ne savait ce qu’était le respect, à qui on le doit et comment on le manifeste, ces choses devraient être sues depuis l’enfance, or on n’en faisait qu’à sa tête, dans le pur mépris des règles, comment voulez-vous qu’on garde son sang froid en permanence, il faut parfois s’employer très tard à creuser des trous alors qu’on préférerait jouer aux cartes avec les amis (là-dessus, Legendre parut se mettre à réfléchir. Puis plus rien.), ou dîner avec une gentille fille, je veux dire pas le genre à dire en public qu’elle trouve du charme à Nat King Cole, elle voulait dire « du talent », naturellement, mais soudain vous devez vous trouver dans un certain hangar, dans une certaine forêt, sans chandelles,  sans alcool, en bras de chemise, et le sens de vos activités se rappelle à vous : je réponds aux circonstances, je ne considère pas que j’abrite en moi une maxime morale qui serait supérieure à la vie elle-même, faites gaffe, ce costume m’a coûté dix mille dollars, au fait, chaussez ces masques, mignons n’est-ce pas, il s’agit de The Specters, je ne vais pas vous mentir, ces gars-là n’ont pas joué le jour de mon mariage, mais enfin, il semble que leur musique soit à l’honneur ce soir.

 

"Un petit homme affûté, au visage congestionné..."

 

 La conversation du guide était si éblouissante que je ne retins aucune impression visuelle de notre progression à l’intérieur du navire. Hormis le souvenir d’un escalier et celui de mousseline rouge, les détails me fuient. Aussi j’ignore combien de temps et par quels détours nous parvînmes à la grande et lumineuse salle de réception. Là, enfin, nous vous vîmes. Ce n’était pas vous dans un premier temps mais le tableau vivant qui s’animait sous nos pas, et dont l’insigne beauté nous contraignit bientôt à nous arrêter, au risque de vous perdre vous ainsi que l’objet de notre visite. Je pourrais invoquer à titre de comparaison la fête donnée par M. Arkadin dans sa retraite espagnole, simplement parce que dans les deux cas les convives étaient masqués. Mais la fête de M. Arkadin répond encore à la description classique de la mascarade : belles étoffes, musique à boire, danses athlétiques, rires sonores, prolifération des couleurs et des formes, jeux et charades. Jean Pop 2, lui, créait sous nos yeux ce qu’à défaut nous serions tenté d’appeler une mascarade Psycho-batave. On ne dansait guère, on faisait le In & Out en étouffant tout gémissement pour ne pas couvrir le séraphique « Depression » de The Specters, qui était diffusé en boucle par les haut-parleurs couverts de lierre et de pétunias, dissimulés derrière de petites fontaines. Parce que Jean Pop 2 marquait autant qu’il le pouvait sa fascination pour le film « Profondo Rosso », il avait fait accrocher divers tableaux représentant des sabbats ou des bûchers et quelques miroirs de type grotesque. On trouvait aussi des coffres arabes en bois sombre où des scènes d’enlèvements au sérail étaient gravées, des éléphants de porcelaine dans lesquels on avait fiché des flambeaux. Et au milieu des accouplements se tenait une vieille femme fardée, des colifichets en or tombaient sur sa poitrine et elle nous contemplait avec effroi, en ouvrant très grands les yeux sous son large chapeau noir. « Vous l’avez tué, mon petit ! » fit-elle posément, sans qu’elle parût s’adresser particulièrement à notre groupe. A notre gauche, un homme qui chevauchait une dame tordait son propre corps dans des postures qui n’évoquaient pas la jouissance physique ; de brèves saccades faisaient s’affaler la silhouette qui se reprenait aussitôt, les mains venaient recouvrir le masque puis se crispaient comme si elles avaient voulu en rider la partie supérieure, enfin la tête se détachait, balançait en arrière avant de se coller au torse, qui était pris de légers spasmes. Etrange cérémonial qui devait augmenter les plaisirs de l’amour. Cet homme, je l’appris plus tard, pleurait. J’avais entendu son nom, Sred Sweign, au début de ma convalescence lorsque la chance me fit croiser le chemin d’Adrian Lloyd à Donnafugata. Pour le moment je ne soupçonnai pas qui cet homme sensible pouvait être et je n’eus guère le loisir de m’interroger : j’allais m’enquérir de son identité quand vous, Jean Pop 2, sans doute furieux de ce que je montrasse de la curiosité, élevâtes soudain la voix. « Poire ! Laissez Sweign pleurer tout son soûl, laissez-le explorer pour son compte les limites de l’enthousiasme, Sweign est un poète : il pleure plus qu’il ne respire, tous les poètes sont ainsi, tous les poètes pleurent et s’il ne pleurent pas, ils courent droit à la honte, à l’échec, à la souillure, Sweign pleure et je me réjouis du fait qu’il pleure comme au premier jour, comme ce soir à Cracovie où il dansa seul avec une femme africaine sur la musique de The Four Seasons, la chanson s’appelait « The Night » et lorsqu’il pleura en l’écoutant, Sweign et moi avons compris qu’il était devenu un poète, maintenant The Specters, qui égalent en intensité The Four Seasons, font pleurer Sweign et toutes ses facultés poétiques sont en alerte, ses dons innombrables se mettent en branle, son imagination se gonfle des songes les plus capiteux. Poire ! Laissez Sred Sweign épuiser le sel de ce qu’il est et préparez-vous à recevoir ma péroraison de plein fouet ! Elle ne sera pas celle d’un poète, bien qu’elle regorge de trouvailles poétiques ; elle sera une péroraison Psycho-batave ! ». Je vous observais, à seule fin de nourrir ces lignes, mais le lecteur me croira-t-il lorsque je lui rapporterai que seul vous aviez chaussé le masque du chanteur principal de The Specters, que la pochette du pressage original de la chanson « Depression » vous faisait un turban façon Orgue du Fantôme, que vos joues étaient badigeonnées de mousse à raser, qu’enfin votre sceptre Psycho-batave était gainé dans un fourreau en peau de daim ? Je ne notai pas sur les traits sévères de Randall Webb ni sur ceux, avachis, de Legendre, un quelconque étonnement à ce spectacle que, de mon côté, je scrutais indéfiniment, avec ardeur et passion, et vous fûtes lié un instant à mon premier sapin de Noël, dont je ne perdis jamais le souvenir et à l’éclat duquel seul je peux comparer le surgissement de Jean Pop 2.

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19 juin 2005 7 19 /06 /juin /2005 22:00

           Copenhague s’évanouissait dans les fumées de la locomotive et je veillais sur la silhouette massive de Randall Webb en songeant combien celui-ci, par son absolue dévotion à l’art de Roy Orbison, nous avait conduits tous deux aux portes de la mort. Le Psycho-batave avait-il imprégné cet homme au point qu’il jugeât sa vie et la mienne moins dignes d’intérêt depuis que la réalité s’était chargée d’abattre méthodiquement toutes ses conceptions, et dans ce cas je devais admirer Randall Webb qui avait trouvé un principe de pensée au nom duquel la vie pouvait être condamnée, ou bien mon guide, par son alliage si improbable de force et de fragilité, trahissait-il un affaiblissement de ses facultés, et alors je ne devais pas hésiter à m’en séparer. Legendre, qui était réapparu comme par miracle au moment où le sifflet du départ avait retenti, rajustait les couvertures dans lesquelles Randall Webb, en proie à la fièvre, s’était enroulé. Parce que cela lui était imposé, Legendre affectait de s’adresser au malade en l’appelant « barine » et aussi souvent que possible, devait le tancer gentiment, comme si Legendre avait été un serviteur de la famille depuis plusieurs générations et qu’il avait vu grandir le jeune et nouveau maître. Des disputes pouvaient éclater où Randall Webb se plaignait que l’on manquât de vivres et de jeux, à quoi Legendre répliquait que le maître ne donnait pas assez d’argent pour se les procurer, mais alors Randall Webb fulminait et assurait que l’argent avait été dépensé pour boire, ce à quoi Legendre réagissait avec vigueur en protestant de son honnêteté. Apprise par cœur, répétée chaque jour, la dispute finissait par prendre un tour inquiétant en même temps qu’elle atteignait des sommets de l’art. Notre voyage dura et je fus exclu de ce petit théâtre dans lequel aucun rôle n’était prévu pour le triste Poire. Cette mise à l’écart me profita : je rédigeai la Lettre de Copenhague, récapitulai pour moi-même les événements des mois précédents, et me posai en seul gardien de l’extérieur. Abandonnant Legendre et Randall Webb à leur psychose russe, je contrôlai maintenant notre destinée. C’est alors que je vous fis parvenir la Lettre, dès que nous fûmes arrêtés pour la première fois après que la neige eût immobilisé notre wagon. L’arrêt se prolongea tant, ou bien vos moyens postaux dépassent l’entendement, ce que je crois volontiers, que votre réponse me fut connue avant que le train ne se remît en marche. Je reproduis ici votre réponse, pour le plaisir et l’instruction du lecteur, trop heureux de lire la prose sensible de Jean Pop 2 quand il doit chasser l’ennui que provoque en lui la lecture de la prose modeste de Poire : « Cela est attendu et d’autres choses encore. Venez puisqu’il n’est plus question que de venir. Venez et comprenez ce que vous verrez. Le navire fera halte à Riga, chaussez les masques que l’on vous tendra, attendez que je prenne la parole. Venez. Comprenez. »

 

Legendre à notre arrivée à Riga

 

            Sept jours se passèrent avant que nous ne gagnâmes Riga où votre « navire », car c’en était un, qui avait croisé sur les mers du Sud, qui avait essuyé les coups de canon et le sang des prêtres, votre navire avait accosté, pareil au vaisseau fantôme de la légende, le pont désert, l’air tumultueux au-dessus, le cri assourdissant des mouettes, et plus d’une fois, j’accusai mes sens d’un mirage que mon cœur voulait dissiper. Randall Webb m’agrippait pour me signifier sa joie de retrouver sa terre natale et Legendre pleurait ses pauvres parents qui depuis le voyage du maître devaient être battus par le régisseur cruel, un certain Koraguine. « Ah ! La terre est noire du seigle que l’on va récolter. Bientôt nos parties de traîneaux vont reprendre dans la forêt de trembles. J’espère qu’Aratchéïev a fini son service. » « Que dirons-nous à la maîtresse sur vos pertes à la roulette, barine ? » « Nous lui dirons ce que nous avons l’habitude de lui dire : plus un homme de mon rang perd de roubles, plus son honneur se trouve conforté. J’ai entendu cela au bal du Ministère, c’était dans la bouche de ce vieux sanglier de Tratcheski » « Vous ne l’aimez pas beaucoup, ce Tratcheski, barine. Il vous a fait du tort dans la vente des terres de Tromitskoïe. » « Oui, c’est vrai. Mais il lui arrive d’être spirituel. » J’étais, si vous vous rendez à la vérité de ce que je vous représente, votre seul interlocuteur concevable au moment où nous pénétrions dans le navire.

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9 mai 2005 1 09 /05 /mai /2005 22:00

            Copenhague, aux murs roses et aux théâtres dorés, vit se dérouler l’épisode le plus mélodramatique de notre quête. Que la ville fût devenue un haut-lieu du psycho-batave ne constituait pas la raison de notre halte, qui était que Randall Webb y avait un frère, Tobby Webb, tailleur qui jouissait d’une belle réputation dans toute l’Europe du Nord. Les deux frères ne s’étaient pas parlés depuis près de quinze ans, sans qu’aucun motif de discorde ne vînt éclairer la nature de cette longue et pénible séparation. A ce que je pus déduire des propos sibyllins tenus par Randall Webb lors de notre voyage en train de luxe, il semble que ce dernier ait toujours essuyé le mépris de sa famille, qui souhaitait évidemment qu’il embrassât une carrière respectable. Tobby, qui était le cadet, consola la famille Webb de la défection du fils aîné, en choisissant la voie de la couture, où il ne tarda pas à créer d’immenses bénéfices, grâce, notamment, insiste Randall Webb, à une certaine malignité commerciale qui serait la signature du tempérament Webb. « Poire, je travaille depuis le jour de ma naissance à l’éradication pure et simple de cette tare familiale ».

 

            Je sentais à mesure que nous approchions de Copenhague que l’esprit de Randall Webb était tout entier tendu vers la rencontre imminente avec Tobby Webb, et je m’étonnai de trouver mon jovial compagnon dans de si sombres humeurs. L’incessante activité intellectuelle de Randall Webb s’abîmait dans de muettes ruminations qui ne laissaient pas de m’inquiéter. Mon trouble augmenta en apprenant de Legendre que celui-ci avait perdu toute sa bourse par l’effet d’une sournoise machination ourdie par Randall Webb qui, désireux de tromper la vigilance de Legendre, l’avait invité à un cercle de jeu (sous une identité avantageuse, cela va de soi), où des gens du meilleur monde, du moins d’un monde différent de celui de Legendre, s’adonnaient au whist et au piquet jusqu’à l’aube. Là Legendre, enthousiasmé par le vin de Tokay et les femmes galantes, ébloui par l’extrême facilité qui nimbait les gestes et les paroles de ses partenaires de jeu, oublia toute mesure, et ses impitoyables adversaires le plumèrent jusqu’au dernier sou. Randall Webb avait quant à lui amassé un profit considérable ; aussi proposa-t-il bruyamment de rembourser une partie des dettes de Legendre. Le pauvre maître d’hôtel se croit à présent le débiteur de Randall Webb et c’est le plus sincèrement et le plus loyalement qu’il sert désormais les volontés de son bourreau, tout en vouant une haine inextinguible à ceux qui le ruinèrent au piquet et au whist. Cette conspiration morale qu’avait planifiée Randall Webb ne faisait cependant briller aucune lueur de malice dans son œil ténébreux : plutôt que célébrer son triomphe, comme il eût normalement fait, Randall Webb observait un calme australien. (voir à ce sujet l'article "Rock Australien et fin du monde" )

 

La famille Webb en 1952 : en haut à gauche, Randall ; dans les bras de sa mère, Tobby.

 

            Nos bagages furent déposés dans une consigne, car nous devions reprendre notre chemin sitôt le dîner achevé. Pas un seul mot ne me fut adressé durant le trajet, de la gare au restaurant, et ce silence, en vérité, me reposa en ce qu’il n’annonçait nulle épreuve me concernant mais une épreuve personnelle pour Randall Webb, dont j’allais être le témoin abasourdi. Tobby Webb nous avait précédés. C’est un homme de petite taille, aux joues tombantes et au front dur, qui par de lents battements de cils communique une sorte de torpeur à ce qui l’entoure, sauf bien entendu à Randall Webb, qui, avant même de s’asseoir, agrippa un serveur boîteux pour passer commande : « Une pintade aux morilles et une bouteille de whisky irlandais ». Nous prîmes place et pas un de nous ne parla. La commande arriva, Randall Webb dévora sa pitance et vida en quelques traits la bouteille de whisky irlandais. Alors il toisa son frère avec rage et humeur, et il le fit avec tant d’abnégation que Tobby Webb trembla lorsqu’il émit un triste « Quoi ? ». « Mon frère ! Poire, mon frère Tobby ! Tu as dû imaginer que c’était l’envie, une banale affaire d’envie, qui a causé notre rupture, comme si quelque chose d’aussi vivant qu’une rupture peut avoir un sens lorsque nous appliquons ce terme à notre famille, il s’agirait plutôt d’un ensevelissement, voilà qui ressemble aux manières qui sont les nôtres, à vos manières puisque je renie absolument tout de cet infect passé qui me lie à toi, à Père et à Mère, je te suis hostile comme au premier jour, Tobby, non pas, je le répète, parce que tu as assumé le rôle que Père m’avait destiné, je l’exècre autant que je te vomis, je te suis hostile parce que ton idiotie, ton inculture, ta haine profonde de l’art et de l’esprit me poursuivent encore, et je comprends qu’on doit vivre tout le temps avec ceux qui furent nos premiers ennemis, les premiers destructeurs de la beauté et de la sensibilité que sont les membres d’une famille, qui vous rivent toujours à celui que vous étiez avant de penser pour la première fois, avant de devenir une personne intéressante, qui intéresse les autres et parfois même les séduit, une personne valant bien plus que les habitudes grossières qui la constituèrent pendant qu’elle s’éveillait sous le regard de ses parents, comme si ces habitudes anciennes avaient un quelconque rapport avec la personne que je suis devenue, par mes propres soins, inventés par moi-même, mon originalité que j’ai dû arracher à la gangue familiale, et que jamais je n’ai été tenté d’abandonner, lorsque la vie m’a accablé, qu’elle s’opposait résolument à mes désirs, qu’elle retardait ma création, j’aurais pu juger puériles et vaines les imaginations que je nourrissais et j’aurais alors songé à rabattre mon orgueil, à devenir tel que vous me rêviez, or tout, absolument tout me retenait de céder à cet appel mièvre et funèbre à la fois de la famille, de l’idée de famille, c’est-à-dire de rapports réglés et improductifs entre les êtres, je n’ai jamais accordé foi à cette utopie, pas que je n’en eusse été capable, car tout le monde, quand l’énergie sommeille au point de s’évanouir, tout le monde lorsqu’il est au plus bas de la volonté et du désir, tout le monde peut sombrer dans la famille, elle est ce qui nous récupère quand notre esprit nous quitte ou quand il s’effraie de sa dissipation, l’amour que je n’inspirais pas et qui finissait par m’aliéner des jeunes femmes dont j’aurais au moins souhaité l’amitié, l’amour m’inclinait souvent à choisir la famille, non pas notre famille, mais le comportement familial, la décence et la sobriété, parce qu’à chaque fois que je n’inspirais pas l’amour, je finissais par dégoûter celle que je convoitais, et il n’est pas sûr que ce dégoût puisse s’expliquer par un geste ou une parole que j’ai eus, il était bien souvent une réponse défensive et éloquente de la part de la jeune femme à des sollicitations qu’elle ne voulait pas combler, mais chaque fois, ce dégoût me jetait dans des transes insupportables, et c’est seulement là, au bout de cette détresse du cœur mais aussi de l’esprit, que je songeais à l’idée de famille, pas notre famille, pas non plus une famille que j’aurais fondée, mais le comportement familial de décence et de sobriété, or il m’apparut que cette idée de famille jamais ne me conviendrait, que je préférais le dégoût tel qu’il m’accablait parce que mon essence est celle d’un créateur, la création imaginaire est ce pour quoi je vis, je ne peux plus diriger mes forces et mes pensées sur une activité autre que la création, tout en moi converge vers la création, la critique et l’amour sont les deux mannes principales de ma création et je suis à présent certain que la critique et l’amour veulent l’annihilation de l’idée de famille, en quoi toute la haine de la création se trouve résumée, la famille, l’idée de famille appelle depuis toujours la mort de la création, se conformer à l’idée de famille signifie tuer la création, c’est substituer à l’énergie spirituelle un fonctionnement biologique quasi végétal qui vous fait accomplir les activités les plus laides, qui vous fait prononcer les mots les plus hideux, qui vous fait concevoir les idées les plus sottes et les plus dégradantes, c’est tuer ce que j’appelle la création et que seules une certaine informité, une certaine cruauté venant de moi et venant d’autrui peuvent stimuler en même temps qu’elles me blessent et me précipitent dans le ridicule, c’est cette informité et cette cruauté qui néanmoins me sont utiles du point de vue de la création, pas l’ignominie de l’idée de famille, que, pour moi, tu personnifies plus qu’un autre, Tobby. » Et brusquement, Randall Webb jeta une liasse de couronnes dans la soupière, puis, me tirant à lui, nous quittâmes l’endroit avant que j’eusse fixé dans ma mémoire la réaction de Tobby Webb, duquel j’avais oublié de me soucier pendant la tirade de son frère. Au pas de course, nous atteignîmes un canal solitaire que cependant la nuit étoilée peuplait de feux volatiles qui sont autant de témoignages de la mobilité des affaires humaines. Randall Webb tâchait de suivre les unes après les autres les formes et les places successives d’une même lueur. « Poire, prenez ce que vous trouverez dans la poche gauche de mon veston, et remettez-le moi ». J’obéis. « Un Magnum 45, Poire, légèrement modifié au niveau de la crosse, dont vous pouvez apprécier la rondeur et le poids. Ainsi modelée, la crosse de ce Magnum 45, qui a abattu des drogués, des hippies et des jazzmen, adhère à la paume, elle ne laisse pas l’air s’infiltrer et plus essentiel, elle assure la meilleure trajectoire. Ce Magnum 45, que l’on m’a procuré en 1971, c’est-à-dire peu après ma rupture avec l’essai poétique, je compte l’utiliser contre vous, Poire, et contre moi. Nous méritons de mourir, nous méritons d’être délivrés d’un monde où le Psycho-batave n’a plus cours. C’est fini, Poire. Dès 1964, Roy Orbison savait que c’était fini puisqu’il chantait « It’s Over », et plus j’y pense, plus je comprends que la chanson d’amour, dans le cas de Roy Orbison, est au fond davantage qu’une chanson d’amour privé, circonstancié et intra-mondain , comme l’est la majorité des chansons d’amour, et plusieurs parmi elles, même si elles se concentrent sur un objet défini, n’en sont pas moins de très grandes chansons d’amour. Seulement Roy Orbison a hissé son exigence au-dessus des exigences communes, pas en fuyant l’objet défini et en s’attachant de façon ostentatoire à l’objet indéfni, Roy Orbison n’était pas du genre à mépriser l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, il ne chante d’ailleurs que cela, et il chante en plus ce qui excède l’amour privé, circonstancié et intra-mondain. Au terme de cet amour, si l’on se place sur la ligne des événements, on trouve la perte, et au-delà de cet amour, si l’on se place sur l’horizon du sens, on trouve l’abandon.

 

            

           Que Roy Orbison chante le terme et l’au-delà de l’amour, je l’ai compris après plusieurs écoutes quotidiennes de la chanson de 1964 « It’s Over ». Je m’interrogeais en particulier sur l’usage de la seconde personne. Il serait réducteur de n’y voir qu’un masque, d’ailleurs Roy Orbison emploie la première personne dans toutes ses chansons à l’exception de la chanson de 1964 « It’s Over ». Si Roy Orbison a recours à l’emploi  de la seconde personne, l’explication la plus satisfaisante est qu’il élabore un discours sur la nature humaine, parce qu’il était temps pour lui d’ajouter à l’amour privé, circonstancié et intra-mondain la dimension supplémentaire de l’amour en tant que composante substantielle de notre nature. De toute manière, pour ce qui regarde l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, dont il avait médité le terme avec autorité, Roy Orbison ne pouvait dépasser la splendeur poétique de « Cryin’ » où l’on peut entendre :  « I love you even more than I did before/But Darling, what can I do ?/For you don’t love me/And I’ll always be/Cryin’ over you ». Il faut toujours prêter une attention non mesurée, une attention délirante à ceux qui savent chanter « You don’t love me », pas « You won’t love me » ni « You can’t love me » mais « You don’t love me », c’est là, Poire, ce que votre cœur peut crier de plus douloureux et de plus atroce. Roy Orbison, après avoir traduit définitivement le terme de l’amour privé, circonstancié et intra-mondain, a chanté l’au-delà de l’amour, qui est l’abandon, qui est l’amour en tant que composante substantielle de notre nature, l’amour en tant que composante substantielle et destructrice de notre nature, qui abrite en elle les moyens de sa propre destruction, qui favorise et ne prétend au fond qu’à sa propre destruction. En 1964, Roy Orbison, sur les mesures d’introduction de la chanson « It’s Over », chante « Your baby doesn’t love you anymore », en égrenant les syllabes de l’adverbe « anymore », ce qui a pour effet non seulement de créer une temporalité mais aussi d’annuler cette temporalité. L’amour qui passe s’achève et la possibilité de l’amour cesse, l’amour s’achève après s’être déroulé et la possibilité de l’amour ne se présentera plus. Après avoir vécu et chanté la perte, Roy Orbison se confronte à présent à l’abandon, c’est-à-dire qu’il se confronte au monde en tant qu’homme qui a dépassé ce monde, lui qui, finalement, résume et le style Italo-américain d’où il s’est inventé et l’espèce humaine dont il est une réussite absolue et en même temps terrible, Roy Orbison est une réussite absolue et terrible, il porte au plus haut l’idée d’être humain sensible mais c’est un coup fatal pour l’être humain en général. Ce coup est tellement mortel que les interlocuteurs de Roy Orbison dans la chanson de 1964 « It’s Over » ne sont pas des êtres vivants ni même des succédanés ou des inventions d’êtres vivants. En 1964, Roy Orbison s’adresse au vent, aux étoiles filantes, aux couchers de soleil, aux arcs-en-ciel et ceux-ci en retour s’adressent à lui en la plus formidable sentence métaphysique qui soit : « That’s all, that’s all ». La répétition de « That’s all », Poire, signifie que nous devons penser les deux sens de l’expression, à savoir que tout est fini, et que ce n’était que cela, l’amour et la possibilité de l’amour se sont éteints, et avec eux, la nature humaine, qui repose sur l’amour et que l’amour terrasse, la nature humaine ne signifie pas plus que l’amour qu’elle contient, qui l’anime et la perturbe à la fois. Poire, au nom de Roy Orbison, je vais maintenant vous ôter la vie en me servant de ce Magnum 45 à crosse modifiée, puis je me supprimerai. »

 

            Tout en discourant, Randall Webb avait continué de fixer les miroitements de l’eau. Alors, avec une rapidité et une présence d’esprit que je ne soupçonnais pas en moi, je le poussai dans le canal et m’enfuis. Lorsque je fus arrivé à la gare, je me rappelai soudain que la clef de la consigne devait être restée dans la poche du veston de Randall Webb. Je devais plaider mon cas devant la personne préposée aux consignes mais je ne la trouvai pas. A cette heure aussi avancée de la nuit, les officiers et les membres du personnel se faisaient rares ; des solliciteurs nombreux et très bruyants se disputaient les services des quelques malheureux qui travaillaient là cependant. Je m’assis sur un banc pour attendre mon tour quand une main glacée vint se poser sur mon épaule : « Poire, mon cher Poire, venez dans mes bras… Je n’en peux plus, tout cela m’épuise, vous allez me conduire à Jean Pop 2. » Randall Webb, son Magnum 45 à la main, pleurait comme un enfant et comme une vieille femme.

 

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Published by JEAN-PIERRE PAUL-POIRE - dans Lettres de M. Poire
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27 avril 2005 3 27 /04 /avril /2005 22:00

La nature perverse et capricieuse de Randall Webb se manifesta avec éclat lorsqu’il m’annonça la prochaine étape de notre périple : Dresde, ancienne capitale de la Saxe, région hostile et martiale a priori contraire au surgissement de l’essence psycho-batave. Mon sang se glaça d’épouvante lorsque le sardonique Webb ficha son doigt richement paré sur l’endroit de la carte où figurait Dresde. Impossible, avais-je protesté, l’Allemagne est le sanctuaire du rock gothique, du rock planant, du rock hard ! Là-bas, le système philosophique s’alimente de plomb, l’humour se dégrade en farce rustique, la séduction n’opère que par vociférations et coulées de sueur ! Randall Webb, naturellement, se gaussa de mes craintes qu’il mit sur le compte d’une méconnaissance de ce qu’était l’Allemagne, et surtout du pouvoir cathartique qu’un tel pays ne manquerait pas d’exercer sur mon esprit « capucin », c’est le mot qu’il a employé presque aussitôt, comme s’il avait préparé depuis longtemps, à force de m’observer, et sa décision de nous exiler en Saxe et son argumentation dont le coup principal était bien ce « capucin » qui m’atteignit comme une gifle, un esprit « capucin » comme le mien, poursuivait Randall Webb, devait éprouver sa valeur au contact d’une terre rugueuse, étrangère au style et à la pensée, à moins que cette dernière ne tourne en système, qu’elle ne convertisse son agilité en une productivité insatiable, qu’elle ne se fasse l’équivalent dans le domaine spirituel d’une usine d’armement et, ajoutait-il, rien ne servirait mieux les intérêts de votre cause que de savoir comment transmuer quelques intuitions brillantes en une machine de guerre, comment améliorer certains propos mondains, certaines outrances privées au point d’en faire des missiles et des tanks, rappelez-vous Guitar Wolf :  « Missile Me », concluait-il, satisfait de son point d’orgue à l’heure où vous et moi pleurions la perte de Billy Wolf. Quel autre choix avais-je ? Randall Webb nous acheminait à la résolution de l’essence psycho-batave et en refusant de le suivre, je mettais un terme à toute notre entreprise. Alors nous partîmes.

            Comme de juste, le meilleur hôtel nous accueillit, mais nous le dûmes cette fois aux relations personnelles de Randall Webb, qui se défiait prodigieusement de Legendre. Celui-ci, que le zèle et l’empressement avaient déserté, trompait sa déception en multipliant ses assauts en direction des femmes de chambre, qu’il aimait brunes et grasses. Bien que ses fonctions auprès de nous se trouvassent réduites, je ne le renvoyais pas, en prévision des jours où Randall Webb rejoindrait son destin. Legendre nourrissait une aversion sans pareille pour notre compagnon mais lorsque Webb grondait au sujet de ses chaussures qui n’avaient pas été cirées, des journaux qui n’avaient pas été déposés sur la table, des cartes de visite qui n’avaient pas été distribuées, son emportement était tel que Legendre, étouffé de terreur, exécutait sans délai la tâche qu’il avait négligée. Après que l’offense eut été réparée, Randall Webb se lançait dans un sermon abstrus sur les valeurs et les devoirs de la domesticité, sermon que Legendre devait ensuite répéter mot pour mot et dont il devait enfin gloser les parties les plus délicates. Enflammé par ses prouesses oratoires, Randall Webb, d’une démarche puissante et athlétique, venait me trouver dans le salon de musique où j’avais pris l’habitude de déjeuner. Chaque matin, j’essayais de convaincre l’orchestre de ne plus jouer ces insipides ballades fabriquées à Philadelphie dans le plus total irrespect envers le mood italo-américain, je leur expliquai que The Impressions, en revanche, méritaient toute leur attention et qu’ils devraient par conséquent, s’appliquer à en jouer l’œuvre intégrale. Je sentais alors qu’une main retenait mon épaule : « Vous ne les aurez pas comme ça ! Ces Allemands ont la tête dure ! Ici les femmes trouvent billy paul sexy. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai emmené ici ? Rien ne vous est acquis, Monsieur Poire, tout vous résiste : c’est l’Allemagne ! Ah ! Ah ! Ah ! » Et c’était sans doute afin de défaire quelques liens supplémentaires avec mes patries d’élection que Randall Webb nous guidait ensuite vers le cours de tennis de l’hôtel. Nos matches se confondent pour moi, qui perdis à répétition, toujours sur le même score, d’une manière identique. Mais à l’issue d’une de ces défaites, dont le but consistait autant à m’humilier qu’à grandir le génie de Randall Webb, se produisit une confession des plus sobres et des plus stimulantes à la fois, une de ces confessions dont vous, Jean Pop 2, aimez à recueillir les fruits féconds, je veux parler d’une confession sur la nature de l’essence psycho-batave.

 

La Nouvelle Angleterre en 1966.

 

            L’équipement sportif de Randall Webb, bien que datant de l’année de 1975, ne présente aucun manque : trois raquettes, une en bois, deux en métal, du matériel de tension, des boissons protéinées, des serviettes-éponges, des bracelets de force. Son attitude sur le cours se signale par une extrême nervosité et la volonté constante de battre l’adversaire sur ses points faibles, qui dans mon cas concernent tous les secteurs du jeu. Randall Webb pratique un tennis offensif à base de volées spectaculaires : il ne ménage pas ses efforts, sans considération pour la valeur du jeu adverse, et va même jusqu’à contester quelques points chanceux que j’inscrivais à mon insu. « Vous n’avez pas gagné un seul jeu, Poire ! Votre ébahissement devant mon inventivité, mon charisme et mon endurance vous prive de tous vos moyens. Il est vrai que s’il m’était donné de jouer contre moi, je ne doute pas que je perdrais moi aussi : mais heureusement, je ne suis pas mon propre adversaire. Ah ! Ah ! Ah ! N’oubliez pas la douche, Poire. » Lorsque plus tard je devais rejoindre Randall Webb au salon de thé, et que je l’y trouvais engloutissant des quantités inhumaines de pâtisseries, celui-ci repassait en détail chaque phase de notre match et analysait avec beaucoup de minutie les raisons techniques et tactiques qui faisaient sa supériorité sur le court. Je devais convenir qu’il avait été, du premier point au dernier point, un joueur d’exception, que si je souhaitais porter mon jeu au niveau du sien, cela me demanderait des années de recherche et de labeur, qu’enfin je gagnerais à m’inspirer de ses postures psychologiques qui sont celles d’un champion, parce que, M. Poire, insistait Randall Webb, on ne saurait prétendre au psycho-batave si l’on ne devient pas un champion, si l’on ne mobilise pas son énergie au service de la victoire totale et cruelle, toute victoire psycho-batave est totale et cruelle, elle chante les qualités éminentes du vainqueur et fait comprendre à l’adversaire qu’il n’est pas de taille, que faute de pratiquer le style psycho-batave, il ne quittera jamais l’ornière de la médiocrité, aussi je vous pulvérise sur un court de tennis parce que pour l’heure, vous méritez d’être pulvérisé. Or, une fois, Randall Webb dérogea à son principe de suffisance. Il me parla de l’été 1966, où lui fut révélée l’absolue tendresse du style psycho-batave.

            « L’année 1965 a été pour moi celle du Texas ; des miracles musicaux avaient lieu chaque jour de la sainte semaine dans des bourgades dont vous ignorez tout. Au bout d’un temps, les miracles s’espacèrent et je sus qu’il me fallait quitter le Texas. Je me souvins alors que j’avais une tante dans le New Hampshire. Ma tante, qui a toujours été la meilleure personne pour moi, me proposa dans une lettre, que je garde par-devers moi, de venir dans ce qu’elle appelait « le royaume du psycho-batave tendre », ma tante, voyez-vous, refusait de considérer une entité comme le psycho-batave tant que l’on n’y avait pas introduit de nuances, elle me faisait remarquer que les très nombreuses essences végétales de la Nouvelle-Angleterre lui avaient appris à raffiner n’importe quel concept, à tel point que l’effort inverse, celui de la synthèse, lui répugnait hautement, elle me disait : « Randall, ne pense pas rassembler sous un concept unique des réalités éparses, n’imagine pas que le psycho-batave soit un, car celui que j’ai sous les yeux, et il s’agit bien d’un style psycho-batave, celui-là ne doit rien à The Barons, à The Cynics. Il y a, en Nouvelle-Angleterre, une variété de psycho-batave très singulière, qu’il me faut baptiser le psycho-batave tendre. »

 

La sublime Cassietta Webb, tante de Randall Webb

 

             J’étais intrigué, Poire. Peu après, je vérifiai les théories de ma tante en assistant au concert de The What Fours, dans un club appelé The Marble Faun. The What Fours venaient du Massachussets, d’où était également originaire l’ami dont je fis la connaissance ce soir-là, Boulter Lewis. En vérité, si ma tante avait été l’aiguillon de la curiosité, Boulter Lewis avait été la foudre de la connaissance. Boulter me procura les assises théoriques du psycho-batave tendre, et par là, je compris que j’allais devoir modifier l’orientation de mes recherches. Lui et moi, nous vîmes The What Fours, dont la prestation timide ne devait pas laisser de souvenir autre que la chanson « Eight Shades Of Brown ». Boulter et moi, nous ne retînmes de ce concert que la chanson « Eight Shades Of Brown », nous n’évoquâmes ensuite ce concert que pour discuter à l’infini le charme de la chanson « Eight Shades Of Brown », et ce que Boulter ne voulut pas voir, c’est que très tôt j’avais considéré la chanson « Eight Shades Of Brown » comme le sommet du psycho-batave tendre, dans mes écrits ultérieurs la seule chanson « Eight Shades Of Brown » donnait une idée de l’incomparable magie du psycho-batave tendre, cela, Boulter qui était natif de la région, ne pouvait le comprendre parce qu’il vouait une admiration égale et instruite à plusieurs groupes de la Nouvelle-Angleterre, parce que, pour une sensibilité aussi analytique que la sienne, il ne convenait pas d’élire parmi un genre le groupe qui en assumerait le mieux l’idée, Boulter mais aussi ma tante ne tolèrent pas que les idées subsument les êtres, Boulter et ma tante traitent les groupes psycho-bataves comme les espèces végétales du Vermont, avec un raffinement maladif, avec une science experte de la nuance, mais je venais d’ailleurs, j’avais un goût et une science tout aussi experte que la leur de l’idée, et à moi seul, que la Nouvelle-Angleterre n’avait pas bercé dès son enfance, était réservé de sublimer la Nouvelle-Angleterre, de la faire tenir en tant que fantasme dans une forme entre toutes, et cette forme, Poire, qui désormais enfante pour moi le génie poétique de la Nouvelle-Angleterre, c’est The What Fours, plus précisément la chanson « Eight Shades Of Brown » de The What Fours. La chanson « Eight Shades Of Brown » possède un titre parfait puisqu’il comporte un chiffre, un état de la lumière et la couleur des forêts, et rien dans la musique n’infirme cette perfection initiale, à commencer par la superbe mélodie du couplet, sa progression en accords mineurs et la résonance inquiète, pourtant limpide, de son motif de guitare. Si je fixe mon esprit sur cette inquiétude si originale, invoquée à nouveau dans le merveilleux pont, je découvre qu’elle a été suscitée par le paysage-même de la Nouvelle-Angleterre, une promenade en forêt au cours de laquelle le promeneur décèle des signes antiques, des scènes de sorcellerie, tout un passé puritain alliant la forêt et la mort. Les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours ont été visités par le fantôme légendaire de leur pays, une visite non glorieuse mais morbide parce qu’elle a causé l’inquiétude, parce qu’elle a révélé à d’innocents puritains la violence de leurs ancêtres puritains, cette visite a brisé l’illusion d’une nature amicale et d’une Histoire paisible, elle a inauguré le règne de l’inquiétude plutôt que de l’indignation, simplement parce que les jeunes hommes puritains qui composaient The What Fours excellent dans l’art de la politesse, de la dissimulation et de la révérence, personne n’attendrait d’eux l’emportement vulgaire d’un pédé progressif de San Francisco, personne n’attendrait d’eux une réaction autre que l’inquiétude, qui est le sentiment métaphysique premier. C’est pourquoi, Poire, par cette connivence avec l’effroi, comme si l’on pensait sa ressemblance avec l’objet de notre crainte, comme si l’on se savait familier de ce que l’on redoute, c’est pourquoi la chanson « Eight Shades Of Brown » reste le chef-d’œuvre inégalé du psycho-batave tendre. »

 

            Randall Webb me fit signe de le laisser, et j’obéis. Il semblait que le phénomène d’inquiétude, davantage qu’un objet d’étude, avait surtout caractérisé l’histoire personnelle de Randall Webb. Je ne devais donc pas sous-estimer la valeur affective de certaines de ses confessions. Quelque prochain jour, je pourrais être forcé de prêter assistance à un homme que tous ses succès arrogants n’avaient au fond pas guéri de son incurable mélancolie.

 

            Bien à vous, Jean-Pierre Paul-Poire

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7 avril 2005 4 07 /04 /avril /2005 22:00

             Pays rude mais accueillant, la Slovaquie avait été distinguée par mon ami Randall Webb pour servir de cadre à nos entretiens. J’ignore ce qui le lie à cette partie de l’Europe centrale, qui je l’avoue m’est parfaitement inconnue, et que je n’imaginais pas propre à ravir les sens de mon ami. C’est du moins là que nous arrêtâmes pour un temps notre périple. Nous eûmes à souffrir les lamentations de Legendre, décidé à n’obéir qu’à un seul maître, alors que l’étiquette exigeait de moi que je louasse ses services à Randall Webb. Même en doublant les appointements, je ne pus obtenir de Legendre qu’il accomplît ses tâches régulières. Alors Randall Webb, peu satisfait de mon manque de sévérité, représenta à mon valet les tortures qu’il avait infligées à lou reed, il laissa entendre que l’impertinence ne connaissait qu’un moyen d’être châtiée et que son bras pouvait s’abattre avec la même dextérité  sur lui ou sur des individus comme lou reed. Legendre, dont la nature était nourrie de toutes sortes de superstitions, considéra avec crainte les paroles de Randall Webb, et c’est de bien mauvaise grâce qu’il reprit son service auprès de nous.

            Nous passions nos après-midi séparément. Le soir seulement, nous nous retrouvions dans des circonstances toujours identiques et veillions fort avant dans la nuit claire de Bratislava. Nos entretiens, qui roulaient sur le thème de l’essence psycho-batave, ennuyaient bien vite les visiteurs occasionnels, et tous se retiraient sans attendre un signe de notre part. Trois heures s’écoulaient, et Randall Webb quittait la pièce richement meublée adoucie par le feu de l’âtre. Il gagnait alors un hôtel particulier, dont l’enseigne figurait un opossum mélancolique, en compagnie d’une jeune prostituée à la peau brune, qui n’était jamais la même. Je devais pendant ce temps vaquer à mes propres occupations et le rejoindre deux heures plus tard, équipé d’un dictaphone. Ce bizarre rituel pouvait s’expliquer de la manière suivante : comme il apparaissait que Randall Webb n’était ni plus brillant ni plus inspiré au terme de ses fornications, cette mise en scène devait m’être destinée, à moi seulement, qui étais le sujet de l’expérience. Randall Webb souhaitait donc que je le visse partageant sa couche avec une professionnelle du plaisir, afin que je comprisse deux choses : 1) son énergie était intacte 2) quand le sexe était en jeu, Randall Webb, tel Donald Fagen en 1976, convoquait les meilleures. Bref, il fallait que je saisisse l’exigence de la démarche. Quelquefois, Randall Webb m’appelait pour me faire assister à la fin de ses ébats, mais il était trop fier pour m’inviter à prendre sa place et je devais apprécier avec aigreur les prouesses de mon camarade, à qui cependant je ne reprochais jamais son attitude. Un de ces soirs de vexation, Randall Webb me sembla préoccupé. Après avoir raccompagné son hôtesse à la porte de l’hôtel, il revint et me désigna un portefeuille vert sombre placé en évidence sur un guéridon dessiné par le grand Boulle. Il me dit d’en examiner le contenu. Je découvris une photographie pâle sur laquelle cinq jeunes gens, quatre alignés et le cinquième à mi-hauteur au centre, fixaient avec beaucoup de concentration et de calme l’objectif. Leurs tenues étaient noires, leurs cheveux indiquaient avec certitude que nous étions en 1965, l’année des chefs. Ce qui me sidéra immédiatement était la perfection du maintien, la discipline gestuelle dont faisaient montre les cinq personnages, et l’un d’entre eux, le cinquième, ressemblait trait pour trait à Franz Kafka, pourtant originaire de Prague. A les contempler tous les cinq, je sus que j’étais en présence d’une icône de type psycho-batave, je pouvais entendre une musique rapide, fine et féroce, une musique dont la gloire et la vérité pouvaient rendre fou, une musique dont vous et moi Jean Pop 2 connaissons le prix insigne et qu’il faut guetter imperturbablement chaque fois qu’elle se manifeste. Je levai les yeux et Randall Webb articula avec précision : « Vous tenez entre vos mains, Poire, un cliché psycho-batave de Larry & The Blue Notes ».

 

 

            J’en perdis le souffle. « Savez-vous, Poire, qu’il ne se passe pas un seul jour sans que j’examine cette obscure photographie ? J’aimerais pouvoir situer les émanations du génie sur les corps de ceux qui l’ont porté, à moins bien sûr que la perfection des traits et de la pose ne soit à l’origine du génie. Larry & The Blue Notes, auteurs de « In And Out » et de « Night Of The Sadist », sont originaires de Fort Worth : la scène de Fort Worth, Poire, est la plus conséquente de toutes les scènes, et vous ne devriez pas mourir avant d’en connaître chaque nom. Mais, sachant que vous êtes peu avancé, en tout cas beaucoup moins que votre mentor Jean Pop 2, il y a peu de chance pour que vous atteigniez cet idéal. Vous devrez alors déléguer à vos enfants, surtout à vos bâtards qui seront plus nombreux, cette tâche noble et prométhéenne. J’ai cependant de l’estime pour vous, car Larry & The Blue Notes, je le sais, vous sont familiers et comptent parmi vos favoris. Heureux choix, M. Poire, heureux choix ! C’est objectivement, dans l’absolu, que Larry & The Blue Notes incarnent le style psycho-batave, on ne saurait chercher plus fidèles représentants de la pure béatitude psycho-batave. J’espère que l’emploi du terme « béatitude » ne vous choque pas, il ne veut pas dire, loin de là, que je suis sous l’emprise d’une drogue psychédélique. Mon vocabulaire peut être imprécis. « In And Out » ! Rendez-vous compte : IN AND OUT ! Pourquoi mon ami Boulter Lewis ne l’a-t-il pas mentionné dans son fameux article sur l’Orgue du Fantôme ? Ce motif d’orgue arabisant convient à la description élaborée par Boulter, mais il est vrai qu’il sert un propos peu délicat, peu enfantin, qu’un officier de police préfère escamoter. Quand Larry rugit « Come on Baby », pensez-vous qu’il supplie ou qu’il soumet la fille récalcitrante ? Parce que, voyez-vous Poire, non seulement le ton resterait le même dans les deux cas mais en plus, ces deux comportements sont souvent corrélatifs. Alors je m’interroge. Il peut se passer vingt bonnes minutes avant que je mette fin à mes objurgations, avant que j’entreprenne l’affaire ; j’attends de ma partenaire qu’elle ne mette rien à exécution tant que le cri n’est pas poussé correctement, le « Come on Baby » de Larry doit être imité sans détour puisque c’est par lui, et lui seul, que l’opération sera psycho-batave, et je ne veux plus de caresses italo-américaines, je veux le sexe psycho-batave, celui que Larry & The Blue Notes ont créé. M’avez-vous observé en phase d’action ? Si intérieurement vous raillez ma pratique, soyez certain que j’ai manqué le cri, tout part de lui, vous pouvez me croire, lorsque je donne le sentiment d’accomplir avec succès la tâche impartie, c’est que j’ai approché le hurlement de Larry, le « Come on Baby » de « In And Out » ! Quant à vous, mon ami, puisque ceci ne vous était pas connu, pas sous cet angle en tout cas, eh bien vous n’êtes pas un étalon psycho-batave : devenez-le. »

 

     Randall Webb doing The In And Out!

           

           Une fois rentré, je retardai le moment du coucher et repassai dans ma mémoire les principaux thèmes développés par Randall Webb. Son accusation finale ne m’avait pas blessé outre mesure, je savais qu’il avait raison et que ma jeunesse m’empêchait d’accéder à la vérité du sentiment. Je me promis d’y remédier en temps voulu, mais je disposai déjà d’un élément que ni vous ( ?) ni moi ne soupçonnions. Le psycho-batave déborde de la sphère de la création, il s’immisce dans nos pratiques, enlumine nos actes et modèle notre vigueur.

 

Bien à vous, Jean-Pierre Paul-Poire

 

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28 mars 2005 1 28 /03 /mars /2005 22:00

J’étais invité par la société d’alpinisme de la ville de F*** à  lire une communication sur l’ascension périlleuse que j’avais faite du mont Ruckenbrook. Legendre, comme à son habitude, n’avait pas démérité dans sa recherche du logement le plus pratique et le plus confortable, et je pus ainsi rapidement m’atteler au classement et à la mise en forme de mes notes relatant cette fabuleuse aventure. Je trouvai également le temps de faire parvenir un télégramme à Randall Webb, et fixai notre rencontre pour le jour suivant mon installation à F***, qui devait précéder d’un jour ma conférence. La réponse ne tarda point, me laissant apprécier la ponctualité et l’urbanité que Randall Webb avait retirées de sa longue pratique du garage rock psycho-batave. Grâce lui soit rendue, son rayonnement me permit de dormir tout mon soûl, de sorte que je ne fus jamais mieux portant que ce matin où je partis l’attendre, comme nous l’avions convenu, au bord de la fontaine aux chouettes du jardin du prieuré. Au bout de quelques minutes, une forme masculine se dessina dans le taillis. Elle fit s’envoler sur ma gauche trois pinsons venus boire à l’eau de la fontaine.

            L’homme s’approcha, et sans même me saluer autrement que par un discret hochement de tête, m’apprit qu’il était venu dans l’intention d’éclairer la jeunesse sur l’essence psycho-batave. Il dardait de petits yeux hostiles derrière ses montures rectangulaires bleutées. Je ne savais que trop à qui j’avais affaire, mais plusieurs individus pouvaient connaître l’infortune de partager une semblable physionomie. Aussi je demandai à qui j’avais l’honneur d’être si peu présenté. L’homme se rembrunit : « C’est une plaisanterie ? » Sa réaction et la froideur du ton me renseignaient assez. Pourquoi Dieu m’avait-il mis en présence de l’être le plus louche qui soit, et dont l’action pernicieuse, depuis quarante années, pouvait d’un coup saper toute ma recherche ? Pourquoi, en ce clair après-midi, devais-je rencontrer lou reed ? Ce dernier, séduit par ce qu’il croyait être une facétie de ma part, décida pour une fois, et pour mon malheur, d’être volubile. Alors je dus endurer l’évocation pénible de delmore schwartz, de jack kerouac, de poésie urbaine, de new york city, de paul morrissey, de gérard malanga, de joe dalessandro, de la factory, de masochisme, de stupéfiants et d’inceste. Je profitai d’un répit dans sa logorrhée pour le prier de partir : « écoutez, cela ne m’intéresse pas, allez trouver patrick eudeline, lui sera sensible à votre prétention et à votre poésie en cuir, et puis j’ai rendez-vous, vous risquez d’effrayer la personne que j’attends ». Je devais plus tard me repentir de cette interruption, car elle mit lou reed en fureur, et celui repartit de plus belle sur la transgression, la subversion, l’artifice, l’incompréhension devant la violence de son art, l’audace de ses conceptions sexuelles, son attachement égal à la littérature et au rock, qu’il a été le premier à faire se rencontrer, son expérience de la décomposition à travers la drogue et la mort. Il me jura que toute son œuvre définissait point par point ce qu’était l’essence psycho-batave. Horrifié, je m’apprêtais à quitter le lieu du rendez-vous quand une voix autoritaire retentit derrière mon épaule : « Ne craignez rien, M. Poire, je connais le moyen de nous débarrasser de fâcheux comme lui ». C’était bien sûr Randall Webb.

 

lou reed en 1982

 

 

            "Monsieur, vous avez prétendu dans une de vos chansonnettes hippies que le Rock'n'roll a sauvé votre vie, et je vais vous punir de l'avoir non sauvé, mais sali (en français que vous êtes) pendant plusieurs décennies que vous et votre descendance purulente et hagarde n'avez que réussi à rendre interminables et grises. Commencez par baisser le regard s'il vous plait. Que savez-vous de l'essence psycho-batave? Vous dont chaque mouvement ne traduit que le calcul le plus indigne, en cela de mille lieues éloigné de ce souteneur de génie qu'est Kim Fowley, unique véritable prince du trottoir dont vous n'avez jamais entendu parler pour cause de fréquentation assidue de faux lettrés incapables même de faire de l'argent avec leur attirail sado-homo-bouquiniste... Silence, homme mal aimable, laissez-moi poursuivre! Par opposition à votre imaginaire atrophié, dénué d'humour comme de véritable danger, Kim Fowley est celui qui soude ces deux pôles, bien plus que le bouffon Screamin' Jay Hawkins, le fade Screaming Lord Sutch ou le comiquement excrémentiel vous. Le rire de Kim Fowley, jamais formulé, lave souterraine, confère à ses productions la panique essentielle propre à ses sulfureuses visions dont vos rêves frigides ne vous livreront jamais le secret! Taisez-vous, homme de peu! Mauvais manipulateur! Mauvais bateleur!

            Regardez-vous. Votre vieillesse, immémoriale, se dévoile enfin au plein jour. Vos rides n'évoquent ni l'expérience du contre-maître, ni la fatigue du seigneur. Vos allusions culturelles, dictées par vos congénères homoïdes, dégagent la même odeur de tombeau que votre bouche caverneuse, à ce qu'en disent vos multiples gitons. Que dites-vous? Votre songwriting? Econome? Clair?? HAHAHAHAHAHA!!! Entendez-vous les mots que profère ce faciès de tortue, M. Poire?

            - Hahahahaha!!!

            - Prenez déjà ceci !(Randall Webb lui asséna alors un crochet dans le ventre) Sachez que les voyants, ceux de la trempe de M. Poire, Jeanpop2 Lui-même ou M. Sweign, ont très bien compris, et ce depuis fort longtemps, votre petit jeu de substitution, qu'il s'agit maintenant de révéler au monde : tout ce que vous avez commis était une piètre tentative d'atteindre au génie de votre maître et bourreau, je veux bien sûr parler de Reg Presley, l'âme de The Troggs, sublime groupe vieux loup capable à la fois de raffinement italo-américain et d'abandon psycho-batave! La ferme, fille de joie! Reg Presley, idiot merveilleux, hante vos nuits, et ce non seulement pour l'attirance putride qu'il provoque sur votre vieux corps répugnant, mais parce qu'il détient les clefs de l'économie essentielle qui vous a toujours fait défaut! Avez-vous seulement été capable d'imaginer un vers aussi pur que "I want to spend my life with a girl like you"? Non! Vous avez cru faire vibrer la corde ténue du sentiment humain avec vos bavardages régionalistes! Vous êtes à New-York ce que la musette est au pays dans lequel nous nous trouvons : un bubon! Vous ne parviendrez jamais à la ligne claire et l'universalisme de "I just sing" ou "Give it to me", d'une part parce que c'est vous le véritable idiot (il inséra alors son couteau dans la narine poilue de son interlocuteur) et parce que vous ne méritez que de subir les sévices que vous chantez de si loin, porc!" (il retira alors son canif d'un mouvement sec, déchirant le nez sclérosé de la bête)

 

            lou reed s'écroula en gémissant comiquement. Randall Webb le releva par le col pour lui lancer un uppercut impressionant, puis il lui écrasa la tête avec son pied. Je me contentai de quelques coups bien placés dans les tibias. Justice était enfin faite.

 

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21 février 2005 1 21 /02 /février /2005 23:00

      Grâce à la diligence de mes porteurs et à l’ingéniosité de mon maître d’hôtel, l’efficace Legendre, il ne me fallut que quelques jours pour prendre possession d’un charmant logement sis dans une rue commerçante (vous savez comme j’aime à me bercer de la musique des transactions et de la négoce) suffisamment éloignée des lieux où la société se rassemble pour me donner le loisir de mettre les récents événements en perspective. Ces derniers me jetaient dans un trouble que peut-être votre présence aurait apaisé. Je me voyais en quête d’une essence imprescriptible que ceux qui l’avaient élevée à l’état de force créatrice appelaient l’essence Psycho-Batave. Il était exclu que j’interrompe mon voyage d’agrément si je n’avais de plus solides éléments à vous soumettre.

      En considérant que les tombeaux et les revenants avaient part liée avec l’affaire qui m’occupait, je résolus d’arpenter les allées fleuries d’un petit cimetière calviniste, dont j’avais découvert l’existence depuis la fenêtre de mon appartement. Le sort dût-il m’assister, il n’aurait pas décidé plus idéalement l’emplacement du cimetière. Ainsi je m’engageai parmi ces pierres où je lisais, plein d’admiration et d’ardeur, les noms immortels des meilleures maisons de Neuchâtel. Bientôt étourdi par ma lecture, qui faisait défiler sous mes yeux l’Histoire d’un peuple superbe, je me reposai sur un banc à l’ombre d’un tilleul. Sans que je l’eusse deviné, un homme, posté derrière l’arbre, m’observait depuis le début de ma promenade. Il tenait un minuscule arrosoir aux armes de la ville. Sa figure honnête me prouvait qu’il n’essaierait pas de me saluer à moins que je ne l’y autorise, et comme je m’attendais à ce que l’homme, qui était le gardien de l’endroit, m’apportât quelque révélation décisive, je l’invitai à prendre place sur le banc. Cette franchise dans nos rapports ne doit pas vous étonner : les signes que le Destin multipliait sur mon passage m’encourageaient à provoquer moi-même les incidents qui pouvaient m’éclairer. Une fois assis, le gardien dirigea mon attention sur les parterres que sa main experte avait composés. Cela pouvait signifier qu’il était un homme sensible et ordonné ou bien qu’il était un artiste dont je devais redouter la puissance des effets. Vous en jugerez en lisant la conversation qui suit :

 

      « Je sais, Monsieur, que vous avez de l’intérêt pour le récit des choses passées. C’est un ami de Milan qui me l’a appris, et il m’a également vanté vos dons d’auditeur, de sorte que je puis parler aussi longtemps que je le désire sans craindre de vous lasser et en ayant la certitude que vous donnerez tout leur sens aux mots que j’emploierai. Cet ami m’a assuré que l’augmentation de vos connaissances constituait votre seul souci, que vous étiez homme à prêter une oreille bienveillante aux contes parce que vous excelliez à en extraire la vérité profonde, bref que je ne saurais mieux faire que de vous rencontrer et de déposer en vous la mémoire de faits exceptionnels. Maintenant, me croirez-vous si je vous dis m’appeler Eldridge Holmes ? » Je tentai alors de réfréner mon enthousiasme et m’empressai de l’interroger sur l’essence Psycho-Batave, de peur que son récit ne me fasse oublier ce pourquoi j’étais venu à Neuchâtel . Holmes pinça secrètement les lèvres et me considéra avec désappointement. « Est-ce ainsi que nous devons procéder, Poire ? Laissez-moi plutôt vous raconter mon histoire. Ensuite, j’apporterai une réponse qui, je l’espère, vous satisfera. Bien… Avant de commencer, j’aimerais m’assurer d’un détail, concernant l’attribution des mérites. La  relative modestie de mon œuvre a toujours eu l’heur de vous contenter, par ses qualités propres mais aussi parce qu’elle est comprise, en même temps que d’autres aux charmes certains, dans l’œuvre séminale de mon ami Allen Toussaint. Voulez-vous peser pour moi les contributions de chacun ? Voulez-vous risquer l’attribution des mérites ? Comprenez-vous que tant que vous ne l’aurez pas fait, je n’ajouterai pas un mot ? ».

 

 

       Avec contenance, je rétorquai : « M. Holmes, il m’est impossible d’attribuer les mérites de chacun du point de vue de la fabrication. Cependant, du point de vue des résultats, je peux affirmer que le génie de chacun, dans ce qu’il a de singulier, a été investi sans mesure. Aussi, chaque chanson signée E. Holmes peut se targuer de la double participation de l’esprit divin, sous les formes convergentes du Producteur et du Compositeur. » Holmes me félicita : « C’est tout à fait exact ! A dessein vous avez employé le terme « Compositeur » et naturellement, j’ai composé « Where Is Love », « Until The End », « Without A Word ». Et à quelques accords et arrangements près, je pourrais revendiquer la composition de mes deux autres chefs-d’œuvres « Wait For Me » et « Beverly ». La composition, Poire, voilà ce qui me distinguait parmi les soul singers de mon pays ! Allen avait sous son aile des interprètes fabuleux comme John Williams, Wallace Johnson, Bobby Lu Cure, beaucoup d’autres… Mais ils ne composaient pas. En revanche, c’est parce qu’ils n’étaient pas des compositeurs qu’Allen sut les transformer en pures émanations de l’énergie Psycho-Batave, ou si ce langage vous effraie, en maîtres de ce que la psychologie moderne a baptisé le fluide Sly Stone. Alors même que ce Californien obscène n’avait encore rien enregistré. Croyez-moi, nos descriptions cliniques du fluide correspondent parfaitement à ce qu’Allen Toussaint a élaboré pendant toutes ces années. Et il y eut deux réussites mémorables : Lee Dorsey, qui donne aujourd’hui son nom à un pôle, et Betty Harris. L’œuvre entière de Lee et de Betty, en la moindre de ses parties, est irriguée par le fluide et lorsque celui-ci circule harmonieusement, se produit l’extase du Psycho-Batave. Lee Dorsey et Betty Harris relèvent ainsi du Psycho-Batave le plus intense et le plus pur, et ce, j’insiste, pour chaque chanson qu’ils ont interprétée. D’où ce frisson d’éternité que leurs duets ont suscité chez chaque auditeur, qui sentait obscurément qu’il s’agissait pour Allen de vérifier l’hypothétique addition des énergies Psycho-Batave. Plus tard, vers 1968, Allen systématisa ses intuitions en utilisant The Meters, premier orchestre intrinsèquement Psycho-Batave, qui rassemblait des musiciens munificents, dans le rythme et dans la mélodie, et qui, de plus, se révélèrent de prodigieux choristes, des choristes qui non seulement harmonisaient mais surtout intégraient leurs voix aux rythmes, qu’ils rendaient sans pareil. Les combinaisons Meters/Lee Dorsey ou Meters/Betty Harris sont proprement indépassables. D’autres bénéficièrent, toujours sous la houlette d’Allen, de la propulsion Meters et connurent ainsi l’ivresse Psycho-Batave : ce fut le cas de mon ami Ernie K. Doe. Mais Eldridge Holmes, qui savait composer, lui ne fut jamais épaulé par The Meters. Certes, Allen n’avait pas attendu The Meters pour libérer l’énergie Psycho-Batave ; ces derniers, en somme, pouvaient faire naître l’énergie qui manquait constitutivement à une chanson, ou bien, lorsque l’énergie était déjà là, ne faisaient que l’accélérer. De sorte que je n’avais nul besoin de The Meters.

Un soir, Allen et moi dînâmes chez sa mère, femme admirable, spirituelle et simple dans ses manières. Le repas avait été égayé par les nombreuses anecdotes dont Mme Toussaint faisait son délice et je puis témoigner qu’aucune d’entre elles ne présentait quelqu’aspect fâcheux pour les bons citoyens de notre ville. Une fois le repas terminé, Allen m’entraîna dans le fumoir où il avait fait installer un piano à queue. Là il me joua quelques mesures qu’il prévoyait d’inclure au beau milieu de notre chanson « Where Is Love » (écoutez ce titre dans le module "musique" en haut de la page). Il s’agissait d’une suite d’accords à l’européenne, servant à introduire la partie finale, car en l’espace de deux minutes, notre chanson se diaprait d’au moins trois couleurs dont la succession créait le sentiment du drame. Après m’avoir montré les accords, Allen sourit : « Eldridge, je t’offre là le style Psycho-Batave. Tu as sans doute longtemps espéré que je te l’offre, mais dans ton cas, j’ignore s’il ne vaut pas mieux repousser l’offre. Tu es différent, Eldridge, différent de Lee et des autres, l’étoffe dont tu es fait est différente et je doute de te servir comme tu devrais l’être. As-tu entendu parler de Van McCoy ? Eh bien, cet homme pourrait te servir bien mieux que je ne l’ai fait. » Allen refusa d’en dire davantage et je sus qu’il me donnait congé. Et parce que la honte, le dépit et la colère s’étaient durablement inscrits en moi, je cessai de composer. La semaine suivante, je trouvai un engagement dans un petit cimetière calviniste de Neuchâtel, celui dans lequel nous nous tenons aujourd’hui. » Est-ce tout ? lui demandai-je. « Etre répudié par le père qu’on s’est choisi n’est pas une moindre déception, Monsieur Poire. » Combien juste m’apparut alors sa retraite désespérée lorsque je songeai au père que je m’étais choisi, vous Jean Pop 2, et que je l’imaginai me chassant sous de terribles imprécations ! Holmes, ajoutai-je, vous m’aviez promis une réponse. « Je vous l’ai donnée, mais l’avez-vous au moins entendue ? Au revoir, Monsieur Poire ».

Abandonné à moi-même, je fus emporté très haut par une vision que je ne maîtrisai pas et dans laquelle mon propre corps disparut sous l’éboulement continu des sensations. Une forme gigantesque qui ne se laisse saisir ni par l’œil ni par l’oreille s’était substituée à ma conscience, ou plutôt à mon champ de perceptions. Il me semblait être terrassé par la force inouïe du Psycho-Batave.

 

 

Amicalement, Jean-Pierre Paul-Poire.

 

 

 

Nota Bene : un homme m’a écrit, il s’appelle R. Webb et désire me parler. Le connaissez-vous ? Me conseillez-vous de le rencontrer ?

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5 février 2005 6 05 /02 /février /2005 23:00

                Je poursuivais Concetta Livona de mes assiduités depuis cinq jours lorsque ses pas me guidèrent dans le musée de Brera. Dona Livona était l’épouse d’un grand patron milanais que ses fonctions retenaient souvent à l’étranger pour de longues périodes. Et pour une femme aussi éprise d’aventures et d’art que l’était Concetta, la vie du foyer, même lorsque celui-ci prenait la forme d’un palais avec serviteurs et visites ininterrompues, ne suffisait tout simplement pas. J’avais avec moi une lettre de recommandation que vous, Jean Pop 2, m’aviez préparée ; de plus, la rencontre extraordinaire que j’avais faite la semaine précédente à Donnafugata avait aiguisé mes sens et solidifié mon esprit : les conditions semblaient réunies et je n’accordais à Dona Livona pas plus de sept jours avant de céder. Aussi, cette flânerie au musée verrait mon triomphe.

 

                  Dona Livona marchait d’un pas alerte sans un regard pour les chefs-d’œuvre qui nous épiaient, et, plus préoccupant, sans paraître deviner que son vainqueur l’avait suivie. Elle finit par s’arrêter un temps sous le délicieux Mariage de la Vierge, votre tableau préféré de Raphaël. J’y vis un signe, qui me mit suffisamment en confiance pour tenter une approche, quand, à l’instant où ma main allait se poser sur son épaule, un homme l’attira vivement à lui et couvrit son visage de baisers suaves. Nul doute que l’homme était expert en la matière tant je ne pus déceler la moindre grossièreté dans la manière dont il enlaçait Dona Livona. Admiratif, je laissai le couple s’éloigner, mais le tableau de Raphaël vint se poser sous mes yeux et me fit entrevoir toute l’ironie de la situation : j’étais ce jeune homme éconduit, au premier plan, pliant sa baguette contre son genou. Je me jurai de rattraper l’homme afin de lui infliger tortures et humiliations.

 

                  Par chance, je le revis le lendemain, baguenaudant sous une porte cochère. L’aisance de son maintien me plut : il ne serait pas dégradant de rosser l’homme en pleine rue, avant de convoquer nos témoins. J’arrivai à hauteur de son visage, qu’une moustache accorte et des cheveux épais rendaient difficile à bien observer et sans mise en garde, je giflai l’amant de Dona Livona puis, d’un unique coup de pied, le renversai à terre. Je dressai fièrement mon poing que je destinais à la dentition refaite de son propriétaire, mais avant que je pusse l’abattre, l’homme hurla : « Stop it ! Io sono Bergen White ! »

 

 

                  A mon tour, je fus à terre et je me confondis en excuses pour avoir molesté le prince naturel de la séduction blanche. Je priai Bergen White d’accepter une invitation pour un restaurant de son choix, l’assurant de mon honnêteté et multipliant les gestes de révérence. Mon repentir l’émut aux larmes et il choisit un café confortable, tapissé de tentures rouges, pour cadre à la confession que vous allez lire.

 

Le café où Bergen et moi conversâmes

 

 

            « Je n’ai pas cessé d’habiter Nashville. Je possède deux autres résidences, l’une à Zurich et l’autre à Milan. Mais l’âge aidant, je crois hélas que mon appétit sexuel s’est accru, et qu’il ne saurait être satisfait ailleurs que dans une riche cité d’Italie. L’équilibre de mes pôles, puisqu’il s’agit bien de cela, a été rompu par un événement fort singulier : un soir de haute chaleur, comme seul le Tennessee en connaît, je reçus la visite de mon ami Curt Boettcher. Il s’était magnifiquement vêtu, le temps, me suis-je dit, n’a pas de prise sur cet homme, quelque force doit le préserver de l’universelle débâcle. Je lui offris une coupe de cidre, un cigare, et nous prîmes place sur la balancelle dépolie que mon grand-père avait fabriquée pour moi lorsque nous habitions Miami, Oklahoma. Les mots que m’adressa alors Curt me firent une si pénible impression que je les retins tous sans exception. « Encore cette odeur de bougainvillée, comme autrefois. Tu es un homme fidèle, la reconnaissance ne t’a pas défiguré. Je t’ai toujours apprécié, Bergen, je te considérais, avec appréhension, comme celui que j’aurais été, si le LSD ne m’avait pas avili. Tu en savais long sur le soyeux, sur la blessure sentimentale, tu n’ignorais rien des arcanes du Philtre Italo-Américain. Et, en 1970, tu as donné à l’art un unique témoignage de ton génie, un disque admirable et fécond que la concurrence, jalouse, ne daigna pas entendre. Celui qui m’a mandaté estime que l’humanité ne te mérite pas -et je partage ce jugement. Celui que je sers m’a en outre révélé que les hommes devenus gras et idiots ont laissé échapper la seule chose qui aurait pu les sauver, je veux parler de ce que tu connais mieux qu’un autre, cette fameuse Alchimie Psycho-Batave. Rassure-toi, tu en détiens toujours les clefs, mais les hommes ne veulent plus y réagir. Voilà. La bougainvillée fleurit, elle répand son parfum, et toi et moi sommes peut-être les seuls à nous en émouvoir. Les choses sont ainsi. Il n’est plus question pour toi de composer, ni même d’arranger ou d’enregistrer, tu dois laisser les hommes s’enferrer dans le piège qu’ils ont tendu à leur prochain. Néanmoins, comme Celui que tu connaîtras un jour est un être de miséricorde, l’Alchimie Psycho-Batave dont tu as tiré profit pour ta musique sera réinvestie dans le domaine privé. Autrement dit, tu vivras ce que tu as chanté : la volupté inquiète, l’aisance dans la séduction, l’amour de standing international. Tout cela t’attend, Bergen. Au revoir, mon ami. » J’ai obéi, M. Poire. Parce qu’il n’est pas dans ma nature de fâcher un ami. Et encore moins un revenant. »

 

            Là-dessus, nous nous séparâmes. Je heurtai l’épaule d’un client, qui recula de frayeur : « Poire, c’est bien vous ! Alors on visite Milan pour affaires extraconjugales ? » « Toujours aussi fatigant, Becquerel. Vous faites une transaction pour Jean Pop 2 ? Qu’avez-vous trouvé cette fois ? » « Ah ! Ah ! Poire, vous savez que je ne dévoile jamais mes trouvailles avant de les avoir authentifiées, ce qui demande un certain temps… » « Je ne vous connais pas mieux après toutes ces années, Becquerel. Comment expliquez-vous cela ? » « Appelez-moi, Poire, nous irons prendre un verre quelque part si vous le désirez. Je dois maintenant faire développer quelques pellicules. Au revoir, Monsieur Poire ».

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19 janvier 2005 3 19 /01 /janvier /2005 23:00

          Dans la petite ville de Donnafugata, les rues ensommeillées abritent certain trésor, distrait de l’histoire et de la terre, propre à ravir l’étranger que le tourisme ne séduit plus. Entre deux façades zébrées par la vigne vierge, la salle de cinéma « Bullshito » murmure son existence, douce comme  celle d’Endymion, l’enfant Dieu. La projection du Cimetière de la Morale, le chef-d’œuvre de Kenji Fukasaku, me convainc d’entrer là où personne ne semble être entré depuis des décennies. Le film commence sans être précédé de réclames ni de hits de variété italienne. Pas même le maître de cérémonie qu’une telle oeuvre exige. Alors la traversée des neuf cercles de l’Enfer est entamée. Notre héros, Ishikawa, sombre méthodiquement dans l’authentique misère de l’homme, je veux parler d’une misère non-chrétienne, que nulle compensation spirituelle ne soulage, qui n’est pas enclose dans quelque frauduleuse dialectique, et dont la fin, c’est-à-dire la mort, est absurdement différée.

 

 

         C’est en quittant la salle que je remarque un spectateur que l’obscurité m’avait auparavant masqué. Son souffle-même, je ne l’avais pas senti. Le spectateur se signale par la beauté d’un geste singulier : en levant la paume de sa main droite, l’homme crispe avec lenteur ses premières phalanges. D’une voix blanche, celui-ci me demande d’approcher. Il est le directeur de la salle et me félicite d’être entré, il espère que la projection m’a plu et me suggère que si le film m’a correctement imprégné, je ne mourrai pas idiot. Il ajoute que j’ai désormais l’obligation métaphysique de mépriser les surgeons filmiques du temps présent. « Naturellement, vous ne pourrez plus adresser la parole à tout le monde. Il en va ainsi pour chaque film que je projette. Un film par an, c’est une fréquence raisonnable pour qui tient compte du pouvoir de distillation psycho-batave (concept-clef de notre directeur) du cinématographe. L’an passé, j’avais choisi L’Innocent de Luchino Visconti. Je n’ai eu qu’un seul visiteur du nom de Sred Sweign, peut-être le connaissez-vous ? ». Je regarde la coupe autoritaire de son nez et, répondant à quelque sollicitation divine, lui dis : « Oh Lorna, what’s wrong with you ? »

         Les traits de son visage se figent. Et pendant que je prends conscience de ma hardiesse, la tristesse des seigneurs se mire dans son œil léonin. « Vous avez deviné… Oui, le martèlement de « Lorna », sa folie grimpante et sans justification, je le perçois encore dans l’histoire d’Ishikawa, dans le crime des héros de Visconti, et dans la vigne vierge de Toscane. Oui, je suis Adrian Lloyd. Le rock’n roll n’a pas survécu à l’année 1966, et j’ai dû changer de matériau. Ma vision du martèlement a été trahie par la nouvelle génération de musiciens. Ces sous-hommes ont cru pouvoir délaisser l’instrument totémique érigé par Bo Diddley et le remplacer par des machines électroniques volées à la NASA avec l’appui des Russes. Le battement sourd et rageur de « Lorna » montrait la voie mais tout le monde s’en est détourné, les drogues psychédéliques ont abruti mes amis, la prétention et le labeur se sont installés et jamais plus on n’entendit parler de vitesse moléculaire, de flux malin et inexorable, qui étaient les maître-mots de notre scène. J’ai chanté « Lorna » au moment où The Benders chantaient « Can’t Tame Me » et The Moguls, « Another Day » : il était alors possible de conjuguer nos talents pour réformer les mœurs musicaux, balayer le jazz qui commençait à porter la toge, en finir avec le folk qui louait l’ivrognerie des pauvres et la sous-industrialisation des campagnes.

 

The Moguls

 

         Nous avions négligé une chose : faute d’avoir fait la connaissance des nababs du lounge-rock new-yorkais, de sympathiser avec The Canterbury Music Festival, The Blades Of Grass ou The Tokens dont nous célébrions les productions, nous ne pûmes repousser la bave psychédélique en utilisant les superbes studios d’enregistrement de New York. Là était notre erreur : ne pas avoir su assez tôt que ces gens que nous admirions pouvaient être nos alliés. Savoir déceler ses alliés, c’est là un art magnifique, le plus grand de tous les arts, et un groupe aussi sublime que The Mystery Trend, échoué à San Francisco (ce n’était plus la ville de Vertigo), mourut lui aussi de ne pas avoir su trouver ses alliés. Les miens me sont apparus à un âge avancé, et c’est eux que j’invoque dans cette petite salle de Donnafugata –ils sont tous cinéastes, parce que l’orgueil et une puissante désillusion m’empêchent  de les reconnaître dans le rock’n roll. Vous pouvez m’en blâmer, mais mon histoire personnelle présente une série d’événements dont la gravité ferait pâlir le plus stoïque d’entre les hommes. »

         J’ai pensé, Jean Pop II, que cette rencontre devait vous être rapportée. Je n’ai pu décider Adrian Lloyd à vous écrire. Amicalement, Jean-Pierre Paul-Poire.

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